CHAPITRE XIX
Il A. princesse Sophie n'a voit jamais voulu quitter le château que lui cédoit son frère. Narbal en possédoit un dans le voisinage, qu'il habitoit toujours, mais il venoit sans cesse voir la princesse; iln^étoit jDas avec elle dans ce moment; elle l'envoya chercher, elle le consulta sur ce qu'elle devoitfaire, et le résultat de cette conversation fut de partir avec lui pour Gonstanlinople. Le prince son frère, Bc^lisaire et le roi des Vandales partirent en même temps.
Arrivés à Constantinople, Bélisaire , guidé par Gélimer , se rendit au palais impérial. Ce (ut avec un
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profond attendrissement qu'il entra dans la chambre de son souverain mourant. Il ne se rappela dans ce moment que les grandes qualités de ce prince , son ancien attachement pour lui et les bienfaits d'un
maître qu'il avoit tant aimé Jus-
tinien étoit sur son lit, et n'avoit auprès de lui que Tarchevêque de Gonstantinople et Justin. En jetant les yeux sur Bélisaire, il frémit et garda le silence quelques instansj ensuite prenant la parole d'une voix mal assurée : Approchez^ Bélisaire, lui dit-il. Bélisaire, conduit vers le lit ^ mit un genou en terre; l'empereur prit la main du héros , et la serrant dans les siennes : Ah! lui ditil, croyez que, pour expier toute mon injustice j il me suffit de vous
regarder! Seigneur , répondit
Bélisaire, Narsès seul fut injuste et barbare... Mon, non, reprit Jusli-
BÉLISAÏRE. l49
nîen , les souverains sont coupables de tout le mal qu'ils ne préviennent
pas en vain votre générosité
veut m'absoudre ! Appelé bientôt au tribunal suprême , j'y rendrai compte de toutes vos souffrances ! .. .
Le juge des rois me dira : Qu'astu fait de Tami fidèle que je t'avois donné? quel prix a reçu le libérateur de ton empire, le héros qui chassa de tes états les barbares , quiappaisa des révoltes, qui te conquit des royaumes, et qui sauva les jours de ton fils adoptif, héritier de ta couronne? Et ces questions pressantes et terribles, ces reproches foudroyanSj je vais les entendre dans quelques minutes!...
A^ces mots , ce malheureux prince, cruellement oppressé, fit une courte panse, et se retournant vers le prince impérial : Afon fils , lui ditil, le temps , fini pour moi , m'en-
l5o Bl'xiSÂlRE.
lève toute possibilité de remédier à mes fautes j et en vous léguant le trône f c'est un devoir sacré que je TOUS laisse à remplir. Que je puisse dire, aux pieds de l'Eternel : Mon repentir n'est point infructueux ; il agit toujours sur la terre j la piété filiale , soumise à mes dernières volontés, y répare les maux causés par mes erreurs !... Oui, mon fils, honorez, consolez la vieillesse de Bélisaire , demandez et suivez ses conseils; offrez au roi des Vandales un établissement digne de lui. Montrez-vous noble j magnifique et reconnoissant. 0 mon fils ! croyez à l'amitié: si elle n'étoit qu'une illusion, il faudroit Tembrasser encore pour charmer les ennuis du trône et de la grandeur! Défiez- vous toujours , quelque modération qu'on vous montre, d-u mal qu'on vous dira des hommes distingués par de
BELISAIRE. l5l
grands talens. Souvent un mot qui paroît dit innocemment et sans dessein, peut nuirej mais si ce mot vous laisse une impression fâcheuse^ ildoit vous faire soupçonner une artificieuse malveillance j s'il est répété, il doit vous la dévoiler. Enfin , sou- Tenez-vous de ne jamais humilier ceux auxquels vous confiez des emplois et des places^ car, ne pas honorer ses choix , c'est manquer
à sa propre dignité Adieu , Béli-
saire , poursuivil-il d'une voix affoiblicj adieu j rendez-moi, dans ce moment, tous mes anciens droits sur votre cœur ! l'amitié fidèle et généreuse se ranime et s'épure encore sur le bord de la tombe , et le voile funèbre de la mort doit couvrir les fautes de la vie!... 0 mon maître ! s'écria Bélisaire, je ne puis me rappeler que vos bienfaits et les actions qui ont immortalisé
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Totre règne!... A ces mots, l'empereur voulut parler encore, mais la parole expira sur ses lèvres déjà glacées... Justin vint se jeter à genoux au chevet de son lit ; l'empereur étendit sur sa tête sa main défaillante , et retrouva des forces pour le bénir; ensuite, suivant Tusage du temps, il fit signe qu'il vouloit
mourir sur la cendre Il quitta
le dais impérial pour ne plus s'y retrouver; il appaisa le trouble de sa conscience, en renonçant volontairement aux grandeurs qui alloient lui échapper pour toujours:
sacrifice de peu d'instans , mais tel aux yeux des hommes , qu'il toucha tous ceux qui en furent les témoins!... On ouvrit les portes; tous les grands officiers ^ tous les courtisans entrèrent ; ils virent l'objet de leur culte , celui auquel ils avoient prodigué tant d'encens
BÉLISAIRE. l53
et de flatteries coupables,, dépouillé de tout, et après tant d'agitations et d'ambition , ne possédant plus qu'un cilice et un iinceuil... Ils le virent..,, mais presqu'au même instant , ils détournèrentlesy eux pour les fixer sur son successeur L'archevêque de Conslanlinople présenta au monarque expirant le signe révéré du salut j l'empereur prit le crucifix , le pressa contre sa poitrine et rendit le dernier soupir.
l54 BÉLISAIRE.
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