CHAPITRE XII
BÉlisâire coucha clans la ferme :
comme il alloit la quitter, le soldat mit son enfant , âgé de trois ans, dans ses bras , en le priant de le bénir. Ensuite il conduisit son général jusqu'au bout du village^ et ne le quilta que pour aller,, sans délai . joindre l'armée impériale.
Bélisai repassa sans obstacle clans la province wWoltée. Arrivé à la ville principale où commandoit Pharas, les sentinelles posées aux portes refusèrent de 1 e laisser entrer. Aloi^s il dit : Je suis Bélisaire ; conduisez-moi dans la place y)ublique, et qu^on aille chercher Pharas. Ces paroles excitèrent des transports
inexprimables, les portes s'ouvrirent, les soldats se rangèrent en haie pour laisser passer leur ancien général; leurs acclamations Hrent accourir le peuple de toutes parts j on entendit au même instant retentir dans toute la ville le nom révéré deBélisaire : ce fut pour cette multitude un spectacle inouï que l'apparition de ce grand homme, et dans l'état funeste où l'avoient réduit ses persécuteurs, chacun crut, (ju'échappé miraculeusement de la tombe j il venoit demander vengeance, et on la lui promit éclatante. La plus violente indignation , s'unissant dans tous les coeurs à la pitié la plus déchirante et au souvenir si récent des exploits de ce héros , produisit une sorte d'ivresse mêlée d'amour et de fureur, dont Bélisaire , dans ces premiers momens, voulut en vain modérer les
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excès. Douze soldats l'enlevcrentà son guide, le placèrent sur leurs lances croisées, et le portèrent ainsi en triomphe à la place publique.
Au milieu de celte place éloit un large piédestal vide, car on avoit brisé la statue de l'empereur , à laquelle il avoil servi de base : on posa là Bilisaire. Dans ce moment Pharas survint j il étoit environné d'une nombreuse garrie. Ce séditieux, (iévoré d'ambition, et qui tant de fois avoit voulu porter Bélisaireà la révolte, ne le voyoit pas arriver sans inquiétude, mais il éloit forcé de le recevoir avec toutes les démonstrations de la joie et de l'enthousiasme j car il n'avoit pu séduire le peuple et les so (lats, qu'en montrant pour leur idole un atlachement passionné et le désir de venger ce graird h mmc. D'ailleurs, quoiqu'il craignît la droiture
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et ia ])robité de Bélisaire, il se flatloil que les cruautés exercées contre lui auroient absoliiineiit changé ses dispositions, et qu'il ne résisteroit pas à l'espoir de la vengeance et à celui de monrir sur le trône.
Ainsi Pharas , beaucoup plus jeune que Bélisaire , prit le parti de céder à cet illustre vieillard une partie de ses prétentions , pour assurer mieux le succès de tousses desseins. Ils'arj-êta vis-à-vis du piédestal, et, s'adressant au peuple : Mes amis, ditil , le voilà, ce liéros, le voilà, celui qui plus d'une fois sauva cet empire! Vous frémissez tous en vovant le prix qu'il a reçu pour tant de bienfaits et d'éclatans services. Ce n'est pas sans dessein que vous venez de le placersurle piédestal dont vous avez brisé la statue! Vous voulez que le règne de là sagesse et de la vertu répare les maux causés
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par l'injustice, la foiblesse el Tiii- Uralitiide; vous vouiez que Béiisaire succède au tyran?... Oui , oui , s'écria-t-on de toutes ])arls, oui, nous le voulons... meure le tvran !
vivent Bélisaire et Pharas!.... Pendant tout ce tumulte, Bélisaire, immobile, ne donna pas le moindresigne de reconnaissance ou d'improbalioU;, ce qui persuada Pharas qu'au loud de l'âme il conseuloit à tout.
Quand les cris furent un peu appaisés, Bélisaire lîl signe Cju'il vouloit parler. Aussitôt on garda le plus profond silence : Soldats, dit-il , el vous tous, habitans de cette ville, que dans mes dernières campagnes j'ai préservée de toutes les horreurs de la guerre , je reçois avec sensibilité les témoignages de votre reconnoissance , et j'accepte avt c joie le droit de vous commander; mais je
veux un gage cerlain de voire obéissance, je veux qu'un serment solennel m'en assure... Ici , on interrompit Bélisaire , pour le conjurer à grands crisde dicter ce serment...
Alors Bélisaire demanda son guide ; Gélimer s'approcha : Donnez-moi, lui dit-il, le livre sacré que vous portez toujours avec vous; donnezlemoi, je n'en ferai point un indigne usa£;e. Bélisaire reçoit le livre, et l'élevant en l'air : Peuple re igieux , poursuivit il , voici l'Evangile! que Pharas, au nom du peuple et de l'armée, et au sien propre, me jure, sur ce livre de vie et de vérité , de m'obéir sans restriction et sans délai.... Toutes les voix s'élevèrent pour inviter Pharas à faire cette yjromesse sacrée ; on décida déplus , que six députés du peuple et six guerriers s'uniroient à Pbaras pour prêler ce serment.
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A ]'inslant même, Pharas, suivi des douze députes, s'avance \^ers Bélisaire j tous se mettent à genoux devant lui , et posent leurs mains sur le livrefju'il leur présente : Bélisaire leur dicte un serment énerg-ique et terrible, qu'ils répètent à haute voix; ensuite toute la multitude s'écria : Nous avons tous pris le même engagement!... Ecoutezmoi donc , dit Bélisaire : maintenant je vais user du pouvoir absolu que vous venez de me donner. Peuple et soldais, je vous commande de rentrer dans le devoir, de recourir à la clémence de notre souverain , et je me charge de faire votre paix avec lui... (a) A ces paroles, Pharas [)âiit et frémit de rage.
La multitude resta pétrifiée d'etonnement et d'admiration. Que deux
(a) Ce trâil, qui u'est point historique,
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courriers, ])oursuiville héros, partent à l'instant, quMs aillent à l'armée des princes , et qu'ils leur disent que Bélisaire les supplie de se rendre médiateurs entre cette province malheureuse et l'empereur. Tiendrez-vous vos sermens?
m'obéirez-vous!.,. Quelques voix répondirent, mais foibleineut et en jîctit nombie. Pbaras voulut parler; Bélisaire lui coupa la parole, et s'adressant toujours au peuple : Ouvrez les yeux, s'écria-t-il avec véhémence , on vous abusoit pour vous égarer ; on vouloit^ disoit-on , me venger, et Ton n'a songé ni à s'informer de mon sort, ni à secourir ma famille infortunée ! on n'agit que pour moi , et l'on m'aban-
est fntièrement de mon itivcnlion ; l'uuteur de la nouvelle tragédie de Bélisaire • l'a placé dans sa pièce.
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donne; on poursuit ma vengeance .
et Ton déshonore mon nom en le faisant servir aux projets les plus criminels; on paraît vous aimer, et l'on vous rend parjures ; on vous arme contre vos compatriotes, on vous vend à l'ennemi'.... C'est ainsi qu'on entraîne le peuple qu'on ne peut corrompre qu'en le trompant!
Ab! quand on vous conseille la re* bellion et la gnen e civile , soyez sûrs qu'on veut vous immoler à la plus détesîable ambition! Songez aux bienfaits de Tempereurj ils surpassent mille fois ses fautes, et ses fautes n'ont jamais été que des erreurs: enfin Narsès fut seul mon juge et mon bourreau ; l'empereur mourant alors et le prince impérial absent , n'ont jioint eu de pai t à ces cruautés... Bidisaire leur sera
fidèle jusqu'à son dernier soupir!
Braves guerriers, que j'ai eu l'bon-
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neur de commander^ illustrez à jamais la vieillesse elle malheur de votre ancien général; quand il n'est plus que l'ombre de lui-même, quand , dépouillé de toute puissance , de toute autorité^ il se pi ésente à voussous lesvctemensderindigence, soyez assez généreux pour ne pas le méconnaître et pour obéir encore à sa voix ^ le ciel, par un miracle,, m'arrache du tombeau pour vous la faire entendre , n'y résistez point , unissez vos voeux aux miens pour le salut de Télat et de notre souverain..... A ces mots , un cri général s'^éleva : Vive l'empereur ! vive l'empereur ! s'écrièient unanimement les soldats et le pejiple. Ces acclamations redoublées mille fois , durèrent près d'un quai t d'heure , et G' limer dit au héros; Je rcconnuis'i^éiisaiie, et j'ai reconnu le peuple !... Ah ! poursuivit-
il, si jadis je n'eusse pas abusé de mon ascendant sur lui pour l'entrai* ner à la révolte , mon épouse et mou rilsvivroientjetjeseroisaujourd^hui tranquille sur le trône, puisqull-
déric n'existe plus! O mon ami î
répondit Bélisaire , songez aussi que c'est votre vertu sublime qui vient d'agir en moij sans vous, Bélisaire eiit été vindicatif, et l'on ne se venge de son souverain qu'en trahissant sa patrie. Je vous dois ma fidélité , la gloire de ma vieillesse , et le plus beau triomphe de ma vie.
Cependant Pharas, frémissant de rage , sentit que, sans une profoiide dissimulation j il étoit perdu sans ressource ; dans celle extrémité , formant rapidement un nouveau complot, il n'hésita point, il s'élança vers Bélisaire , se précipita dans ses bras avec une expression passionnée j ce mouvement fut vi- 2- 9
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vement applaudi. Bélisaire , trop grand pour soupçonner une trahison , reçut Pharas avec attendrissement ; il se ressouvint qu'il l'avoitaimé, et s'applaudit d'avoir pu le rendre à la vertu. Pharas imposa silence à la multitude, pour renouveler d^ine voix ferme le serment de fidélité qu'il avoit fait par surprise. Les applaudissemens recommencèrent avec transport. Ensuite Pharas conjura Bélisaire de venir se reposer chez lui ; Bélisaire y consentit , mais en déclarant qu'il vouloit partir dans une heure. Les soldats et le peuple escortèrent Bélisaire, guidé alors par Pharas, jusqu'à iamaison de ce dernier; Gélimer n'y entra point , et se tint dans la rue , confondu parmi un peuple innombrable. Bélisaiie, après un ass< z long entrelien avec Pharas , donna les louanges les plus sincères
aux nobles sentimens cfne lui montroit ce pei fiJe, et il l'embrassa pour lui dire adieu. Pbaras le conjura d'accepter un char et des guides , pour le conduire au château de la princesse So[)liie, amie et protectrice d'Anaslasie. Bélisaire y consentit. Ce héros appela son guide ( qu'il nommoit toujours Arcade en public) , et , sans défiance, il monta avec lui dans le char. Pour sortir de la ville, il fallut la traverser tout entière, et ce fut aux acclamations réitérées de tous les habitans. On avoit lendu à la bâte des ' tapisseries dans les principales rues, tout le monde étoit aux fenêtres, et jetoit sur le char des fleurs et des couronnes; les troupes, sur plusieurs files, escorloient le char au bruit des fanfares Au milieu de c^s hommages, Bélisaire drtrn .souciant à Geli mer : Vanité des ranilésl pa-
lOO BELISÂIRE.
rôles que jadis Gélimer, attaché à son char de triomphe , avoit prononcées avec sévéHté. Non, reprit Gélimer, il est une gloire réelle, celle qui vient de la vertu , et dont les résultats sont utiles; les hommes doivent l'aimer , cette gloire bienfaisante à laquelle les anges applaudissent dans le ciel!
telle est celle dont vous jouissez en ce moment.
Aux portes de ia ville, Bélisaire refusa l'escorte, qui s^offroit d^'ellemême pour l'accompagner, et suivi seulement des deux guides à cheval que lui avoit donnés Pharas, il sortit de la ville.
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