CHAPITRE XIV
Au bout cVuii demi-quart d'heure , le char entra dansles cours du château ; on conduisit Bélisaire et son guide dans une grande salle où l'attendait leroi des Bulgares. Ce prince s'altendrit en le voyant : Ceux de la nation, lui dit-il, nous appellent des iDarbarcs! et voilà comme ils traitent la vertu et leurs bienfaiteurs î Viens j nous sommes équitables et reconnaissans. J'ai dû jadis à ta générosité la liberté de mon fils ; je viens de le perdre , ce fils , mon unique joie ; il est tombé sous les coups du féroce Justin ; mais mon malheur ne m'a point fait oublier ton bienfait^ je ne me contenterai pas d'honorer
BÉLISAIRE. lo:>
ta "vieillesse et Ion infortune , je veux le venger. J'ai déjà tranché . les jours du détestabie Narsès : je le réserve une vengeance nlus éclatante et pi us digne de toi; viens, suispioi. A ces mots , le roi se lève ,. s'avance vers une porte , Touvre et fait entrer avec lui BélisaireetGélimer , dans une salle voûtée , éclairée par une larape de fer , et au fond de laquelle était un jeune homme chargé de chaînes et attaché contre le mur :
vis-à- vis de lui , dans un vased'airain , s'élevaient les flammes d'un énorme brasier. Abdaliz s'approchant avec fureur du jeune infortuné: Monstre, lui dit-il, tremble ! voilà ta victime
et ton maître , voilà Bélisaire 1
A qui donc s'adresse ce discours ?
demandaBélisaire. A Justin , répondit Abdaliz; Justin, ton ennemi; Justin , le meurtrier de mon fils , et qu'hier le sort des armes livra entre
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mes mains Alors , sans donner à
Bélisaire le temps de lui répondre , il tiredn ])rasier un fer rougi par le feu : Tiens , lui dil-il , prends ce fer brûlant , et rends-lui le supplice qu'il l'a fait subir ; je guiderai ton bras...* Bélisaire recule avec horreur , en disant :Narsès seul ordonna mon supplice Qu'importe ? reprit Abda-
liz, Justin fut ton ennemi. Oui, dit Justin, d'un air calme et dédaigneux, et jebraveson ressentiment et la rage,. ..Ah ! seigneur, interrompit Bélisaire , en s'adressant au roi » que voulez-vous faire ? immoler un prisonnier! violer toutes les lois de la guerre , llélrir tous vos exploits... Cessez , cessez, Bélisaire, dit Justin, d'affecter une générosité superflue , vous savez qu'un tel langage est inutile avec les barbares.... Oui j oui, s'écria Abdaliz avec fureur, je serai barbare pourtoi ; j emechargemoi-
BELISAIRE. lO^
même (le ton sappline.... En disant ces mots, il se précipite vers Justin ; Bëlisaire pousse un cri douloureux , et Gtilimer js'avançant avec rapidité , se place hardiment entre Justin et Abdaliz : Je ne souffrirai point, dit-il , que vous déshonoriez ainsi la majesté royale Abdaliz resta pétrifié d'étonnement en regardant l'inconnu qui osait faire une telle action j mais presqu'aussilôt, rejjreïiant sa fureur accrue encore par tant d'audace: Insolent, s'écria-t-ii, quelle est la démence.,. Abdaliz , reprit Gélimer, les grandes âmes doivent s'entendre promplement, regarde-moi bien , et tu reconnaîtras en moi ton égal , sinon par la fortune, du moins par la naissance , par le rang et par le courage... — Toi, mon égal... — Tu vois devant toi le malheureuxroi des Vandales. ..Gélimer
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s'écrièrent en même temps Al)clali2 et Justin... — Oui, jesnisGélimer; j'ai cherché dans les déserts l'oubli de ma grandeur passée, "là, j'ai recueil- \ï Béhsaire abandonné , et je suis devenu son guide et son ami, Gélimer ^ reprit Bélisaire, Gélimer, détrôné par moi, est aujourd'hui mon seul appui j je lui dois la vie et le soutien de l'existence qu'il m'a conservée....
Ah! quioseraitdevantlui se montrer implacable '.....Juste ciel '.interrompit Abdaliz, le roi des Vandales guideetprotecteurd«Béîisaire.... O Gélimer! tu ])eux te vanter d'être le premier mortel dont la grandeur m'ait étonné! Je ne te conçois pas, mais je t'admire. — Fais mieux , imite-moi.
— Je ne puis... Ah ! seigneur^ dit Bélisaire, votre grande âme nerésistera point à cet exemple magnanime ! Songez que j'ai causé tous les maux
de Gélimer, eiilmeconsacresa vie,et moi , seigneur, j v fus généreux envers vous , et je vous demande, pour unique preuve de reconnoissance, une action q.ii achèvera d'illustrer à jamais volrenom. Rendez au prince impérial sa liberté ; fixez le prix de sa rançon.... Non, répondit Abdaliz , le prince Tibère m'a déjà fait offrir ePfles sommes prodigieuses, et de venir se mettre lui-même dans les fers à la place de son ami j je Tai refusé, je ne veux d'autre prix que l'estimedeBélisaireetduroi des Vandales. Prince, poursui vit-il, en s'adressant à Justin, vous êtes libre , et sur-le-champ , vous allez partir; je vous renvoie sans condition à votre camp... A ces paroles, Bélisaire et Gélimer exprimèrentavec transport leur joie et leur reconnaissance; on détacha les chaînes de Justin, qui,
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toujours tranquille el fier, ne daigna remercier ni le roi des Bulgares^ ni ses libérateurs. On lui donna une escorte , et il partit sans délai.
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CHAPlTPvE XV.
iLetaitnuit encore; au bout d'une heure, Justin eut l'idée que peutêtre son escorte ne le conduirait pas à son camp, et craignant une trahison, il résolut de s'échapper: il était achevai, et un peu en avant; tout à coup, il enfonce avec force ses éperons dansles flancs de souches al, et il se précipite à bride abatt ue dans une forêt: il disparaît ainsi aux yeux de ses conducteurs et uiriés L'obscurité et l'épaisseur de la forêt ne laissant aucun espoir de le rejoindrCj l'escorte retourna au château.
Cependant Justin , après avoir erré pendant quelque teinps^ essaya
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de s'orietiter, afin de rejoindre son camp; mais il ne fit que s'éi^arer davantage. Aux premiers rayons du jour , il se trouva sur la lisière de la forêt; il aperçut une grande roule, ilsehâtade la gagner, et il y fit deux ou trois lieues sans rencontrer un seul être vivant. Tout lui fit connaître que ce canton était entièrement dépeuplé parla guerre. Les chaumières étaient abandonnées et non en ruines ; un morne silence régnait dans ces lieux que la voix des jeunes filles et la musette des j)âtres avaient faitretentir tant(ie fois! Les champs n'éloient point en friche , mais les moissons, oubliées, ofîroientieplus triste spectacle; les herbes nuisibles s'élevaientas eclesépis;lesgrainsles plus précieux, fanés sans être recueillis , et dispersés.sur la terre, ne servaient plus que de pâture aux oiseaux! De toutes parts on foulait aux
pieds les fruits perdus d'un long et pénible travail! on voyait que l'homme j arraché de son domaine, pour aller chercher la mort, avoit renoncé à tous les soins de la vie !... Qu'étoienl devenus les enfans , les femmes et les vieillards ? Eh quoi !
se disait Justin , la douleur a-t-elle tout anéanti dans ce séjour désolé , où lanature n'étale plus que des richesses inutiles ?..i La t'oiblesse et rinnocenceque devrait protéger la force, sont elles aussi les victimes delà guerre?... Ces pensées touchèrent le cœur alti er, mais généreux de Justin. Sa pitié n'a vait rien de tendre, mais elle était généreuse et profonde... Il avançait toujours au hasard, allant au pas; car son cheval harabsé pouvait à peine se soutenir.
Il entre dans un bois de jeunes arbres, dont Ta utomne semblait avoir respectéia brillante verdure, et tout