CHAPITRE IX
NATION CUYBAS (i).
Dangers que courent les chrétiens , après une longue famine , lorsqu'ils arrivent chez cette nation qui se sert de flèches empoisonnées. — lis attaquent et sont vainqueurs après un combat acharné — Gomment ils sont obligés de prendre un second village dont les habitants, effrayés par le combat précédent, se réfugient dans une maison, après avoir placé devant , quelques bijoux et des vivres espérant que les chrétiens s*en contenteraient. — Ceux-ci parviennent à gagner les naturels par des paroles amicales , à les déterminer à faire alliance avec eux , et réduisent toute la nation à leur obéissance.
Nous marchâmes toute la journée dans une vallée entre deux montagnes, le long d'une
(i) Tai lieu de croire que cette nation est la même que celle
grande rivière, que Ton nomi; "^ ^ jusqu'au soir nous ne pùm ^ V
village ni habitation d'Indie' ^- \
mencâmes à craindre de ?, "^ %
car nous n'en avions p ': 't. ^ ^ ;i
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Truxillo. Voif ^ > OU
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«Les h«* ni
» et.de b ^t nous procurer des vivres, si nos . hxmtf ^rs ne trouvaient pas de champs culti- " î" ^ faim nous faisait oublier le danger » " ^ soldats murmuraient déjà comme si je ^ avais conduits par une fausse route ^ jusieurs commençaient à dire que les Inijiens. ne nous avaient quittés que parce qu ils savaient que le pays où nous allions entrer était désert, qu'ils craignaient d'y mou-
DE FEDERMANN. Il5
rents, et de voir s'ils apercevraient de la fumée ou quelque habitation d'Indiens, afin de ne pas passer encore le jour suivant sans nourriture , ce qui aurait achevé de nous aflaiblir.
Nos cavaliers arrivèrent bientôt avec de bonnes nouvelles. L'un d'eux avait découvert une grande plaine où la montagne se terminait, de sorte que nous n'avions plus qu'un mille de mauvais chemin ; et quoiqu'il n'eût vu ni fumée ni village, il était très-proba* ble que Ion en trouverait, et qu'une aussi belle plaine, traversée par une grande .rivière , ne serait pas déserte et inhabitée.
Aussitôt que nous fûmes arrivés dians ïa plaine, je m'établis avec ma troupe sur une hanteur d'où je pouvais découvrir tous led environs ; et j'envoyai de deux côtés diflFérents deux cavaliers avec l'ordre d'explwer le pays jusqu'à la distance d'une ou deux lieues^ él dte vetttr m'àveï^tîr aussitôt qu'ils auraient trôljvé un vategé ù\ï des champs cultivés , car
\ 1 6 • RELATIOIf
si les vivres nous manquaient , la faim ne nous manquait pas.
Pendant que j'attendais sur cette hauteur le retour de mes gens, je vis de la fumëe s'élever de différents endroits des montagnes environnantes, doù nous pûmes facilement reconnaître que les indigènes nous avaient aperçus, et qu'ils faisaient cette fumée peut s'avertir d'un village à l'autre. Cela nous donnait à craindre , à la vérité, qu'ils ne se réunissentpour nous attaquer; mais de l'autre côté, nous étions très-satisfaits de savoir par là, où étaient leurs habitations, pour |>ouvoir les y chercher et nous procurer des vivres , si nos messagers ne trouvaient pas de champs cultivés. La faim nous faisait oublier le danger, et nos soldats murmuraient déjà comme si je les avais conduits par une fausse route ; plusieurs commençaient à dire que les Indiens ne nous avaient quittés que parce qu'ils savaient que le pays où nous allions entrer était désert, qu'ils craignaient d'y mou-
DE i^EDERMANN. 1 I7
rir de faim ^ et qu'ils espéraient en.nous y envoyant se défaire de nous sans coup férir.
Toutes ces terreurs s'évanouirent du ïpoment où l'on vit s élever les colonnes de fumée , qui ■^ nous prouvaient que le pays était habité. Je ne laissai pas impunis ceux qui avaient ainsi semé Tinsubordination et le découragement parmi les soldats; car j'aurais couru un grand danger de la part de mes compagnons et de ceux qui devaient m'obéir comijac à leur chef, si le secours s'éta^it fait attendre seulement un jour de plus.
Les cavaliers: revinrent bientôt nous an-; noncer qu'ils avaient trouvé quelques constructions environnées de champs cultivés, mais que tout était désert et abandonné* Nous nous dirigeâmes de ce côté et npu$i établîmes dans six maisons situées dans une belle piscine, sur le bord d'un ruisseau, et d'où nous pouvions découvrir tous les environs. Les grains n'étaient pas encore mûrs ; ïiéanmoins ,• affamés comme nous l'étiqns^ il nous sembla qu'ils
Il8 KELATION
Tétaient bien assez; et Tappëtit nous fit trouver , à ce maigre r^pas d'eau et de mais vert, un meilleur goût que nous n'en aurions trouvé , dans un autre temps , à ded chapons et au vin le plus délicat.
Le soir, je fis partir un capitaine avec trente hommes pour aller surprendre un des villages dont nous avions aperçu la fumée pendant la journée, avec ordre de m'amener tous les habitants dont il pourrait s'emparer, pour contracter une alliance avec eux comme je Tavais fait avec d'autres jusqu'alors. Mais quand il s'en approcha, il trouva des feux allumés, les habitants bien armés, et faisant bonne garde; de sorte que ne se sentant pas en force, il ne voulut pas les attaquer, et vint me demander du renfort.
Je n'osai liii en donner, car j'avais tarit d'hommes hors de combat que je ne pouvais envoyer la quantité suffisante pour prendre ce village, et garder assez de monde pour protéger les malades et défendre le camp.
DE FJB.DERMANN. I I.9
l^e village était situé 9ur le penchant delamcnit^ tagne, et dans un endroit où il était impoissible \| dp se sçrvir des chevaux. C'est pourquoi nous çtions loin de pouvoir combattre avec autant d'^vaptf^ge que si nous en avions fait usage; car dans le$ endroits où il est possible d'emi^ ployer la cavalerie un homme à cheval fyit plus de peur et plus de mal aux Indiens que cinquante ta pied- ^
Cependant, je n'étais pas très^pressé de mereinettre em route : je me trouvais en sûreté çt bien logé dans le hameau où je m'étais établi. Il se composait de six cabanes seulement , destinées sans doute à rentrer la récolte. Ç était plutôt une espèce de ferme appartenant à quelque cacique des environs^, et située sur une hauteur qui me permettait de découvrir tout ce qui se passait au loin : nous pouvions facilement nous servir de' nos chevaux , qui forpiaient notre principale force. Nous y avions aussi en abondance de Veau , du maïs , et quantité de cerfs,,
qui ne courent pas très-vite , et sont sans crainte des Indiens, privés de chevaux et de chiens, mais qu il nous était facile de tuer.
Après avoir séjourne cinq jours dans cet endroit, espérant que cela ferait du bien aux malades (malheureusement il n*en fut pas ainsi), je fis partir dix cavaliers et trentecinq fantassins avec ordre de ne pas quitter la plaine, et de voir, si en remontant la rivière, ils ne découvriraient pas quelques villages indiens. Dans ce cas, ils devaient, s'ils se croyaient en force, chercher d'abord à persuader aux naturels de venir me trouver de bon gré, et les y obliger, s'ils ne voulaientpas y consentir. Je recommandai surtout de les ménager le plus possible, craignant que si on en tuaitbeaucoup, il ne devînttrès-difficile et peutêtre même impossible de gagner leur amitié.
Le même jour, à environ trois milles de mon camp , ils aperçurent un village où se trouvaient un grand nombre d'Indiens, faisant bonne garde , et occupés à s'exercer à ma-
DE FEDERMANrC. 131
nier les armes.^Deux cavaliers s'ëtant avancés jusqu'à une pïrtée de mousquet pour examiner ce village , ils virent bientôt qu'il n'y avait rien à faire , car il était entouré d'un fossé profond , que l'on n'aurait pu franchir sans perdre beaucoup de monde.
Le capitaine ordonna alors aux gens à cheval de ne pas se montrer, et il s'avança seul à la tête des fantassins, de sorte que les habitants ne virent que les deux premiers cavaliers qdl s'étaient approchés, comme je l'ai dit, pour reconnaître le village. 11 plaça les huit autres dans un champ cultivé, dont les plantes étaient si hautes qu'un homme à cheval pouvait aisément s'y cacher. Puis il s'approcha du village, en s'exf^osant le moins possible , et feignit ensuite de prendre la fuite ce qui donna du cœur aux ennemis, qui sortirent au nombre de plus de cinq cent pour poursuivre les fuyards. Mais aussitôt qu'ils eurentdépassé l'endroit où les cavaliers étaient cachés , les nôtres firent volte-face et les In-
diens se virent attaqués en tâte et enqueuç.
On en tua environ quarante-H&it et l'on prit soixante prisonniers , le reste se mit en fuitct : de notre côté quatre chrétiens furent léger renient blessés et un cheval fut tué d'un coup de flèche. Ce village est le premier où l'on fit usage contre nous de flèches empoisonnées dont je ferai plus tard la description ( i ).
Quand les prisonniers furent amenés devant moi, j'en remis six en liberté, leur donnant des présents pour leurs cacîjgues. Je Içs
chargeai de leur annoncer que nous n'avions que des intentions pacifiques, et de le^ inviter à venir me trouver , qu'alors je rendrais leurs prisonniers parmi lesquels il y en avait deux d'un rang élevé , dont l'un
(i) Probablement dans la seconde relation de ses voyages qui ne nous est pas parvenue : voyez la préface en tête de ce volume. Herrera rapporte que les Indiens de cette province empoisonnaientleurs flèches avec mi mélange de suc de mancenillier , de sang de serpents et de fourmis vénéneuses , qu'ils faisaient bouillir ensemble; il ajoute que cette composition exhalait des vapeurs tellement malfaisantes qu'elles faisaient souvent périr les vieilles femmes chargées de sa préparation.
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était dangereSRnent blessé. Je le fis panser et j'ordonnaPl|u'on en eût grand soin. Cependant trois jours s écoulèrent sans que personne se présentât, et nous ne savionssi nous devions voir dans cette conduite la preuve de bonnes ou de mauvaises dispositions.
Quelques-uns pensaient que tous les Indiens de la contrée se rassemblaient pour venir nous attaquer et reprendre leurs prisonniers. D'autres croyaient au contraire que la crainte qué'iious ne leur tinssions pas parole et que ceux qui viendraient nous visiter, ne fussent faits prisonniers était la cause de ce retard, car il n'y avait pas avec nous d'Indiens qui auraient rendu témoignage de notre fidélité à garder nos promesses, comme nous en avions eu chez les autres nations. Le matin du troisième jour, je fis partir d^ux autres Indiens pour aller engager de nouveau les caciques à se rendre près de moi. Je leur <lis de raconter les bonstraitements que nous avic^s feit éprouver à nos prisonniers; ce que je fis expliquer
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par rindienne que nous aviolf amenée avec nous de la province de YariquivEneto , et qui ne savait que fort imparfaitement la langue des Cuybas. Ce manque d'interprète nous fut très - nuisible , tant parce que cette femme avait de la peine à traduire les ordres que nous donnions, que parce que sa timidité naturelle lempêchait de le faire avec autant d'énergie que nous l'aurions désiré. Après avoir expédié ces Indiens, je partis avec douze fantassins et huit cavaliers pour aller à la. chasse aux cerfs.
Etant arrivés auprès du village où nous avions fait nos prisonniers , nous aperçûmes sur une hauteur qui le dominait une grande multitude d'Indiens armés ou sans armes avec leurs femmes et leurs enfants : les uns se montraient, d'autres cherchaient à se cacher, de sorte que nous ne savions pas ce que cela voulait dire , mais on voyait bien qu'ils ne se préparaient pas au combat puisqu'ils avaient leurs familles avec eux, et nous pensa-
ÉFEDEtlMANN. lùS
UK& les habitants du viliPRe réfugier dans Tinté- ^ 3S. J'envoyai vite chercher dans le camp l'Indienne qui nous servait d'interprète : quand elle fut arrivée , vers les trois heures, nous nous approchâmes du village à la portée de la voix. Je lui ordonnai alors d'appeler les habitants, mais ils ne nous firent pas de réponse. Croyant qu'il était désert et abandonné nous y entrâmes avec précaution, après avoir placé quelques hommes dans un poste d'où l'on pouvait découvrir l'endroit où les Indiens s'étaient réfugiés, et pour nous avertir s'ils faisaient
quelques mouvements. Nous arrivâmes sans trouver personne jusqu'au milieu du village
en face d'un grand buhîo (i) ( c'est ainsi qu'ils
appellent leurs maisons ) , devant la porte
(i) Selon }e petit glossaire de mots en usage en Amérique que le père Simon a donné à la suite de son ouvrage , Buhio est une expression de la langue des Indiens de Saint-Domingue, que les Espagnols adoptèrent pour désigner les cabanes des naturels, sans s inquiéter de sa véritable signification.
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duquel on avait pladiftur^^^K sièges quelques petits bijoux cHlf el^^B vases aVBc des provisions et du gibier; mais pei*sonne ne paraissait. Quand l'Indienne notre interprète voulut ouvrir la porte de ce buhio, comme elle avait ouvert celle des autres , elle la trouva fermée et barricadée , et elle entendit qu'il y avait du monde dedans. Je fis dire à ceux de l'intérieur d'ouvrir et de sortir pour se soumettreà faire amifié avec moi, n'étant venu que dans ce but et non pour leur faire le moindre mal, ils refusèrent long-temps nous disant de prendre Tor et lés vivres qu'ils avaient placés devant la porte , et de leur renvoyer les prisonniers. Je répondis que je n'avais pas besoin d'or , que j'en possédais assez moi-même, et que je leur avaiè envoyé des présents d'un plus grand prix -, que s'ils sortaient volontairement , je ne leur ferais pas de mal , mais que s'ils continuaient à se tenir renfermés je ferais mettre le feu à leur habitation^ ce qu'ils n'avaient
DE F£D£RMANN. 1^7
pas prévu, et cràyaûï dans une citadelle imprenable àptèè iBiVoîl* barricadé la porte?. Ils se décidèrent donc à ouvrir : le principal d'entre eux sortit le premier, les autresole suivirent au nombre de près de cent. C'étaient des hommes forts et bien arm^s. Je leur fis des rept*ocbes de penser à lue résàster^ tandis que j'étaisassez puissant pour détriiirè toute lent* armée en erivôyaiit contre elle un seul caValiâ*, et ^uè je» avais eti quantité. Gomme plusieurs dé iibs gens à chfe vàl portaieat derrière eux les cerfs que nous avions* pri«,
je leui^ dis qu'ils ' étaietit bien insensés die vouloir nous échapper, qiuand lescorfe;, ^i^
plus agiles qu'eux, ne pouvaient y pai^venir ^
j'ajoutai qu'Hs ne devaient v attribuée qu'à
la colère des chevaux te mal qtte nous leuf
a vionà fait dans le ■ dernier combat ^ et qu€
èeux-ci avâientété tellement irrités de leur rér
Sîstance que noU^ n'avions >*pas pu les ret«-
ttîf , tnais que notre volonté était de les bifeû
traiter, et que s'il en àVait été autrement ^ il
1 28 BfiLATIOU
nous aurait été bien facile de les détruire tous. Ce discours les persuada et ils furent convaincus de notre puissance et de notre bonne volonté pour eux.
Ils s'excusèrent en disant que ne nous connaissant pas , ils avaient cru devoir se mettre en défense contre nous, comme oh fait envers tout inconnu. Mais qu'ayant appris par nos envoyés qui nous étions , ils se disposaient à venir nous trouver : qu'ils avaient été retenus jusqu'à la nuit précédente , par la nécessité de donner la sépulture à ceux que nous avions tués. Que nous ayant vus arriver de loin, ils avaient craint que nous ne vinssions pour les attaquer de nouveau. C'est pourquoi ils avaient envoyé leurs femmes et leurs enfants dans les montagnes, et s'étaient renfermés pour éviter le premier choc , jusqu'à ce qu'ils eussent pu nous expliquer qu'ils avaient l'intention d être nos amis. Ils m'offrirent de nouveau l'or qu'ils avaient placé comme je l'ai dit , sur des sièges devant la
DE FEDERMANN. I 39
maison , mais je refusai de Taccepter dans la crainte qu'ils (Crussent que nous n'étions venus que pour cela. Afin de ne pas avoir Fair de douter de leur amitié, je renvoyai une partie des prisonniers, avec ordre de ramener leurs femmes et leurs eniants dans le village, et j'emmenai les autres avec moi. Je remis donc entre leurs mains leurs par ents qui étaient en notre puissance , et je leur fis présent de couteaux et de quelques verroteries qu'ils estiment beaucoup, leur ordonnant d'inviter les habitants des autres villages à venir me voir et à se reconnaître mes alliés.
Dés le lendemain plusieurs caciques des environs arrivèrent pour me visiter dans l'endroit où je m'étais établi d'abord^ et que je n'avais pas encore quitté. Ils m'apporte-
rent des présents , et cela dura ainsi pendant neuf jours, ce qui me fut très-utile pour affermir mon allianceavec cette nation et la mieux connaître, précaution nécessaire pour
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pouvoir continuer notre route. J'espérais aussi que le repos ferait du bien à mes sol*^ dats attaqués en général de fièvres et d'ulcères causés par la qualité de l'eau, ne pensant pas que leurs souffrances pussent durer longtemps. Mais pendant neuf jours , le nombre des malades augmenta plus encore que les guérisons. Ge n'était pas seulement, comme je l'avais cru , l'air humide de la province de Variquesemeto qui en était cause , mais aussi les fatigues , les privations, la marche de quatre jours que nous avions faite dans l'eau, la mauvaise qualité de la nourriture, et surtout le manque absolu de remèdes.
La difficulté de transporter les malades était encore plus grande qu'en quittant le Variquesemeto; cependant je me remis en marche , dans l'espoir d'atteindre bientôt l'autre mer, que les Guy bas m'assuraient être très-proche, et même plus qu'ils ne le pensaient réellement, espérantainsi se débarrasser de nous; car
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quoique nous vécussions bien avec eux, il est facile de supposer que nous n'étions pas des hôtes bien agréables. Nous marchâmes donc pendant cinq jours , non sans difficultés^ à cause des malades , faisant de courtes étapes d'un, de deux ou de trois milles, en allant d'un villageàl'autre.Heureusementquenousavions des Indiens pour porter nos bagages et nos provisions, et pour avertir les habitants des endroits que nous devions traverser, de ne pas s'effrayer.
Enfin, le 1 5 décembre nous arrivâmes dans un grand bourg de cette nation , nommé Hacarygua : il ressemble plutôt à plusieurs villages situés les uns prés des autres le long de la plaine, mais ils appartiennent tous au même cacique et portent le seul nom d'IIacarygua. Il renferme environ seize mille Indiens en état de porter les armes, sans compter les vieillards, les femmes et les enfants. Ces habitants, dont une partie est dé la nation Cuybas , et l'autre de la nation
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des Caquetios, vivent mêlés ensemble. Comme je leur avais fait annoncer d'avance notre arrivée par nos amis les Cuybas, nous en fumes très-bien reçus, ils nous firent des présents d'or, de gibier et de toutes sortes de provisions.
Cependant je ne crus pas prudent de rester longtemps dans cet endroit , craignant que le nombre des habitants, et la force que leur donnent les flèches empoisonnées dont ils se servent , ne les encourageassent à nous attaquer, surtout ayant autant de malades.
Mais il était si difficile de transporter ces derniers que, d'un jour à Fautre , je retardai mon départ pendant près d'une quinzaine, car nous avions en abondance , du gibier , du poisson et d'autres vivres; et le grand nombre des habitants faisait que nous leur étions moins à charge.
Pendant cet espace dé temps, deux chrétiens moururent . quelques-uns recouvrèrent la santé et je n'eus pas d'autres malades, ce
DE FEDEBMANN. i33
qui nous rendit plus facile la continuation
de notre route.
Le onzième jour , à la prière des habitants
et pour leur prouver notre amitié et notre désir de les obliger, j'envoyai un capitaine avec trente fantassins . et cinq cavaliers contre plusieurs villages des Cuyones, situés à quelques milles de Hacarygua , dans les montagnes, et qui sont leurs ennemis. Un tecique de la nation à la tête de huit cents hommes , accompagna les nôtres ; il devait obéir ei#tout aux ordres démon capitaine.
Ceux qui ne connoissent pas les Indiené me blâmeront d'avoir ainsi divisé ma troupe, car ils auraient pu user de cette ruse pour nous séparer et nous détruire ensuite les uns après les autres, ce qui leur aurait été d'autant plus facile quejeconduisaisavec moi beaucoup de malades; mais nous avions bien calculé notre conduite. D'abord, il faut dire que ces Indiens ont une telle peur des chevaux , qu'avec quelques cavaliers et une petite troupe dé
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fantassins on en mettra en fuite un plus gran4 nombre que je n'ose le dire , dans tous le»
endroits où les chevaux pourront manœuvrer .
II faut vraiment que la toute-puissance de Dieu s'en soit mêlée, pour que de telles multitudes aient été défaites , je ne dirai pas par moi et les miens , car je n'écris pas pour ma gloire, mais par Fernand Gortès dans le Yucatan , par Pédrariasd'Avila dans le Nicaragua, et par Fernand Colon , qui le premier a découvert les Indiens de Santo-Domingo , et plusieurs autres gouverneur s et capitaines de SïM. dans les Indes , ce que Ton peut à peine croire et s'imaginer. Ceux qui veulent le savoir n'ont qu'à lire ce que Jérôme Seitz et d'autres ont traduit de la langue espagnole : l'on y trouvera les relations que chaque capitaine a envoyées , et où il rend compte de sa conduite, et non-seule* ment la confirmation de ce que j'ai avancé, mais encore deschoses bien plus extraordinaires (i).
(i) Quelques recherches que nous ayons faites, nousn'aron» pu découvrir aucune trace de ce Jérôme Seitz] ou de ses on^ Trages. 11 n est cité ni par Hébert ni par Stuck.
DE FBDEHMANN. l35
Pour eti revenir à notre sujet, nous nous étions établis et bien fortifiés à Haearygua , dans une rue près de l'eau , où nous faisions la garde soigneusement jour et nuit, et toutes les heures nous parcou* rions les rues à cheval et deux à deux pour Voir si nous remarquions quelque changement dans la conduite des habitants , ce qui est très-facile à voir , car tant qu'ils ne cachent pas leurs femmes et leurs enfants, ils n'ont pas de mauvaises intentions. Au reste, quand ils auraient été assurés de nous défaire et de nous tuer tous , ils n'auraient pas bougé s'ils avaient craint le moindre danger ; car ils n'attaquent que lorsqu'ils croient pouvoir le faire en toute sûreté ; aussi dans les combats leur perte est-elle peu considérable, et sur dix mille il en périt à peine deux ou trois cent. Cela suffit pour les mettre en déroute , surtout si leur chef est tué ; alors on est sûr de la victoire et souvent on ne perd pas un homme; tandis qu'ils seraient
l36 RELATION
très^difficiles à vaincre , a'ils tenaient férinci comme nous. Ils se tirent seulement des flèches de loin et iie s'approchent pas; c'est pourquoi ils nous ont souvent dit que nous ne savions pas faire la guerre , puisque nous attaquions de suite corps à corps. îh ne peuvent désister au premier choc , et c'est pour cela qu'un si petit nombre de chrétiens à pu soumettre une si grande multitude dlndiens, comme nous l'avons fait voir^ et comme d'autres capitaines l'ont prouvé d'une manière encore plus éclatante.
Je fis aussi venir le principal cacique dé Hacarygua , et je le retins jour et nuit dansi^ mon logement pendant tout le temps que les miens furent à cette expédition des Cuyones.
J'ordonnai de le garder à vue ^ étant bien assuré que ses sujets n'oseraient rien entreprendre contre nous, tant que leur cacique serait, nonpas avec eux, mais entre nos mains, ce qui fut pour nous un gage de sûreté. Je dis au contraire au cacique que c'était par amitié et
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pour l'honorer que je le faisais demeurer avec moi. Afin de l'obliger d'avoir l'air d'y croire, qu'il le fît ou non du fond de bonne volonté , je conversais avec lui sur l'état du pays et sur la mer du Sud, dont on nous avait parlé. Il me donna des renseignements plus exacts que ceux que je possédais, m'apprit qu'elle était beaucoup plus près que je ne l'avais pensé , et m'indiqua deux routes pour y arriver*
CHAϻITRE X.
NATION CUYONES (i).
Les Indiens du premier village de cette nation résistent vaillamment aux chrétiens et leur font beaucoup de dommage. — Ceux-ci, voyant les naturels s*obstiner à refuser la paix et Famitié qui leur étaient offertes , sont forcés de les traiter en ennemis, de brûler leurs maisons, d'en tuer un grand nombre, et de faire six cents prisonniers. — • Les Cujones ne sont pas soumis*", et les chrétiens sont obligés de prendre un autre chemin que celui qu'ils s'étaient proposé.
Ceux que j'avais envoyés contre les Cuyones arrivèrent le troisième jour , c'est-à-dire
(i) Mcedo^Dict, geog. de las Jndias occid.)^ dit que les restes de la nation des Coyonet , presqu'entièrement détruite à pré-
le 28 décembre : ils conduisaient avec eux six cents prisonniers dont il s'étaient emparés dans un village qu'ils avaient attaqué
avant le lever du soleil. Je leur avais donné l'ordre de me les amener , sans leur faire aucun mal , s'il était possible, et de ne pas permettre qu'ils fussent maltraités par les Indiens Caquetios et Cuybas, qui étaient partis avec eux du bourg de Hacarygua , au txombre de huit cens , comme je l'ai dit pïus haut. Je n'avais pas l'intention de les punir , quoique je l'eusse promis à ceux de Hacarygua pour les contenter, mais au contraire de gagner
sent , habitent encore les montagnes au sud-onest de Tocnyo.
On a vu chapitre VI , que Fedennann visita la nation des Cayones , dont le territoire, suivant lui, est situé entre ceux des Ayamanes et des Xaguas , c'est*-à-Kiire à quarante milles environ de Coro : jJus loin , pag. i33 , il dit que les villages des Cuyones contre lesquels il envoya une partie de sa troupe , étaient à quelques milles d*Hacarygua , et par conséquent à cinquante milles à peu près des Cayones ; il est donc évident que ces nations sont différentes , et qu'il ne faut pas les confondre malgré lanalogie de leurs noms.
Le père Simon, voyez plus haut pag. 77, et Alcedo que nous venons de citer , ont - ils voulu parler des Cayones ou des Cuyones? Cette question est difficile à résoudre.
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leur amitié , parce que un des chemins que Ton m'avait indiqués pour arriver à la mer du Sud , traversait leur territoire.
Quand les chrétiens s'approchèrent du premier village des Guyones, ils se placèrent en tète et mirent les Indiens à l'arrière-garde , pensant avec raison que, si ces derniers commençaient l'attaque , il serait bien difficile d'obtenir d'eux de ne pas faire main-basse sur leurs ennemis, malgré mes 'ordres et contre les intentions des miens. Aussitôt qu'ils furent entrés dans les premières rues du village, les assiégés se barricadèrent dans leurs maisons et blessèrent plusieurs des nôtres qui furent obligés de reculer , car ils étaient frappés sans pouvoir se défendre.
Voyant donc qu'on ne voulait pas écouter leurs protestations de paix et d'amitié , ni traiter avec eux, il ne resta plus qu'un moyen, qui fut de mettre le feu au village, pour forcer ainsi les Indiens d'en sortir, s'ils ne voulaient pas se laisser consumer par les flam-
mes. Les nôtres firent donc six cents prison* niers , y compris les femmes et les enfants. Il périt aussi un grand nombre de naturels, parmi lesquels plusieurs auraient peut-être désiré échapper, mais dont la majeure partie aima mieux se laisser brûler vive , que , éç tomber dans les mains de ses ennemis.
De notre côté , nous eûmes deux chrétiens de tués et quinze hors de combat, ainsi que beaucoup d'Jndiens , nos alliés ; il y eut aussi un cheval de blessé, qui mourut au bout de huit jours.
Je fus assez mécontent du succès de cette expédition, tant à cause de la perte que les miens avaient soufferte, qu'en rai son de la destruction , de nos ennemis. Mais le repeiltir ne servait à rien; ceux que j'avais envoyés s'étaient trouvés contraints de se conduire comme ils avaient fait, ou de revenir sans avoir agi; ce qui aurait été aussi très-mal à propos , car nos alliés , les Guybas et les Caquetios du village d'Hacarygua , pouvaient attribuer notre conduite à la
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lâcheté, ce qui devait diminuer leur considération pour nous , leur aurait fait perdre toute crainte , et nous auraU causé le plus grand tort.
En témoignage de notre amitié, je distribuai aux caciques et à quelques-uns des principaux du village , environ deux cents prisonniers, pour qu'ils en fissent leurs esclaves. J'eus soin de choisir particulièrement les enfants et les vieillards , et ceux qui étaient tellement brûlés, qu'ils ne pouvaient nous servir.
Le 3 janvier 1 53 1 , je repris ma marche vers la mer du Sud, sans quitter le territoire des Guybas, puisque la route qui traversait les terres des Guyones, nos ennemis, nous était fermée. D'après les renseignements que nous avions , le chemin qui passe chez les Guyones devait être un peu plus court, et moins difficile pour les chevaux.
La quantité de nos malades était un peu diminuée; cependant les prisonniei^ Guyones ,
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qui augmentèrent de près de quatre cent le nombre de nos porteurs, nous furent trèsutiles. Nous arrivâmes le même jour à un village nommé Tohibara : les habitants nous reçurent avec beaucoup de marques d'amitié , que nous avions recherchée d'avance par le moyen de ceux de Hacarygua , qui sont leurs alliés. Ils nous informèrent que , pour continuer notre route , nous avions d'immenses marais à franchir, et où il nous serait presque impossible de faire passer les chevaux. Mais comme ils ajoutaient que nous pouvions arriver en trois jours à un village d'où l'on découvrait la mer d^ Sud , je fis partir cinq cavaliers et vingt - cinq fantassins , leur ordonnant de se rendre à ce village, nommé Itabana, s'ils pouvaient le faire sans danger et sans être attaqués. Je leur recommandai de ne pas rester absents plus de six jours , savoir : trois pour aller et trois pour revenir, afin que nous ne fussions pas trop séparés.
DE FEDEnMAIfir. l4^
Le troisième jour, ils parvinrent à une grande rivière, qui sépare le territoire des Cuy^ bas de celui d'un autre peuple que Ion appelle les Guaycaries,etoù finit le pays de nos alliés. Ils ne pouvaient la traverser sans grand danger , puisqu'il fallait se mettre à la nage et perdre ainsi tous leurs avantages. D'ailleurs on leur annonçait qu ils étaient seulement à moitié chemin d'Itabana , où l'on nous avait cependant assuré que l'on pouvait se rendre en trois jours. Ils n'avaient pas ordre de rester absents plus longtemps; ils se décidèrent à revenir, ayant soin de faire alliance avec tous les villages qui se trouvaient entre nous et cette rivière. Ils apprirent des Indiens , qu'il y avait du côté d'Itabana , sur la mer du Sud, des hommes vêtus, barbus, semblables à nous , qui faisaient du commerce; et qu ils étaient arrivés par eau danâ une grande maison. Nous supposâmes que ces gens devaient être ceux de Sébastian Gabotto (Cabot) ( i ), qui ,
(i) On voit par ce passage combien, à cette époque , TAméri- I. 10
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trois ans auparavant , avait fondé une colonie au rio de Solis. Ils avaient découvert une grande mer qui s*avançait à trois cents lieues dans l'intérieur du pays, et ils étaient arrivés sur des vaisseaux que les Indiens appelaient des maisons; cette opinion jaous parut d'autant plus admissible , que le gouvernement de Sébastian Gabotto touche très-probablement à la partie méridionale du Venezuela.
Cette nouvelle , qui nous causa une grande joie, nous donna l'espoir de rencontrer bientôt des chrétiens qui nous fourniraient des renseignements sur l'autre mer , et sur l'état et la nature du pays. Nous espérions pouvoir les repousser des limites de notre gouvernement, s'ils y étaient entrés; mais aussi les sauver s'ils y avaient été jetés par la
que était encore peu connue , même de ceux qui l'avaient risitée ; car le rio de Solis dont parle ici Federmann , n*eti autre que le rio de la Plata, découvert en i5i8 par le pilote Juan Diaz de Solis et remonté en 1 620 par Sébastien Cabot. Notre voyageur croyait déjà y être arrivé quand il n'était pas mém^ parvenu jusqu'à l'Orénocpie , ce qui est une erreur d'au moins 40 degrés.
DE FEDERMANN. 1^7
tempête: et s'ils nous étaient nécessaires pour augmenter notre troupe, nous pouvions aussi leur être fort utiles.
Aussitôt après avoir appris cette nouvelle , je Quittai Tohibara le aS janvier, et je me dirigeai vers la grande rivière. Les habitants des deux premier^ villages que nous rencort* trames, nommés Curahy et Cazaradadi, nous firent une très-bonne réception , et nous fournirent toutes sortes de vivres : mais depuis là, jusqu'à la grande rivière , je trouvai tous les villages déserts et abandonnés. J'employai dnq jours à parcourir , avec mes malades, la route que ceux que j'avais envoyés avaient faite en trois. Je ne trouvai aucun des habitants avec qui mes gens avaient traité; la crainte leur avait fait prendre la fuite à tous. Ils avaient probablement supposé que les miens n'étaient venus que poui^ reconnaître le pays , et que j'arrivais pour les attaquer.
Etant parvenus à un village, noiipmé Cura-
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hamara , à deux milles de la grande rivière , nous le trouvâmes aussi abandonné; ce qui nous fut très-désagrëable, car nous n'avions personne de la nation que nous allions quitter pour nous aider à faire alliance avec les Guaycaries. G est pourquoi je pris la résolution de m'y arrêter, çt de chercher à en découvrir les habitants. J'envoyai du monde de deux côtés; ils, parvinrent à reconnaître l'endroit où s'était retiré le cacique et ses gens , en apercevant un feu que ceux-ci avaient allumé pendant la nuit : ils le surprirent et me l'amenèrent prisonnier avec dix-huit des siens. Je leur expliquai pourquoi je les avais envoyé chercher, leur reprochant d'avoir pris la fuite , malgré ma promesse de les bien traiter. Je remis ensuite le cacique en liberté après lui avoir fait quelques présents , et je l'emmenai avec moi chez les Guay caries , qui sont leurs alliés.