CHAPITRE X
LiES deux illustres voyageurs arrivèrent dans riiabitation de Caleb ; là, tout annonçoit la modestie et l'estimable opulence, fruit du travail et des bonnes moeurs; la beauté des cliamps et des plantations, au milieu de ce pays en friche, attestoit les soins infatigables du maître; l'étendu cassez grande, mais bornée, de son enclos, prouvoit sa modération; l'élégante propreté de l'intérieur de la maison montroit Tordre et la vigilance qui régnoient dans la famille. Gélimer fut reçu, non comme un fugitif dépouillé de tout, mais comme un puissant monarque dont on atlendroit sa for-
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tnne, et comme un maître adoré.
L'nn des fils de Caleb levenoit de Constantinople , et il instruisit Bélisaire de tous les détails dont on a rendu compte. Bélisaire reçut quelques consolations en apprenant que Justinien et Justin n'a voient pas ordonné son supplice, et qu'Anastasie vivoit sous la protection de la princesse Sophie et du vertueux Tibère; mais la mort d'Antonine, son épouse, le pénétra de douleur, d'autant plus qu'il ne doutoit pas que le chagrin n'eut abrégé ses jours.
Cependant son âme abattue se releva, lorsqu'on lui parla du danger où se trouvoit l'empire depuis la mort de Narsès, et qu'on lui dit que Pharass'étoit emparé delà province qu'il avoit fait révolter; qu'on croyoit qu'il étoit d'intelligence avec les Bulgares, et que même il avait fait un traité secret avec eux.
76 BÉLTSAIRr.
O ciel! s'écrJa Bélisaire^ et l'irifidèle Pharas prétend qu'il se conduit ainsi pour me venger! Non, non, je ne servirai point de prétexte à l'ambition d'un traître! Partons, embar-i quons-nous j allons dans cette pro^ yince révoltée, allons désabuser un peuple égaré! Gélimer approuva ce projet, et il fut décidé'qu'on parli- ]|^oit après s'être reposé peu de jours,
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CHAPITPtE XI.
B;':lisaire, en s'embarquant avec Gélimcr j voulut encore parler de sa reconnoissance à ce généreux prince qui se hâta de l'interrompre. La religion, lui dit-il, m'a })rescrit tDot ce que j'ai fait pour vous dans les premiers momensj maintenant fagis sans mérite aux yeux de Dieu; je suis devenu votre amij je ne retournerai dans le désert que lorsque je ne vous serai plus utile : d'ici là, je vous suivrai partout, je veillerai sur vous, je combattrai pour vous, s'il le Tant: heureux de reprendre les armes pour les honorer plus que jamais, en les employant à détendre la vertu malheureuse. Ah !
7 s BELISAIRE.
dit Eélisaîre, la faveur que j'eslimois tant ne m'av(tit donné que de faux amis, dont rimpriidence, l'ambilion et !a vanité m'ont perdu; et je dois à l'inforlune un ami sublime, dont ledévouementliéroïque ennoblit mon existence et soutient mon courage!.. ..Bélisaire, en effet, s'étoit passionnément attaché à ce prince magnanime, doué par la nature 4'une grandeur d'âme que la religion cxaltoit d'une manière surnaturelle.
La navigation des deux héros ne fut point orageuse; ils arrivèrent heureusement au port. Tous les deux alors se rappelèrent que vingt ans auparavant ils avoient débarqué sur cette même rive, dans une situation bien différente : Bélisaire vainqueur et triomphant fiaaiant à sa suite comme captif celui qui maintenant lui servoit de.
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guide, et dont la providence avoit fait son libérateur....
Bélisaire se rendit directement dans la ])rovince révoilée où conimandoil Pharas. Un vieillard aveugle , qui paroissoit être un mendiant, passa sans peine avec son guide. Avant d'arriver dans la province rebelle , ils s'arrêtèrent un soir à l'entrée d'un village , devant une grande ferme : on les y reçut avec hospitalité ; on les fit entrer dans une salie basse ^ dans laquelle étoit un soldat de trente-cinq ou trentesix ans , le maître de la maison , sa mère, sa femme, son jeune frère et deux ou trois petits enfans. Toute la famille s'empressa autour des voyageurs qui paroissoient être extrêmement fatigués. Pendant tout ce mouvement, le soldat, assis devant une table et la tête appuyée sur ses mains, resta immobile et
8o bélisaïre.
plongé dans une profonde rêverie.
On entra en conversation , et Gélimer demanda si lesBidgares étoient toujours maîtres de la frontière dont ils s'étoient emparés. Oh! toujours, répondit la vieille femme, et Dieu sait si pour cette fois on parviendra à les chasser ! Nous n'avons plus un Bélisaire pour les repousser et l'on enrôle tous nos
enfans ; voilà mon dernier garçon
qui partira ces jours-ci Eh bien !
dit Bélisaire, est-il pour vous un intérêt plus pressant que celui de vous opposer de tout voire pouvoir à l'invasion de ces barbares ?
Et qui nous commandera? s'écria le soldat avec emportement ; on n'a plus de patrie quand on n'est plus en état de la défendre! Que dites-vous V reprit Bélisaire j le malheur ne doit jamais rompre des liens sacrés j au contraire Nous
BELISAIP.E. 8i
sommes sans espérance, interrompit le soldat , Bélisaire est mort !.... Les monstres ! après lui avoir crevé les yeux, ils l'ont tué !... — Ja suppose que vous avez servi sous Bélisaire?— Oui, j'ai fait la guerre d'Afrique , je m'enrôlai à quinze ans , et de mon propre mouvement ; sous ses ordres, on étoit sûr de vaincre , on se disoit alors : Si je ne meurs pas, je ne verrai que des victoires I cela donneroit
du cœur aux plus lâches tous
ses soldats étoient intrépides î... J'ai fait, depuis, les deux guerres de
Perse j'ai quille le service, quand
j'ai su qu'on a voit traîné en prison
le sauveur de l'empire! Mais
le brave Pharas, son lieutenant,
existe — Pharas est un iraître.. .
— JNon , il est le vengeur de Bélisaire. Quant à moi , mon parti est pris !.... Dénoncez-moi si vous vou*
82 BÊLTSAÎRE.
lez , je vais me ranger Bons les rirapeaux clu lieutenant de mon généra! En (lisant ces paroles, le
soldat se leva brusquement et fit quek[ues pas pour sortir. Arrêtez!
s'écriaBélisairecjui entendit ce mouvement, arrêtez ! - — Que me voulezvous? — Allez vous rendre à l'armée du prince impérial... — Jamais.
Il étoit l'ennemi de Bilisaire —
Narsès seul a tout fait — Adieu.
— Arrêtez! répète Béiisaire^ d'un ton d'autorité, arrêtez ! vous dis- je.
Promettcz-nioi d'aller rejoindre les troupes impériales , je vous l'ordonne.— A ce mot, le soldat, frappé d'étonnement, s'arrête j il examine avec un trouble inexprimable ce vieillard que jusqu'alors il avoit à peine regardé; à mesure quil se rappelle ses traits, sa surprise et son émotion s'accroissent.... tremblant, hors de lui , il doute cependant en-
corc... Après un momenl tlesilencCj Bélisaire reprenant la parole: Brave soldat, dit-il, viens obéir encore au général que tu regrettes , viens lui jurer d'être fidèle à ton souverain ; c'est Bélisaire lui-même qui recevra ton serment. 0 Dieu î s'écria le
soldat éperdu , Bélisaire existe !
ail ! Tempire est sativé ! A ces paroles, la mère, l'épouse et le jeune frère du soldat, saisis de respect, se lèvent en tressaillant, hommage involontaire qu'ils rendent de premier mouvement au héros qui ne peut les voir; et les yeux fixés sur lui, ils restent debout et immobiles!.... O mon général, poursuivit le soldat, c'est vous qui, privé de la vue, errant , sans asile , sous les vêtemens d\ui mendiant ; c'est vous qui m'ordonnez de servir le prince ingrat {[ui vous a livré à la rage de vos ennemis! Oai,
^/i BÉtiSAIRÈ.
répondit Béiisaire , et c'est ainsi qu'il faut aimer sa ])atrie. La crainte oii la cupidité sont les seuls m(;biles de l'esclave -, ce n'est point un soldat, c'est un mercenaire, qui ne sait que vendre son sang, et qui déserte les drapeaux malheureux, abandonnes de la fortune : mais l'homme libre *et généreux , reste inébranlable à son poste ; il sait qu'il n'a part aux triom[dies ({ue parce qu'il a pris l'engagement in- ■violahle de supporter les revers avec constance, et de tout faire pour les réparer. Son courage s'accroît dans les disgrâces, et sa vertu s'élève et se fortifie au milieu des injustices. Quoi 1 parce que des médians ont Iramé sa perte, parce que son piince est abusé, abjurera-t-il Thcmneiir, et renonceral-il à la gloire? fera l-d contre luimême ce que ces envieux dé^irent
avec ardeur et qu'ils ne peuvent faii e, déslionorera-t-il son nom ?...
Écoute, mon ami, es-tu mécontent, irrité? je vais l'enseigner une consolation certaine : sois assez grand pour te vaincre toi-même, et pour l'élancer avec enthousiasme dans la route heureuse du devoir et de la vertu ; mais il ne Tant pas marcher mollement dans celte noble carrière j le moindre re])OS y produit rabattement : on ne s'y fortifie qu'en la parcourant rapidement sans s'arrétei'.
Disposez de moi, mon général, s'écria le soldat; je jure d'aller rejoindreTarmée impériale et d'y conduire mon jeune frère. En ton absence, dit Bélisaire, le ciel veilleia sur ta famille; il protège les braves et les sujets fidèles.
A ces mots, le soldat mettant un genou en terre devant Bélisaire, et
posant ses deux mains dans les siennes, renouvela solennellement .
tous ses sermens de fidélité. Bélisaire l'embrassa en disant : Jamais dans mes beaux jours de succès et de gloire, Tautorilé de général ne m'a procuré tant de bonheur et tant de joie!
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