CHAPITRE XL
NATION GUAYCARIES (i).
De cette nation noire comme charbon, méchante, orgueilleuse et insolente. — Ruses et perfidies dont elle use envers les chrétiens. — Ceux-ci sont attaqués par trahison et restent vainqueurs. — Le cacique est arquebuse , après avoir été mis à la question. — Cinq cents indiens sont massacrés. — Le cacique d un autre village est amené chargé de chaînes à cause de sa trahison , mais un troisième cacique réussit k tromper les chrétiens , et à s'échapper avec les siens.
Ayant aperçu de l'autre côté du fleuve environ six cents Indiens Guaycaries , qui sont
(i) Gattellanofl ( Elegia a la muerit dé don Diego dt Orda% ,
1 5o RELATION
une nation toute noire , dont je ferai la description plus loin , je leur envoyai le cacique
eant. 1 1 , />. 174)* p&rlë ainsi de cette nation et du pays qu*ell«r habite :
« Tomo pues con su gente macilenta Del pueblo de Garao los confines, £1 quai distara del potente rio Una pequena légua de desvio.
» Alli se reformaron los soldados
Y tuvieron un poco de reposo ,
Y despues di lot dos meses passadoa Volvieron al viage trabajoso ,
Cost eando prolixos despoblados
Sin muestra de refugio yirtuoso ,
Sin pocos y viles pescadores
Que de ningun buen pueblo son oultores.,
» Guayqueries y algunos Guamonteyes Morenos altos, buena compostura , Subjetos a ningun modo de leyes Sin labranza , crianca ni cultura.!
Suelen tener sus principes y reges No para darles yida mas segura ; Pescas y cacas son sus alimentos
Y rayces di yervas sus sustentos. »
• Avec sa troupe affaiblie (Gil Gonçales), il gagna les frontièw»
de la peuplade de Garao qui était à une petite lieu de la grander rivière.
Les soldats s'organisèrent dans cet endroit, et se remirent de leurs fatigues. Après un séjour de deux mois ils reprirent leur» périllftux voya^ y à travers de tristes déserts , san« méipe ▼oir
DE FEDERMÀNff. l5i
que j'avais aiflené , à leur village, éloigné d'un mille et demi de là , car ils n'ont au bord de leau que des huttes pour la péché. C'est là qu'ils tiennent leur marché avec les Caque* tios, qui échangent des fruits et d'autres vivres pour du poisson , car la pêche est leur seule industrie, et ils sont les maifres du fleuve. Ces deux nations vivent paisiblémcfnt sur le même territoire; parce qu'elles ottt besoin l'une de l'autre , mais chacune habité
des villages séparés.
Depuis cette rivière jusqu'à Itabana , nous
rencontrâmes les gens les plus méchants et les
plus obstinés que nous ayonâ encore trouvés
les traces d'un bon gîte , rencontrant seulement quelques misérables pêcheurs qui n'habitent que de mauvais villages.
Ce «ont des Guayqueries et des Guamonteyes peu nombreux, gens bien faits, grands, bruns comme les Maures, affranchis de tout loi , sans terres labourables , sans éducation , sans culture. Cependant, ils ont des princes et des rois; mais non pas pour leur procurer uue existence plus tranquille. La pêche , la chasse, fournissent à leurs besoins, les racines des plantes leur servent aussi de nourriture.
Les autres auteurs qui ont écrit sur ce pays et que nous avons «ontultéft , gai^«nt le tfilMice sur lei (îuayqiief tes.
l5a RELATION
dans tout notre voyage. Quand le cacique que j'avais envoyé chercher arriva, ce fut avec un grand nombre des siens , tous armés ,
et ressemblant plutôt à des diables qu'à des hommes. Je lui fis des reproches de ce qu'il n'était pas venu me voir avec des démonstrations amicales et comme un allié. Je lui demandai en même temps quelle était son intention, pour me régler en conséquence; ayant Fair de ne pas trop me soucier de leur amitié : au fond de mon cœur , je pensais tout au contraire qu'elle nous serait bien nécessaire.
Il me répondit avec assez de fierté , que s'il était venu armé, c'était à cause des lions et des tigres qui étaient très-nombreux dans ces contrées; et que d'ailleurs , nous , qui prétendions être venus avec des intentions pacifiques, nous étions arméâ aussi. Quoique son orgueil m'ofiensât, je fus obligé de me taire et de dissimuler; mais je le lui fis bien payer, comme on le verra par la suite. Je lui dis que
DE FEBERMANN. 1 53
je voulais aller à Itabana, pour y chercher plusieurs de nos compagnons qui s'y trouvaient; que Je laisserais la plus grande partie de mes troupes à Curahamara, lui ordonnant de leur fournir tout le poisson dont elles auraient besoin. «Les poissons,» répliqua-fr-il , « m'appartiennent : je ne leur en refuserai pas en les payant ; mais je vousconseille d'emmener tous vos soldats, vous en aurez bon besoin , car les habitants d'Itabana sont de vaillants guerriers : ils ont tué la plus grande partie de ceux qui étaient venus par eau dans une grande maison et que vous appelez vos compagnons. » Cela s'accordait avec ce que les autres Indiens m'avaient déjà dit, relativement à la présence des chrétiens. Je répondis que je n'avais pas besoin de tant de monde pour venir à bout de ceux dltabana , et que c'était seulement pour être servi que j'avais une suite
aussi nombreuse.
Le cacique ne. nous donnait pas cet avis
par bonté d ame , mais pour éviter d être
l54 RGLATIOU
obligé de nous fournir du poisson , et de supr: porter d'autres charges.
Quant à cette séparation, j'étais forcé de m'y résoudre à cause des contrées marëca^ geuses que Ton m avait annoncé que je devais traverser, et à travers lesquelles il m'aurait été impossible de faire passer nos malades; ce que je trouvai être vrai , et j étais très^ pressé de rejoindre les chrétiens dont on m'avait appris la présence.
Je donnai un hameçon en fer au cacique de Curahamara , et je le renvoyai dans son village, éloigné comme je l'ai dit d'un mille, et demi du fleuve. Je fis partir avec lui les ma*lades, au nombre de vingt-sept, cinquante fantassins, cinq cavaliers; et je lui recomman^ dai de rappeler les habitants , l'assurant qu'il pouvait être parfaitement tranquille , pourvu qu'il traitât bien les miens, qui devaient m'at-. tendre jusqu'à mon retour.
Pour moi , je continuai ma route avec trente-cinq fantassins, huit cavaliers et deux
DE FEDERMAMN. l55
centâ Indiens de charge. Je traversai un nom^ bre considérable de grands villages très-peuplés, appartenant aux Caquetios et aux Guaycaries ; je les trouvai partout sur la défensive , et paraissant peu disposés à nous accueillir. Ils ne nous faisaient pas de présents , et ne fournissaient des vivres qu'en les payant J'étais obligé de }e soufifrir en silence ; et j'avais soin de ne m'arrêter dans aucun endroit, afin qu'ils n'eussent pas le tejpotps de se rassembler, craignant cfue notre petit nombre ne les encourageât.
Dès que je fus arrivé à une demi-journée de distance d'Itabana, je fis partir deux Indiens que j avais amenés avec moi de Curahamana , pour annoncer mon arrivée au cacique , et le but de mon voyage, qu^il connaissait parfaitement bien ; car ce cacique est aussi seigneur de la plupart des villages que j'avais traversés^ et une grande partie de la nation Caquetk»
lui est soumise. Quand j'arrivai à son village , qui est situé auprès d'une rivière assez consi-
l56 RELATION
dérable y nommée Gohaheri , et qui est à peu près large comme le Danube, près de Ulm, je le trouvai qui m'attendait sous une grande cabane d'été , assis dans toute sa majesté , et environné de tous les habitants de son village : il ne parut pas étonné. Quand je le quittai , il ordonna que l'on nous donnât à manger , on nous apporta du pain et du poisson en abondance.
Je dis au cacique que j'étais venu pour chercher mes compatriotes, qui devaient s'être trouvés là peu de jours auparavant ; mais il • ne voulut pas convenir qu'aucun chrétien fût arrivé chez lui , ajoutant qu'ils faisaient le commerce dans un village de la nation des Guaycaries, situé à deux lieues de là, sur le bord delà mer. Tandis que j'étais occupé à converser avec lui sur les diverses choses du pays et particulièrement sur la mer que Ton nous avait annoncé que nous pourrions voir d'Itabana, nous entendîmes chanter un coq et quelques poules, ce qui
DE FEDËRMANIC. ^S^
ne nous était pas arrivé depuis que nous avions quitté Coro ; car les Indiens n'en ont pas. Lui ayant demandé d'où ces animaux venaient , il me répondit , d'Hamadoa, et que lès Indiens les avaient achetés de mes compatriotes. Nous fûmes donc assurés de pouvoir les atteindre; nous restâmes même persuadés qu'ils étaient venus dans ce village dltabana, comme les autres Indiens nous l'avaient dit, et que ceux-ci ne voulaient pas en convenir, parce qu'ils en avaient peutêtre tué quelques-uns, et craignaient d'être punis.
Je priai le cacique de me vendre un de ses navorias , c'est ainsi qu'ils appellent leurs esclaves , en lui proposant de le payer deux fois sa valeur. Je lui fis cette offre dans l'espérance d'apprendre de cet esclave si les chrétiens étaient réellement venus dans ce village ou non, et comment ils y avaient été traités. Mais je ne réussis pas dans mon dessein, car le cacique refusa ma demande, quoique
1 58 RËLATIOX
ce fût che2 eux l'usage de vendre et d'acheter des esclaves. Comme j'avais grande envie de me rendre à la mer, ils m'assurèrent qu'elle n'était qu'à quatre milles de là, ajoutant qu'ils n'y allaient jamais par terre, le chemin étant rempli de marécages, mais qu'ils y descendaient toujours par eau et dans leur» canots. Je leur demandai aussi (ce que noa»
ignorions ), si c'était lX)céan ou un lac que Sébastien Cabot avait découvert et dans lequel il était entré. Ils ne purent ou ne voulurent pas répondre à cette question, disant qu'ils n'avaient jamais été avec leurs embarcations plus loin qu'Hamadoa , que l'eau était douce et non salée, mais que ver»^ le midi , on ne voyait que de l'eau sans pouvoir découvrir aucune côte. Je ne pouvais me hasarder à prendre la route de terre avec si peu de monde , ni même avec tous ceux que j'avais amenés de Coro quand il n'y aurait pas .eu de malades; car les chenaux nous seraient devenus tout-à-fait in-
DE FEDERMANN. iSg
utiles, et les habitants nous avaient bien montré qu'ils n'avaient pas de bonnes intentions pour nous. Quant à la route par eau, je ne devais pas ypenser, surtoutavec leurs cano ts que nous ne savions pas manœuvrer et dont nous aurions cependant été obligés de nous servir, ce qui leur aurait donné contre nous, sur l'eau, l'avantage que nous avons contre eux sur terre. Voyant donc que je n'avais rien à faire dans ce village dltabana, et que je ne pouvais apprendre la vérité au sujet des chrétiens qu'on disait y être venus , je n'y restai que jusqu'à midi, et je traversai la rivière. A la distance d un mille environ , sur l'autre bord, il y a une montagne qui est baignée, disent-ils, du côté opposé par les flots de la mer, que l'on voit parfaitement du sommet. Je passai la nuit dans un village des Guaycaries , et le lendemain, accompagné de deux naturels qui parlaient aussi la langue des Caquetios, je me dirigeai avec deux cavaliers vers cette montagne qui était encore à
l6o RELATION
environ un mille; car ces deux nations ha-»* bitent, comme je lai dit, le même territoire.' Au pied de la montagne nous trouvâmes un bras du fleuve Coaheri , le même qui passe par Itabana et se dirige de là vers un éta-»
blissement de pêcherie des Guaycaries , composé seulement de quelques maisons. Il s'y trouva un nombre si considérable d'Indiens, qui y étaient venus de divers villages pour acheter du poisson , que je ne savais si^ je devais risquer d'y pénétrer.
Mais pour ne pas les encourager, nous entrâmes dans la rivière avec nos chevaux et nous la passâmes à la nage, quoique l'eau nous vînt jusqu'à la selle. Pour traverser le marécage, nous laissâmes les chevaux aller seuls, et nous nous fîmes porter de l'autre côté par les Indiens : quand nous fûmes* arrivés au haut de la montagne, nous, vîmes comme les naturels nous l'avaient assuré, que tout le pays depuis Itabana était couvert d'eau , et qu'ainsi nous pouvions*
DE FBDÈRMANN. l6l
les croire, quand ils nous assuraient qu'il n'y avait pas de chemin par terre. Mais nous ne distinguions pas si c'était la mer ou un lac , car tout était couvert de brouillard comme cela est d'ordinaire dans des endroits humides , surtout le matin ; cependant je pus observer que le pays d'alentour était beau et bien cultivé ( i ).
Après avoir tout examiné je me hâtai de revenir vers mes gens : il y avait à peine un quart d'heure que j'étais de retour , quand je vis paraître le cacique ou seigneur d'Itabana avec un grand nombre d'Indiens
(i) 11 est assez difficile de tracer exactement la route que suivit Federmann, car, parmi les tribus dont il a traversé le territoire , quelques-unes ne sont mentiçunëes dans aucun auteur; il paraît cependant que la masse d*eau qu'il prit pour la mer, n était pas autre chose qu'une des lagunes formée par rOrénoque , qui venait d'être remonté peu de temps auparavant par Diego de Ordaz.
. Simon, Noiicia II, cap, XXI I^ pag. 1 20, et Castellanos dans son élégie sur la mort de Ordaz, disent positivement qu'il débarqua à Garas; c'est de lui-même, sans doute, que voulaient parler les Indiens dans les rapports qu'ils jfirent à Federmann de la présence d'hommes vêtus et barbus.