CHAPITRE IX
Après un heureux voyage , Bélisaire, guidé par le roi des Vandales, arriva dans les environs de Carthage ; tout à coup Gélimer tressaille et s'arrête : Nous voici, dit-il, dans la plaine de Tricameron ; ô Bélisaire! vous pouvez marcher sans remords sur cette terre , où tant d'hommes sont tomhés sous vos coups et sous les miens! Avant la bataille, vous m'offrîtes la paix,
et je la refusai! 0 Créateur de
l'univers, poursuivit-il en se prosternant, tu me demanderas compte de tout le sang qui fut répandu
dans ces champs dévastés! Ici,
tout s'élève contre moi : cette terre ,
devenue stérile, me redemande ses riches moissons ; ces ponts rompus, ces pierres, ces ruines me parlent de deslruction , et m'accusent d'un orgueil insensé ! Ici , j'ai régné; ici , j'ai commandé une armée liorissante , et j'ai seul survécu à celte multitude d'hommes qui marchoient à ma parole, et dont je foule aux pieds la sépulture... Juge suprême, quand tu me reprocheras tant de crimes, que pourrai je
dire pour ma défense? A ces
mots, Bélisaire attendri , tendit les bras à Géiimer : Ah I lui dit-il, lu répondras au Dieu de miséiicorde :
J'ai su pardonner, je fus le guide et le soutien de Bélisaire !. .
Les deux héros poursuivirent leur marche, et passèrent au pied de la montagne de Pasuca ; là, Géiimer donna quelques larmes au souvenir de la tendre et mallieu-
BELIS.UKE. 7 1
reuse Zima Plus loin, il s'arrêta
près des murs écroulés de Carihage , dans le lieu même ou l'on vit jadis Mari us , proscrit, assis sur le^ ruines de cette ville célèbre, rivale de Riome dans sa splendeur ; mais le Roi -détrôné des Vandales, guidant son vainqueur aveugle et fugitif^ o/Troit da.ns ce moment un exemple plus frappant encore des vicissitudes humaines....
Gélimer fit une dernière pause sur l'emplacement où jadis éloit situé Tantique palais des rois -maures :... on n'y voyoit plus que des ronces, des broussailles et des pierres calcinées et noucies par 1 incendie qui détruisit ce vaste édifice!... Gélimer, se frayant un chemin à travers un buisson d'épines, s'arrêta près d'une colonne renversée^ sur laquelle il s'assit av.ec Bélisaire; et, regardant au-
tour de lui : Je reconnais , dil-il , ces colonnes et ces pilastres; c'étoit ici la salle d'audience, mon trône étoit là; ... mais où sont les gardes, les courtisans qui Tenvironnoienl ?
où sont ces esclaves si dociles à ma voix? que sont devenus ces honneurs que j'avois tant ambitionnés?
Ces murs ont retenti de mes louanges?.... et tous ces hommes qui célébraient à l*envi mes exploits et ma gloire, ont péri en maudissant mon ambition !... Oh ! que cette enceinte est solitaire et silencieuse : au lieu de ces concerts flatteurs, de ces chants de syrènes qui me séduisirent autrefois, on n'y entend plus que le cri sauvage de l'oiseau funèbre de la nuit! ces lieux n'offrent plus maintenant, à mes regards, que l'effrayant emblème des tromj)euses cours, des sentiers semés d'épines, et des reptiles veni-
meiix cachés SOUS des fleurs!... Sortons, je ne veux pas pénétrer })lus avant dans ces ruines; ma chambre nuptiale était au milieu du palais.
Non! je ne marcherai point sur rherbe qui recouvre la place où se trouvoient le lit démon épouse et le berceau de mon enfant! mais j'y ferai planter deux cyprès, et l'on grat vera ces mois sur i'écorce: La fclfcité et la gloire hum aines ne sont que des illusions
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