CHAPITRE XYII
vJEPENDANT Bélisaire , au pouvoir du roi des Bulgares, éprouvoit une persécution d'un nouveau genre; Ab;]aliz vouloit trouver dans ce héros le prix de la rançon du prince impérial ; il avoit moins sacrifié sa haine et sa vengeance à l'admiration des vertus de Gélimer, qu'à l'espoir d'acquérir à jamais Bélisaire. Il offrit à ce grand homme de l'associer à sa puissance , s'il vouloit l'aider de ses conseils^ et lui tracer des plans de guerre... Bélisaire rejeta ces propositions avec horreur. Abdahz, irrité, reprit la férocité de sa nation et de son caractère ; il eut recours aux menaces. Seigneur ,
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lui ditBélîsaire, comment l'idée de périr victime de ma fidélité pour mon pays , pourroit-eile m'intimider? je n'ai plus que ce moyen de mourir avec gloire. Vieillard insensé, répondit Abdaliz, penses-tu que je puisse consentir à te ren- •voyer dans ta famille, porter à mes ennemis tes talens, tes conseils et ta renommée?... Songes - y bien.
Je te donne cinq jours pour y rétiéchir. Si, durant ce temps, je suis attaqué et vaincu, ta mort vengera ma défaite. Et ne te flatte pas qu'on me fasse céder à des propositions d'échange ou de rançon : je te déclare même que , pendant ces cinq jours, je défendrai toute communication avec l'ennemi. IN ul d^entr'eux ne pourra pénétrer dans mon camp.
Jusqu'à ta décision , aucune parole de paix ne parviendra jusqu'à moi.
Quant au roi des Vandales , il est
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libre de rester ici, ou d^en partir.
Géiimer se hâta de profiter de cette permission, dans la crainte qu'elle ne fût révoquée j il quitta Bélisaire pour le servir , s'il élait possible. Il se rendit en toute diligence à l'armée impériale pour y concerter, avec Justin et Tibère, les moyens de sauver Bélisaire. Justin apprit, avec autant de douleur qu'en éprouva son ami , le danger dans lequel se trouvoit ce grand homme.
On essaya d'abord d'envoyer faire des propositions au roidesBuIgaresj mais il fut impossible , comme il l'avoit annoncé^ de pénétrer jusqu'à lui j il avoit même pris la précaution de former son premier avant-poste de soldais étrangers , qui ne parloient ni la langue des Bulgares, ni celle des Grecs, et qui , dès qu'ils aperçurent les députés, leur firent signe qu'ils les exlermi-
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lieraient s'ils avançoient. On ne pouvoit songer à faire une attaque de force ^ qui eût entraîné la mort de Bélisaire. Le conseil assemblé ne trouva point d'expédient qui pût prévenir la perte de ce héros. Justin , Tibère et Gélimer se livroient à la plus profonde affliction, d'autant plus que Gélimer avoit vainement tenté de retourner au château de Narsès : on refusoit de le laisser passer. On étoit à la surveille de l'expiration des cinq jours de réflexion accordés à Bélisaire. Une consternation générale régnoit dans le camp; car chacun étoit instruit du péril que couroit Bélisaire^ et de la noble cause qui le mettoit dans cette effrayante situation.
Le lendemain matin , un prisonnier bulgare fit demander aux princes un moment d'audience qui lui fut accordé ; on le fit entrer au
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conseil toujours assemblé depuis quatre jours, etauqut IprésidoitGélimer , assis ei tre les deux princes. Le prisonnier s'avança avec une contenance dont la noblesse et la fierté franpèrent tout le monde. Je veux , dit-il , sauver Bélisaire^ et je le puis, s'il est possible dejfaire proposer de m'éclianger contre lui. Et qui donc êtes-vous ? lui demanda Justin. Je suis le prince des Bulgares, répondit-il. L'étonnement de toute l'assemblée fut extrême. Le prince j interrogé , conta son histoire en.
peu de mots : Percé par Justin d'un coup de lance , il était tombé sans connoissance sur le champ de bataille ; la mêlée avoit aussitôt emporté Justin loin de lui.... Après le combat^ toujours privé de l'usage de ses sens, le prince des Bulgares fut entièrement dépouillé au déclin du jour , sans être reconnu, par
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Jes soldais ennemis , et peu d'instans après , enlevé par d'autres qui s'apperçurent qu'il n^étoit pas mort.
Devenu prisonnier, il résolut de cacher son nom , d'en prendre un supposé, et de se donner pour un simple officier, afin d'épargner à son père de grands sacrifices pour sa rançon. 11 ajouta que cette considération avoit dû céder au désir de sauver un héros , qui jadis l'avoit traité avec tant de générosité.
Cet événement auroit répandu la joie la plus vive dans l'armée, si la difficulté d'en inslriiire le roi des Bulgares n'eût pas toujours été la même. On épi ou va même un chagrin de plus, en pensant que ce moyen-certain de délivrer Béiisaire, devenoit inutile , par les précautions prises par l'ennemi. Ou avoit essayé de jelter des billets dans le camp des Bulgares j en les lançant
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avec une flèche j mais on les avoit renvoyés de la même manière ^ sans les ouvrir. Enfin Gélimer elles deux, princes résolurent de se présenter encore au premier poste, seulement tous les trois, afin de ne point causer d'alarmes et de ne pas engager au combat , mais de se faire j our l'épée à la main, d'arriver au deuxième poste avant les soldats du premier , et d'y répandre la nouvelle de la résurrection du prince. Gélimer quitte son humble habit d'ermite, charmé en secret d'avoir un si noble prétexte d'endosser une cuirasse et de reprendre les armes : il se rappelle qu'autrefois il a traversé ainsi une armée entière j il invoque le Dieu des armées , et certain de sa protection , il jouit d'avance du succès. Les trois guerriers, bouillans d'ardeur , plein d'espérance , et montés sur les meilleurs coursiers
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de l'armée, partent, laissant au camp le prince des Bidi^ares pour otage.
Ils arrivent au premier poste avec une contenance pacifique. On leur fait signe de s'éloigner; ils avancent doucement avec des gestes supplians ; on les menace , ils s'approchent encore, et tout à coup, mettant l'épée à la main, ils s'élancent au milieu des soldats avec une inconcevable rapidité. L'étonnement d^une telle hardiesse met hors d'état de les repousser; ils renversent tout ce qu'ils rencontrent^ ils passent, et arrivent au second poste en criant : Le prince des Bulgares existe; rétabli de ses blessures, il est au camp des Grecs; nous avons forcé toutes les barrières pour vous en instruire. A cette nouvelle, tous les derniers ordres du roi sont comptés pour rien; on décide qu'il faut mener au château les trois
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princes, ils y consentent. Les transports du roi furent inexprimables, en apprenant que son fils lui étoit rendu. On convient qu'il enverra au camp des Grecs, vérifier la vérité de ce rapport, et qu'ensuite les trois princes et Bélisaire seront échangés contre le iils du roi. En attendant le retour des députés, on tire Bélisaire de la prison où l'avoit fait mettre Abdaliz. Bélisaire presse contre son sein Tibère et Géiimer, et s'apperçoit que ce dernier est blessé j un coup de javelot lui a voit percé le bras, et ses vêteinens étoient pleins de sang, mais la blessure n'avoit rien de dangereux. 0 Dieu !
s'écria Bélisaire, ce sang que j'ai voulu répandre , ce sang généreux coule pour moi!... Ah! dit Géiimer, , malheur à celui qui n'a prodigué son sang qu'à l'ambition et à la Tengean ce ! il ne connoît pas la
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gloire la plus noble et la plus pure, celle de le verser pour l'amitié!...
Tandis qu'on s'empressoil autour de Géiimer , et qu'on pansait sa blessure^ le prince impérial gard jit un profond silence , et se lenoit à l'écart: quoiqu'il eut exposé sa vie pour Bélisaire, il n'oscit encore s'approcher de ce héros , qui ne s'éioit j mais montré si grand que depuis ses malheurs. Géiimer , jetant les yeux sur Juslin , ajjprit aussitôt à Bélisaire que ce prince étoit au nombre de ses libérateurs j ce qui produisit, entre le prince et Bélisaire , une touchante réconciliation également sincère de part et d'autre.
Les députés revinrent , ils avoient vu le prince des Bjlgares ; Abdaliz, au comble de la joie , vouloit surle-champ faire les échanges j Bé-
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Ifsaire s'y opposa. Jl faut , dit-il, qu'une paix honorable pour les <îeux puissances, soit le fruit de cet heureux événement. Il est facile d^en poser les bases , et le prince impérial ayant de pleins pouvoirs de l'empereur , on peut toujours en signer les préliminaires J'y consens, s'écria le roi des Bulgares, si Bélisaire en est le garant 3 il sait f[Lie j'ai llclèlement gardé celle qu'il fit avec moi jadis , et que je ne l'ai rompue ([ue pour le venger.
Bélisaire, dit Gélimer, vous désiriez pouvoir encore , avant de mourir, élre utile à voire paysj remerciez le ciel qui a si bien exaucé ces nobles Noeux!...
On signa les préliminaires, dont le premier article fut la cession de la province usurpée parPharas , et H?rée aux ennemis par ce traitre^.
cependant Bélisaire demanda et ob-
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tint sa grâce. Il fut décidé qu'on se contenteroit de le bannir à perpétuité. Toutes ces choses terminées , les princes et Bélisaire prirent congé d'Abdaliz; les échanges se firent sans délai. Le prince des Bidgares fut rendu à son père; les princes et Gélimer voulurent emmener Bé'isairie àTarmée; mais Bélisaire pensa que sa vue exciteroit une trop péniJjle sensation parmi ces braves , qui tous avoient servi sous ses ordres; il demanda à être conduit sur-lechamp chez la princesse Sophie , qui avoit recueilli si fille. Aii nom de Sophie , Justin soupira. Il garda un moment le silence j ensuite s'adressant à Tibère : La guerre est finie, lui dit-il^ votre ])résence ici n'est plus nécessaire , j'y resterai jusqu'à la ratification delà paix, ce qui ne peut être long; je vous charge, mon cher Tibère, d'accom-
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pagner Bélisaire , c'est vous qui devez le remettre dans les bras de sa fille. Ces paroles charmèrent Tibère, car elles prouvoient que Juslin renonçoit entièrement à sa passion pour Anastasie. Tibère serra la main de Justin avec une vive émotion; et Justin, le tirant à l'écart, lui dit tout bas : Tu me crois plus vertueux que je ne le suis en effet.
Cependant je ne suis j)!us ton rival; mais jamais ma destinée ne fut plus
incertaine! et mon cœur plus
agité! tu sauras tout un jour!...
BÉLTSAIRF. 1 43
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