PLAC
— Et il s'appelle?
. — Jacques!
Mélitte sourit. Depuis le matin, sa jolie maîtresse lui racontait les menus incidents de la veille.
— Vous êtes amoureuse, Mademoiselle ! Je m'y connais.
Les deux jeunes filles éclatèrent de rire. Elle était si experte, cette Mélitte!
— Vous plaisantez... vous plaisantez... Oh! je ne me trompe guère. Où est le mal, après tout? Vous l'épouserez, ce monsieur, et je ne le plains pas. D'abord, je quitte Madame, et j'entre à votre service. Vous voulez bien de moi?
Nancy haussa les épaules.
— Tu es folle, Mélitte. L'amour... déjà? Tu vas trop vite. Certes, il me plaît, M. d'Orsel, mais...
BELLE-MADAME. i)9
Elle soupira tristement. M lle Garlier se savait pauvre. Jacques était-il riche? Elle ignorait même ce qu'il pensait d'elle. Sans doute, une femme se leurre rarement sur les sentiments qu'elle inspire. Encore, pour juger sainement, faut-il qu'elle reste de sang-froid : et le brillant officier intimidait un peu Nancy. D'ailleurs, en s 'interrogeant, elle hésitait à se répondre. Était-ce vraiment de l'amour, cette préoccupation très douce qui la hantait? Quelques heures plus tard, la jeune fille ne pouvait plus douter. Une visite s'étant présentée à la Germance, M me d'Anglemont fit demander sa nièce. Celle-ci eut un serrement de cœur en reconnaissant la nouvelle venue, cette M me Soulac dont elle devinait l'hostilité souriante.
— Oh! chère petite, s'écria la femme du magistrat, en une explosion de tendresse, que je suis heureuse de vous complimenter! Vous n'imaginez pas le succès que vous avez eu hier soir.
M me d'Anglemont se renfrogna vite. Chaque éloge décerné à sa nièce lui crevait le cœur. Armée de sa face-à-main et de sa tabatière, elle se résignait déjà, quand tout à coup sa perspicacité aigrie découvrit une alliée dans cette bavarde. — C'est vrai, chère madame, vous ne pouvez pas savoir... Le whist vous absorbait. Cette jolie
fille a conquis tout le monde, môme le mondain célèbre, le comte Jacques d'Orsel.
— Elle a rougi, observa M me d'Anglemont.
— Je sais bien que les flirts du comte ne sont jamais sérieux, continua la méchante bourgeoise : il a le cœur pris... Vous ne connaissez pas M me de Chevry?Une femme ravissante. Elle adore Jacques, qui le lui rend bien. On peut être tranquille! il ne la quittera- que pour épouser une grosse dot. C'est bien naturel, n'est-ce pas? Il n'a pas le sou, ce garçon !
M me Soulac éprouvait une jouissance infinie à débiter son petit discours. Nancy devenait tout à coup très pâle : elle ignorait encore l'art de feindre.
— Eh! eh! pensa de nouveau la tante, elle en tient, la petite!
— Vous savez, poursuivit l'impitoyable pécore, je vous raconte les on-dit. Ils ont d'ailleurs toute apparence de raison, et quand vous connaîtrez la jolie Juliette... (c'est M me de Ghevry qui s'appelle Juliette), vous serez toutes les deux de mon avis... Je ne vous ennuie pas, chère madame ?
Oh! non, elle ne s'ennuyait pas, M me d'Anglemont! Elle insista beaucoup pour connaître à fond toute ^histoire. Et M me Soulac ne se faisait jamais
prier, surtout lorsqu'elle avait la joie de médire ou le plaisir de tourmenter. La pauvre Nancy dut subir tout le récit des amours de Jacques avec l'élégante mondaine; où et comment ils s'étaient connus, et] de| quelle époque datait leur intimité. Enfin, après une heure de bavardage, M me Soulac se décida gentiment à quitter la place. Elle s'en alla ravie, la chère dame ayant noté avec délice les agacements successifs de la jeune fille.
Celle-ci craignait d'être interrogée, môme grondée. Man Jeannette avait dû lire si aisément le secret de sa nièce sur ce franc visage ! Pas du tout : la tante reprit sa tapisserie d'un air indifférent, et dit de sa voix la plus naturelle :
— Je n'ai pas besoin de toi.
Restée seule, M me d'Anglemont songea. Non, sa nièce n'aimait pas encore le comte d'Orsel : mais il lui plaisait infiniment. On ne pouvait en douter, a près avoir observé l'effet des paroles prononcées par M me Soulac. Mariage impossible, du reste, entre les deux jeunes gens dénués de fortune. Alors, que faire? Laisser la jeune fille s'embarquer dans un roman qui ne serait jamais dénoué ? Du coup, la tonte prenait sa revanche. Sa rancune s'aiguisait a u souvenir des blessures reçues. Nancy l'avait offensée, chez M me de Guerny d'abord, ensuite a
peine arrivée à la Germance. Chaque parole de cette enfant était une critique inconsciente de ses paroles, à elle. L'impertinente créature verrait ce qu'il en coûte de jouer la chevalerie et les grands sentiments ! Si M me d'Anglemont avait su que le temps et le hasard travaillaient à son profit!
Elle donnait l'ordre d'atteler pour la promenade quotidienne, quand on lui annonça le général Hattier-Beauvoisin. Il lui plaisait peu, mais elle ne pouvait fermer sa porte. Et puis, cette visite inopinée succédant au dîner de la veille piquait sa curiosité toujours en éveil.
— Je crains de vous importuner, Madame, dit le général en entrant. N'est-ce pas l'heure où vous sortez d'habitude?
— Le plaisir de votre visite me console aisément.
— Vous êtes mille fois bonne. Croyez bien qu'il a fallu une circonstance grave...
Et, sans faire languir M me d'Anglemont, dont les yeux brillaient déjà, M. Hattier-Beauvoisin aborda franchement la question.
— Je suis chargé, Madame, de vous demander la main de mademoiselle votre nièce.
Elle eut un sursaut d'étonnement.
— La main de Nancy !
— Oui, Madame : mon ami M. Désiré Roller n'a pu la voir sans s'éprendre d'elle, et il serait fort heureux si vous consentiez...
M me d'Anglemont cachait avec peine son trouble joyeux. La veille, elle eût impitoyablement fermé sa porte aux épouseurs. Elle n'avait pas pris sa nièce chez elle pour la céder à un mari. Mais la petite scène de l'après-midi donnait fort à penser. La bonne dame [ne pourrait pas toujours garder Nancy : cette enfant se marierait un jour ou l'autre, et, le hasard aidant, qui sait? il adviendrait que le comte d'Orsel... Non, non, mieux valait l'enchaîner tout de suite à cet homme de quarante-six ans qu'elle n'aimait pas, qu'elle n'aimerait jamais... En une minute M me d'Anglemont eut pris son parti.
— Veuillez répondre à votre ami, général, que sa recherche ne peut que flatter ma nièce. Seulement, je ne vous cache pas que seule elle disposera d'elle-même. Je vous prie de me garder le secret : il faut que j'habitue Nancy à cette idée d'un mariage. J'irai demain prier M me Hattier-Beauvoisin de vouloir bien dîner chez moi dimanche prochain ; M. Désiré Roller vous accompagnera l'un et l'autre, et...
Le général jugea prudent de ne pas insister da-
vantage. De vrai, il n'espérait pas une si prompte réussite. Persuadé que la tante détestait sa nièce, il craignait que M mo d'Anglemont ne combattît un projet qui pouvait assurer le bonheur de Nancy. Et pas du tout! Il trouvait une alliée quand il redoutait une ennemie. Dès lors, plus d'opposition. Certes, elle ne viendrait pas de M lle Carlier. Ayant le cœur libre, pourquoi refuserait-elle un galant homme, riche à millions, conquis tout entier par une passion subite ? Au surplus, le général goûtait fort cette idée de garder le secret. Toutes les mères de famille, furieuses qu'une si belle proie leur échappât, seraient capables de se liguer contre la jeune fille. Au contraire, on préparait tout dans le mystère : et, le jour où la nouvelle éclaterait... trop tard pour rien empêcher I
Contre l'attente de M. Hattier-Beauvoisin, Désiré fut déconcerté par la réponse que son ami lui rapportait.
— Ma parole, tu es extraordinaire! s'écria le général. Voilà que tu me boudes au lieu de me sauter au cou ! M me d'Anglemont t'accepte : n'est-ce pas déjà beaucoup, et que pouvais-tu souhaiter de mieux?
Ce qu'il souhaitait, le pauvre homme, eh! le savait-il bien lui-même? Un amour tenace, irrésis-
tible, s'était emparé despotiquement de ce cœur jusque-là fermé.
— Ne te hâte pas de me condamner, répliqua-t-il en soupirant. Tu sais que j'avais le mariage en horreur. Bien souvent, tu m'as blâmé de rester garçon... Je te disais toujours : A quoi bon? A quoi bon associer une étrangère à ma vie? Le temps passait, et je ne regrettais pas de vieillir... Quand j'ai vu M lle Carlier, j'ai oublié mes quarantesix ans... j'ai senti que je serais toujours malheureux si je ne l'épousais pas. C'est une folie ! je le sais bien. Je suis trop vieux pour elle... Eh! mon ami, il n'y a pas que les jeunes gens qui sachent dompter un cœur. Pense donc aux trésors de tendresses que j'ai longtemps économisés ! Que Nancy m'accepte, et je la gâterai si bien qu'elle finira par me rendre un amour égal au mien.
Désiré se tut quelques secondes, comme dominé par sa pensée. Il reprit avec une chaleur croissante :
— Sache tout ! Me fût-il prouvé que je marche droit au malheur, je m'entêterais dans ma résolution. Ne me demande aujourd'hui ni sagesse ni prudence. Est-ce qu'on a la force d'être sage, «piand on est vaincu par l'amour? Est-ce qu'on a le courage d'être prudent quand on ne peut plus se raisonner soi-même?
Le général connaissait la nature violente et concentrée de son ami. Qu'eût-il répondu à cet homme atteint d'aliénation? On ne sait jamais ce qu'on fait quand on épouse une femme?De toutes les loteries le mariage est la plus incertaine. Folie, peut-être; du moins, c'est la seule qu'on ne puisse pas recommencer tous les jours.
yn
— Tenez, Mademoiselle, voilà M. Pierre, dit tout bas Mélitte à Nancy.
Et elle lui montrait un grand jeune homme, très simplement vêtu, qui se tenait debout dans un coin de l'église. Les femmes ont l'art de regarder sans être vues. Nancy dévisagea M. Pierre avant qu'il se fût même aperçu qu'on l'examinait.
— Il est charmant, répliqua M lle Carlier avec un sourire.
C'était bien le mot que méritait Pierre Natalis. Élégant, d'allures très fines, on l'eût remarqué partout. Non qu'il fût beau : rien de plus haïssable que ce qu'on appelle vulgairement un joli garçon. Pierre avait une [tête incorrecte, comme hachée à coups de serpe; mais les cheveux blonds, très épais et rejetés en arrière, découvraient un front
noble et plein de pensées, le front un peu renflé vers les tempes des artistes et des penseurs. Ses yeux noirs étaient superbes ; leur flamme chaude éclairait le visage. Mélitte ne pria guère ce matinlà. La présence de son « amoureux », ainsi qu'elle disait, lui causait une émotion qui la rendait encore plus jolie. Tout à coup, Nancy, qui promenait son regard autour de l'église, eut un tressaillement en apercevant Jacques. Il était là pour elle : comment douter? Le jeune homme ne la perdait pas de vue.
Le service achevé, Jacques se fraya rapidement un chemin à travers la foule, pour se trouver sous le portail au passage de M lle Carlier. Il aurait pu lui adresser la parole : il n'osa pas. Cet homme, si hardi avec les autres femmes, se sentait intimidé par cette petite fille. La Victoria attendait, rangée dans le bas-côté de la rue. Comme le valet de pied s'approchait, Nancy lui dit :
— Nous rentrerons à pied.
Et elle partit d'un éclat de rire.
— Tu comprends, Mélitte? Il faut être bonne. Si nous prenions la voiture, nos amoureux ne pourraient pas nous suivre.
— Vous riez, vous riez, Mademoiselle... C'est le pauvre Pierre qui ne rit pas ! Vous comprenez? Gomme
vous êtes là, il lui est impossible de venir à moi. Une délicieuse matinée. Un gai soleil luisait dans le ciel, rafraîchi par trois jours de mistral. Les deux jeunes filles, alertes et vives, remontaient le Prado, toujours escortées par leurs chevaliers. Cependant, à l'angle de la rue Paradis, Jacques tourna brusquement à droite et disparut.
— Le tien est plus fidèle ou plus tenace, dit Nancy un peu piquée... Mais non : je l'accusais à tort. Regarde !
M me d'Anglemont s'avançait à leur rencontre. Le comte l'avait aperçue de loin, et ne voulait pas être surpris en flagrant délit de galanterie. Très souriante, ce matin, M me d'Anglemont! Sa nièce aurait dû se méfier.
— Le beau temps invitait à marcher, dit-ellé en prenant le bras de la jeune fille, pendant que la quarteronne restait respectueusement à quelques pas en arrière.
— A propos, ma petite, j'ai oublié de t'avertir : °°us avons du monde à dîner ce soir.
-Ah!
^-Fais-toi belle. . .Tu m'entends? fais-toi trèsbelle.
Et, comme sa nièce l'examinait avec curiosité, ^* e d'Anglemont se mit à rire, d'un rire méchant ^ u * sonnait faux.
— Je tiens à ce qu'on te trouve jolie... Sais-tu pourquoi? J'ai invité un beau garçon qui est épris de toi ; tellement épris qu'il m'a demandé ta main.
La comtesse sentit le bras de la jeune fille trembler contre le sien. Après quelques intants de silence, la tante continua :
— A propos, as-tu vu du monde à l'église?
M me Hattier-Beau voisin, peut-être? Non? Alors le comte d'Orsel, j'en suis sûre. Est-ce qu'il te plaît, le comte d'Orsel?
Nancy n'avait pas la force de répondre. Une joie folle entrait dans son cœur. Comment eût-elle soupçonné ce jeu cruel? Sûrement, sa tante disait tout en ne voulant rien dire. Elle ne nommait pas le « beau garçon » qui demandait sa nièce en mariage; mais, en parlant de Jacques, elle forçait la jeune fille à deviner. Après avoir franchi la grille de la Germance, Nancy n'y tint plus. Elle se jeta au cou de M mo d'Anglemont, et l'embrassa tendrement, en balbutiant : .
— Merci, merci... Vous êtes bonne...
Puis, confuse, elle s'enfuit dans une allée. En sa naïveté, elle s'accusait d'avoir méconnu sa tante. Volontaire, colère, peu patiente, soit : mais tendre aussi. Mélitte demeura stupéfaite quand elle apprit
l'aventure : elle ne reconnaissait plus sa maîtresse. D'instinct, la quarteronne devina le piège. Elle allait avertir Nancy, peut-être lui crier: «Prenez garde!... » Mais un tel bonheur luisait dans les yeux de la jeune fille, que la servante n'eut pas le courage de la détromper. Hélas ! les désillusions viennent assez vite ! Toute cette journée, Nancy fut pleinement heureuse. Jusqu'à ce moment, elle se plaisait à bavarder avec Mélitte, à lui parler de Jacques. C'est que la sympathie que lui inspirait le comte ne s'était pas encore métamorphosée en passion. Elle envahit Nancy tout de suite, brusquement, lorsqu'elle se crut recherchée par le jeune homme.
Le cœur humain ressemble à ces grands champs que le paysan a labourés pour la saison des semailles. Quels grains jettera-t-il entre les sillons fraîchement creusés? La terre généreuse n'attend que l'orge ou le blé pour que la moisson lève. De môme un cœur vierge : il attend le premier amour. Sera-ce l'inconnu qu'on rencontrera demain? Quel qu'il soit, il peut paraître : il lui suffira d'un regard ou d'un sourire, et la moisson d'amour lèvera.
Cette honnête fille préférait le comte d'Orsel la veille encore. Se croyant aimée, elle aima ; elle aima parce qu'elle s'imaginait en avoir le droit. Et
soudain, elle eut la pudeur de ce sentiment nouveau . Vainement la quarteronne rinterrogeait r Nancy soupirait en rougissant, et gardait le silence. Tout entière à son rêve, elle ne se rappelait môme plus les paroles envenimées de M me Soulac. Plus experte, elle se fût dit qu'un comte d'Orsel ne pouvait épouser une femme pauvre. Mais la question d'argent n'existe pas quand on a dix-huit ans, quand la vie s'ouvre large et souriante, quand les illusions premières ne sont point fanées.
Comment s'habillerait-elle pour le dîner? Grave question ! Par délicatesse de pensée, elle voulut porter encore la robe du dîner. Nancy se souvenait que Jacques l'avait félicitée de son bon goût. Et puis, elle se disait qu'à son âge la vraie parure, c'est l'éclat de la jeunesse et le charme de la sincérité. Quand elle descendit au salon, Désiré Roller, le comte d'Orsel, le général et sa femme s'y trouvaient. La pauvre petite se sentait intimidée et confuse. Il lui semblait que son cher secret ne lui appartenait plus, que tous ces étrangers lisaient dans son cœur comme dans un livre ouvert.
Jamais Jacques ne fut plus brillant. 11 voulait faire impression sur l'esprit de la jeune fille, ne se doutant guère de la grande place qu'il y possédait
déjà. Le comte, à. son insu, conspirait avec M me d'Anglemont. En le voyant si gai, si rieur, si confiant, Nancy fut persuadée qu'elle était la cause première de ce bonheur. Désiré, placé à côté d'elle, prononçait à peine quelques mots. Comment supposer qae c'était lui l'amoureux, lui qui attendait avec angoisse une réponse favorable ? Le pauvre homme rougissait et pâlissait tour à tour, convaincu que M 140 Carlier n'ignorait rien. L'amour véritable est toujours timide : les femmes le savent bien. Est-ce que la moins coquette n'est pas plus rouée, plus habile que le pire des libertins ? Mais Nancy était [ encore trop jeune. Elle jie s'occupait nullement de son voisin, ne voyant que Jacques, n'entendant que Jacques. « C'est pour moi, pensait-elle, qu'il est spirituel et charmant. » Dans chacune des paroles que le jeune homme prononçait, elle devinait une allusion discrète. Certes, elle eût éclaté de rire en apprenant la vérité. M. Roller, ce colosse, capable d'une passion délicate ! Un incident inattendu acheva de bouleverser la pauvre petite. On sortait de table, quand M me d'Anglemont dit à sa nièce :
"■■Montre à M. d'Orsel le palmier que j'ai rapporté de Bourbon.
Nancy ne comprit qu'une chose: c'est que sa
tante voulait lui ménager un tête-à-tête de quelques minutes.
— Venez-vous dans la serre, Monsieur ? dit-elle à Jacques, en celant à peine son trouble.
Le comte ne se berçait d'aucune illusion. Nancy ne serait jamais sa femme, et l'honneur lui défendait d'émouvoir cette jeune âme. Mais l'homme le plus honnête n'a guère de scrupules, quand son cœur est pris. D'ailleurs, habitué aux succès, sûr de triompher, Jacques ne savait pas résister aux élans de sa nature sensuelle. Quand il se trouva seul, dans la serre, avec cette jolie fille, un frisson de désir le secoua. D'un mouvement brusque, il attira Nancy dans ses bras, en murmurant d'une voix douce :
— Je vous aime... Je vous aime...
Stupéfaite, elle étouffa le cri d'effroi qui montait
à ses lèvres. Déjà M. d'Orsel avait disparu. Elle se laissa tomber sur un siège, défaillante. Un horizon s'ouvrait devant elle : il lui semblait qu'elle devenait une autre femme absolument dissemblable : ce baiser inattendu, cette caresse subite la révoltaient et la ravissaient à la fois... Puis elle songea que son absence prolongée étonnerait les convives de sa tante : elle rentra dans le salon.
— Eh ! petite, lui cria M me d'Anglemont, qu'as-tu doncfaitdeM. d'Orsel?
Nancy regarda autour d'elle : Jacques n'était point là. Par quelques mots prononcés, elle comprit que M me Hattier-Beauvoisin lui avait demandé son bras pour une promenade dans le parc.
— Vous plaît-il de les rejoindre, Mademoiselle? dit M. Roller, en s'approchant de la jeune fille.
Ce fut la comtesse qui répliqua :
— Non, cher monsieur : je garde l'enfant. Il faut que je lui parle. C'est vous que je renvoie, au contraire. Vous entendez, général ?
Les deux hommes échangèrent un regard. Ils devinaient pourquoi M me d'Anglemont désirait demeurer seule avec sa nièce.
— Eh bien! petite, quelle réponse dois-je faire? J'ai bien observé le manège de ton amoureux. 11 est sérieusement pincé, crois-en mon expérience.
— Mais, matante...
— Je ne prétends pas te contraindre : toi seule disposeras de ton sort. Il est pourtant de mon dev °ir de te donner quelques conseils. Tu n'as pas de fortune, et tu n'en auras jamais...
— Oh ! je vous en supplie ! Vous savez bien que ks questions d'argent me répugnent !
^ Tant pis, sarpejeu ! Certes, tu es jolie : je su is trop fière de toi pour ne pas en convenir. ' est possible qu'un nigaud s'éprenne de toi
plus tard. Mais « un bon tiens... » Tu connais le proverbe? A ta place, je dirais « Oui », sans barguigner. Après tout, il est bien, ce garçon. Il t'apporte son nom, — un beau nom! — fort respecté à Marseille. Enfin, sacbe qu'il n'est pas une jeune fille qui ne serait flattée d'être recherchée par lui... Que pouvait-elle répondre ? Elle ignorait le double sens de ces paroles perfides. Nancy pensait à Jacques : sa tante pensait à Désiré... La jeune fille cacha sa tête dans ses mains, et balbutia :
— J'accepte !
— Bravo ! s'écria M me d'Anglemont. Voilà une affaire réglée I
Elle se leva lestement et fit quelques pas sur la terrasse.
— Eh ! général... venez un peu par ici !
Oh ! elle était bien tranquille ! M. Roller et son ami ne vaguaient pas au loin. Il suffisait pour tout comprendre de regarder Désiré, pâle et tremblant.
— Cher monsieur, lui dit la comtesse d'une voix triomphante, elle consent. Embrassez votre fiancée!
Nancy jeta un cri d'épouvante. Qu'est-ce que cela signifiait? Elle la fiancée de cet homme ! D'un geste brusque, elle étendit les mains, comme pour se défendre, et tomba raide sur le tapis... .
Une pâle veilleuse éclaire la chambre... Voyant sa jeune maîtresse râler d'angoisse, Mélitte a ouvert la fenêtre,: un rayon de lune glisse discrètement entre les tentures écartées, et les deux lueurs se confondent, mettant un nimbe argenté au front de la petite malade. M me d'Anglemont est montée après avoir congédié son monde.
•— Tu passeras la nuit, Mélitte : laisse dormir ce tte enfant. Si elle est plus souffrante, tu viendras me chercher.
Puis elle est redescendue, pour rassurer le bon
Désiré, qui se lamente et se désole, ne comprenant
rie n à cet évanouissement subit. M me d'Anglemont
n es t pas en peine de lui expliquer l'événement :
es ftmmes comme celle-là sont toujours d'une
rar e ingéniosité.
- Ne vous tourmentez pas, mon cher neveu...
(quelle jouissance que d'articuler ces trois mots !) Nancy est très sensible... trop sensible même. Rentrez chez vous. Une serait pas séant que vous restassiez plus longtemps. Demain matin, je vous permets de venir afin de prendre des nouvelles...
Il est parti, angoissé malgré ces bonnes paroles. La villa s'est enveloppée d'ombre et de silence, et là-haut, étendue dans son lit, la pauvre créature a retrouvé la douleur avec la connaissance des choses. Oh! comme elle pleure! C'est qu'elle y voit clair maintenant. Sa tante a deviné le secret penchant qui entraîne Nancy vers Jacques. Et froidement, cruellement, cette méchante femme a joué avec ce cœur de dix-huit ans. Elle est si facile à duper, la pauvre petite ! Les moindres incidents de cette semaine, si courte et si remplie, se retracent devant son souvenir. Elle juge sa tante, Jacques, elle-même, avec l'effrayante lucidité des natures nerveuses.
Sa tante s'est vengée : pas autre chose. Nancy se rappelle tout. Elle a blessé dans son orgueil cette femme vindicative. M me d'Anglemont a feint d'oublier et de pardonner; puis elle a patiemment attendu l'heure de la revanche. Mais comment, elle, elle Nancy, a-t-elle pu être assez naïve pour croire ?. . . Hélas ! n'est-on pas toujours naïve quand on aime
sincèrement, et que c'est le premier amour? Ne voulant de mal à personne, elle était incapable de se méfier. Puis son cœur conspirait contre elle, son pauvre cœur si meurtri, si blessé ! Elle aimait Jacques, et s'imaginait qu'il l'aimait également.
Le baiser! Elle sentait encore le baiser de cet homme! Comme il s'était joué d'elle, lui aussi! Quand il l'avait serrée entre ses bras quelques heures auparavant, sa pudeur de vierge ne s'était pas révoltée : elle considérait Jacques comme son fiancé... Et, à l'idée que cet étranger qui ne lui était rien, qui ne lui serait jamais rien, l'avait enlacée passionnément, un frisson de dégoût la secouait des pieds à la tête. Mais qu'est-ce qu'il pensait d'elle, grand Dieu? Car, elle ne doutait plus; jamais le comte d'Orsel n'avait pensé à la choisir pour femme. Il lui faisait la grâce de la trouver belle et l'honneur de la désirer : pas plus. Est-ce qu'avec son nom et sa mince fortune il pouvait s'empêtrer d'une fille sans le sou? Alors, pourquoi cette comédie?
Pourquoi? Hélas! oui, sa tante l'avait leurrée; mais elle, elle Nancy, avait été la première complice. Sûre de son amour pour Jacques, elle avait cru à l'amour de Jacques pour elle. Comme on s'abuse toujours dans le sens où l'on espère, il avait
été facile à M mo d'Anglemont de duper l'innocente. Le résultat ? La main de M lle Carlier était promise à M. Roller. Nancy perdait le fiancé qui lui plaisait, et du même coup se voyait liée au fiancé qui ne lui plaisait pas...
Elle pleure, elle pleure toujours... Agenouillée devant le lit, Mélitte presse les mains de la pauvre désolée.
— Mademoiselle, Mademoiselle... du courage!
Du courage? Gomment en aurait-elle? Il en faudra cependant pour dire à M. Roller qu'elle ne l'aime pas, qu'elle ne peut pas l'épouser. Et comment expliquer à cet homme qu'elle ne connaît pas l'erreur où elle est tombée ? Comment lui dire : « C'est vous qui demandiez ma main : j'ai cru que c'était un autre. Pour cet autre, je répondais : Oui, pour vous, je refuse... » Non, elle n'oserait pas. Mais si elle osait, qu'adviendrait-il ? C'est qu'elle ne se marierait pas. Alors elle continuerait de vivre à la Germance, sous la férule de cette tante mauvaise et rancunière? Elle serait condamnée à subir ses méchantes paroles, ses taquineries de toutes les heures ? Au contraire, en épousant M. Roller, Nancy devenait libre. Bien plus, elle devenait riche. Au lieu de pâtir sous le joug de M me d'Anglemont, la jeune fille prenait sa place dans le monde...
Elle n'aimait pas Désiré? Belle raison! Ne savaitelle pas à présent ce que valent l'amour et les serments des hommes? Il fallait bien qu'elle se mariât un jour ou l'autre, à moins qu'elle ne consentît à rester toujours une esclave. Alors pourquoi pas Désiré ?
La pauvre petite ne se rendait pas compte que le sang-froid lui faisait défaut. Le dépit et la crainte se partageaient son cœur : dépit de s'être trompée sur le comte d'Orsel; crainte de retomber au pouvoir de man Jeannette. Après tout, M. Roller était un galant homme que chacun estimait. Nancy se rappelait la phrase prononcée par le général : « Si jamais il y a une M me Roller, toutes les femmes pourront l'envier... » Mais ce n'étaient là que des considérations secondaires. Avant tout, la jeune fille voulait devenir libre. Et le mariage lui donnait à la fois la liberté, la fortune, l'indépendance.
Elle ne pleure plus maintenant. Sa nature énergique, amollie un instant par l'amour, se retrouvait tout entière. Elle était bien la fille de son père : courageuse et forte devant le péril. Le premier abattement passé, elle regardait l'avenir avec courage. Elle n'aimait pas Désiré; mais il n'y a pas que l'amour dans la vie. Elle remplirait, du moins, son rôle d'épouse et de mère, si Dieu lui
accordait des enfants. Et, sa résolution prise, elle s'endormit apaisée, sinon consolée, bien résolue à remplir son devoir.
M me d'Anglemont n'était pas sans inquiétude. Quelle mine lui ferait sa nièce à leur première entrevue? Le lendemain de cette nuit douloureuse, vers onze heures, elle frappait à la porte de Nancy. Celle-ci écrivait. En voyant sa tante, la jeune fille se leva : très calme, le visage reposé, elle l'embrassa en lui souhaitant le bonjour.
— Hum I pensa la comtesse, elle ne semble pas très émue.
— Je vous demande cinq minutes, et je suis à vous, ma tante, dit Nancy avec un sourire. Je voudrais avant le déjeuner achever cette lettre pour M me de Guerny.
— Ah! tu écris à...
— N'cst-il pas naturel que ce soit la première personne à qui j'annonce mon mariage?
M me d'Anglemont ne la perdait pas des yeux. La tranquillité de sa nièce l'intimidait.
— Ou je me suis trompée, ou décidément cette petite est très forte, pensait la comtesse.
Les cinq minutes écoulées, Nancy s'assit h côté de sa tante sur la chaise longue.
— Il faut que je vous remercie, man Jeannette,
dit-elle de sa voix douce. Une mère n'eût pas été plus attentive et plus prudente que vous. Vous voyez que j'ai suivi vos conseils. Soyez assurée que je ne serai pas une ingrate.
Nancy parlait très calme, sans moquerie apparente; une ironie vague perçait à peine sous ce petit discours.
— J'ai fait une gaffe! songea M me d'Anglemont. Elle prit sa face-à-main pour mieux examiner
la jeune fille ; et, après une large prise de tabac :
— Causons peu, mais causons bien, s'il te plaît, ma nièce. Il paraît que tu as réfléchi pendant la nuit. Tant mieux I J'imagine pourtant que ce mariage, que tu acceptes ce matin si aisément, ne te plaisait guère hier au soir.
— Parfaitement exact, man Jeannette. Vous convient-il de savoir quel petit travail s'est opéré dans mon esprit? Voici : j'ai lentement appris à me méfier de moi-même. Ainsi que me l'a reproché M me de Guerny, chez moi le cœur et l'imagination emportent toute logique. Pendant quelques
J°urs, j'ai manqué de raison. N'étais-je pas assez folle pour croire que j'aimais le comte d'Orsel, Pour croire que le comte d'Orsel m'aimait? Vous 111 'avez détrompée..., un peu rudement peut-être... Ce n'en est pas moins fort heureux pour moi.
J'épouserai M. Roller sans l'aimer : soit. L'amour naîtra plus tard.
Man Jeannette écoutait avec attention. Puisque sa nièce ne se révoltait plus contre ce mariage, M me d'Anglemont ne tenait nullement à le conclure.
— Mais, ma petite, rien ne t'oblige à consentir...
— Je le sais. Cependant, je consens : il ne me coûte nullement de devenir M me Roller.
— Pourtant, si tu crois être malheureuse?
— Je ne sais ce que l'avenir me réserve, mais je ne serai jamais aussi malheureuse dans la maison de mon mari que dans la vôtre.
La comtesse eut un cri de rage :
— Insolente!
Nancy fît une gracieuse révérence.
— Vous avez gagné la première manche, moi la seconde. Tâchez de ne pas perdre la belle !
Man Jeannette n'eut pas le loisir de répliquer; Mélitte entrait :
— M. Roller est au salon. Il demande comment Mademoiselle a passé la nuit.
— Prie M. Roller de m'attendre, mon enfant. Je descends.
Nancy parlait avec une si calme autorité que sa tante ne la reconnaissait plus. On eût dit que cette jeune fille, enfant la veille encore, avait été sou-
dainement mise hors de pages. Elle s'effaça très poliment, afin que M me d'Anglemont passât la première, et toutes les deux rejoignirent l'industriel. Très inquiet, ce brave homme! Aussi ne put-il retenir un cri de joie en voyant la bonne mine de Nancy. Elle vint à lui, les mains tendues.
— Vous avez dû me trouver très sotte, n'est-il pas vrai? Une grande fille comme moi s'évanouir comme une petite maîtresse ! C'est ridicule, je le sais et m'en excuse.
Désiré baisa longuement, tendrement, ces doigts minces et blancs qu'il tenait prisonniers entre les siens. Une poignante émotion lui coupait la parole.
— Asseyez-vous là, près de moi, continua Nancy : matante veut bien le permettre. N'est-il pas vrai, man Jeannette?
Mais man Jeannette ne pensait pas à répondre. Elle s'efforçait de cacher sa rage. Pendant quelques minutes, elle resta immobile. Puis tout à coup, cr aignant de ne pouvoir se dominer plus longtemps, e Ue sortit prestement du salon en faisant claquer ^ a porte. La jeune fille éclata de rire.
— N'ayez crainte, Monsieur: ma tante a ses humeurs noires, ce matin. Puisque nous sommes seuls, vous plaît-il de nous expliquer loyalement ?
— Nous expliquer, Mademoiselle? A quoi bon?
Vous consentez à devenir ma femme : je n'ai pas besoin d'en savoir davantage !
Nancy hocha doucement la tête.
— Cela vous suffît, à vous, non pas à moi. Vous me faites l'honneur de me donner votre nom : au moins faut-il que vous me connaissiez. Vous êtes riche, très riche, Monsieur; moi, je n'ai rien. Je désire donc que nous soyons mariés sous le régime de la séparation de biens.
Désiré eut un sursaut d'étonnement.
— Mais c'est impossible! Je ne puis accepter... Elle souriait toujours.
— Il faudra bien que vous acceptiez : c'est la condition formelle que je mets à mon consentement. Désiré soupira tristement.
— Vous êtes cruelle, Mademoiselle. Pourquoi me refuser ce grand bonheur de partager ma fortune avec vous ? On est si heureux d'enrichir celle qu'on aime... Et je vous aime tant!... Oui, vous me regardez avec surprise. Je suis resté si muet jusqu'à présent! Pardonnez-moi. Depuis que je vous ai vue pour la première fois, à ce dîner chez le général, je suis... comment dirais-je?... je suis atteint d'aliénation mentale !
— Alors marions-nous bien vite : vous serez plus tôt guéri.
— Que vous êtes bonne de me permettre de vous aimer, de vous confier à moi!... Si vous saviez!... Vous êtes le premier, Tunique amour de ma vie. Jusqu'au jour où je vous ai rencontrée, jamais femme n'avait fait battre mon cœur. Vous m'êtes apparue, et du premier regard j'étais conquis. Je vous revois telle que vous étiez ce soir-là, avec votre robe de foulard crème, sans un seul bijou... A peine osais-je parler. Vous m'intimidiez, pensez donc! Le lendemain, j'ai dit à M me Hattier-Beauvoisin : <* Je serai le mari de M 116 Carlier, ou je mourrai garçon. » Je ne croyais pas que vous pussiez m'accepter si vite, je suis si indigne de vous ! Et non pas moi seulement, mais tout le monde. Quel homme est assez beau, assez noble, assez généreux pour vous mériter? Tenez, je ne sais plus ce que je dis tant je suis troublé, je...
Il n'acheva pas. De grosses larmes coulaient sur ce rude visage. L'émotion se gagne vite. En voyant ce colosse pleurer, Nancy sentit son cœur battre. Elle n'aimait pas Désiré, mais elle éprouvait pour lui une sympathie vraie. Pas de femme que ne flatte une adoration sincère.
— Vous vous exagérez beaucoup le prix que je vaux, répliqua-t-elle gaiement. Je ne me plains pas ; mais méfiez-vous de la désillusion !
Il eut un geste passionné.
— Vous devenez ma femme... Quelle désillusion puis-je craindre?
— Vous verrez, vous verrez ! Du moins, plus tard, vous ne m'accuserez pas de vous avoir déguisé la vérité... Voici ma tante qui revient: embrassez votre femme, Monsieur.
Ce ne fut pas un baiser qu'elle reçut, mais dix.
— J'arrive bien ! s'écria man Jeannette, qui, le poing sur la hanche, accoudée à la terrasse, les surveillait jalousement. Elle fît volter sa face-àmain, et, de sa voix moqueuse :
— Ne vous gênez pas, mon beau monsieur !
— Pardonnez-moi, Madame... mais vous-même, hier soir, m'aviez permis...
Puis, se tournant vers Nancy, Désiré ajouta :
— Quand pourrai-je revenir?
— Demandez à ma tante. Moi, j'aurai toujours du plaisir à vous recevoir.
Quand M me d'Anglemont fut seule avec sa nièce, elle haussa les épaules.
— Mon Dieu ! que les amoureux sont sots I Voilà un homme qui passe pour intelligent : il ne s'aperçoit même pas que tu l'épouses par dépit!
Nancy se mit à rire gaiement :
— Je suis fâchée de vous détromper encore, ma
chère tante. J'épouse M. Roller parce qu'il me plaît. C'est un brave cœur.
Le déjeuner fut silencieux. Man Jeannette rageait toujours. Impossible à défaire, ce mariagelà. D'abord M mo d'Anglemont ne se souciait pas de devenir la fable delà ville. Puis les droits d'une tutrice ne sont pas ceux d'une mère. Nancy avait dix-huit ans, et le tribunal pouvait ordonner son émancipation. Soutenue par la famille Roller, par le général, la jeune fille verrait sa requête favorablement accueillie. M me d'Anglemont savait sa nièce énergique et courageuse. Quel scandale si elle disait en pleine salle d'audience : « Tant que ma tante a cru que je serais malheureuse en épousant M. Roller, elle a voulu le mariage : elle ne le veut plus parce que de mon plein gré j'accepte la main d'un galant homme. »
Il fallait donc que man Jeannette se résignât. Après tout, son propre intérêt lui commandait de rester en bons termes avec Nancy. Cette petite prendrait une grande place dans le monde. Guidé par elle, Désiré pouvait ambitionner une fortune politique, qui sait? monter très haut. Or, M me d'Anglemont était de celles qui respectent toujours I e pouvoir, surtout le pouvoir étayé par des millions... Il n'est jamais trop tard pour bien faire.
Le repas fini, elle mena Nancy dans sa chambre.
— Je t'ai préparé mon cadeau de noces, petite.
— Un cadeau... vous?
M me d'Anglemont feignit de ne pas comprendre l'ironie cachée sous cet étonnement. Elle semblait toute changée, la bonne dame : et mielleuse, confite en sourires, elle ne rappelait que de très loin la man Jeannette des jours précédents.
— Regarde ! dit-elle en sortant un écrin de son coffret à bijoux.
Nancy jeta un cri d'admiration. Sa tante lui donnait un collier de perles à trois rangs qu'elle avait reçu jadis de M. d'Anglemont au premier anniversaire de leur mariage.
— Merci, ma tante... Moi qui adore les perles ! Elle ne put résister au désir d'attacher le collier
à son cou. Pendant qu'elle se regardait coquettement dans la glace, Mélitte entra, et battit joyeusement des mains :
— Oh! que vous êtes jolie, Mademoiselle!... Vous savez qu'à Bourbon nous donnons toujours des surnoms aux personnes que nous aimons le plus : n'estce pas, man Jeannette? Vous, Mademoiselle, nous ne vous appellerons plus que « Belle Madame »...
Depuis huit jours, M. et M me Roller sont partis pour l'Italie. A peine mariés, ils ont fui vers le soleil. L'heureux époux de Nancy a loué la plus élégante villa de Bordighera pour y abriter sa lune de miel. Et pendant ce temps, la jolie Mélitte, passée au service de sa jeune maîtresse, s'est installée dans cette somptueuse demeure que Désiré possède sur le Prado. Bien contente, la quarteronne d'avoir quitté la tante pour la nièce. D'abord, de femme de chambre, elle est montée au rang d'intendante. Puis, elle est si douce à se faire obéir, la souriante Nancy 1 Enfin, en restant h Marseille, Mélitte peut songer à ses amours, à elle; grave question, maintenant qu'elle n'a plus à s'occuper des amours de la jeune fille.
Cette propriété, qu on appelle à Marseille les
Imbergères, a été achetée, il y a trente ans, par j père de Désiré. C'est une sorte de petit châtea construit au fond d'un parc. Chaque soir, quan les serviteurs sont éloignés, quand nulle oreill indiscrète n'écoute, Pierre Natalis se glisse enti les ombres, par la grille entrouverte, et ces être charmants se disent leurs chastes tendresses. W litte ne connaissait jusqu'alors ni la vie ni la pre fession de son amoureux. Elle le savait pauvre elle le voyait discret. Son cœur l'avait entraînée vei lui dès le premier jour. Mais, quand elle apprit c qu'il était, quelle digne et courageuse existence avait menée, le sentiment qu'elle éprouvait s changea vite en adoration.
Pierre était le fils d'un petit instituteur de 1 campagne provençale. Le père, ambitieux pour c< enfant de sa vieillesse, usa ses dernières ressource à lui procurer l'éducation d'un bourgeois riche Tant de sacrifices ne devaient pas être perdus : toi de suite, l'adolescent se montra discipliné et ta vailleur. Il achevait à peine de conquérir ses d plômes quand l'instituteur mourut. Qu'allait de venir l'orphelin ? Une seule carrière lui plaisait celle d'homme de lettres. Il rêvait d'être poète espérant illustrer le nom obscur légué par so brave homme de père. Amère folie, lorsqu'on n'
Depuis huit jours, M. et M me Roller sont partis pour ritalie. A peine mariés, ils ont fui vers le soleil. L'heureux époux de Nancy a loué la plus élégante villa de Bordighera pour y abriter sa lune de miel. Et pendant ce temps, la jolie Mélitte, passée au service de sa jeune maîtresse, s'est installée dans cette somptueuse demeure que Désiré possède sur le Prado. Bien contente, la quarteronne d'avoir quitté la tante pour la nièce. D'abord, de femme de chambre, elle est montée au rang d'intendante. Puis, elle est si douce à se faire obéir, la souriante Nancy I Enfin, en restant à Marseille, Mélitte peut songer à ses amours, à elle; grave question, maintenant qu'elle n'a plus à s'occuper des amours de la jeune fille.
Cette propriété, qu on appelle à Marseille les
Qu'importe ! Le bonheur goûté n'est-il pas le m Certes, car ce bonheur n'est jamais absolu, toujours relatif à la conception que nous en ; formée.
Mélitte était assez belle pour inspirer un Ce sensuel ; et Pierre assez jeune pour que ce c£ devînt aisément de l'amour. Elle était quarten Eh! le savait-il? Il fallait le regard exercé créole pour reconnaître l'origine aux yeux e ongles. Une servante? Et lui-même qu'était-il ( De vrai, Natalis ne fît pas tant de raisonnen Il s'abandonna sans résister à la griserie délie de son cerveau. Pendant les deux mois que le voyage de noces, il ne manqua pas une fois le rendez-vous du soir. Mélitte avait c un bosquet assez épais, dans un fourré de t et de lentisques. Les jeunes gens s'asseyaiec un banc l'un près de l'autre, et s'aimaient et ment dans l'ombre protectrice. Pas une seule sée sensuelle. Quand elle lui tendait ses 1 fraîches, il imposait silence aux désirs qui ard son corps. Et leurs causeries continuaient, moins c'était une causerie que ce monologue poète élevant peu à peu l'intelligence d'une , fille au niveau de la sienne.
Le croisement des races est un de ces mys
qui confondent le physiologiste. Quand le quarteron oul'octavon sont doués, ils produisent des êtres extraordinaires. Mélitte ne pouvait en devenir un : son instruction primitive avait été trop rudimen taire. Du moins, elle se formait peu à peu, arrivant par degrés à la compréhension d'un langage si nouveau pour elle. Un poète? D'abord ce mot ne lui disait rien. Puis, quand Pierre lui parla d'un grand poète de Bourbon, son pays à elle, quand il lui récita les magnifiques vers de Leconte de Lisle, la quarteronne frissonna d'admiration.
Elle v sentait l'âme de sa terre natale, l'âme des ruisseaux et des arbres ; elle y buvait des pensées, des rêveries, des souvenirs. Rien qu'en fermant les yeux, la jeune fille revoyait les paysages doux à son cœur. Et, si elle ne goûtait pas encore la marmoréenne beauté de la forme, du moins elle subissait le charme physique des strophes cadencées. Instinctivement musicienne comme ceux de sa race, elle se laissait bercer par cette mélodie. Puis, lentement, quand Pierre l'eut initiée à la splendeur des rimes, à la majesté des nombres, à l'harmonie des syllabes, cette admiration s'augmenta d'une . sorte de respect religieux.
^ son amoureux était un de ces êtres rares ! Ce M ixtiQ jouissance pour son cœur beaucoup plus
que pour son orgueil, car elle n'était pas assez compliquée pour mettre de la vanité dans le sentiment. Ainsi lui échut la plus grande joie qu'elle eût encore goûtée. Un soir, Pierre lui dit :
— Vous ne douterez jamais de moi, quoi qu'il arrive?
Elle se réfugia dans les bras de Natalis avec une confiance d'enfant gâtée.
— Merci! murmura-t-il.
Puis, après un silence :
— Il faut que je parte pour Paris.
Pour Paris!... Elle ne prononça pas un mot. Si Pierre parlait de partir, c'est qu'il le fallait... Peutêtre n'aurait-il pas révélé ce gros secret qu'il cachait depuis six semaines ; mais il sentit tant d'angoisse dans le silence de la jeune fille, qu'il avoua tout. Eh bien ! oui, depuis deux mois il avait chanté sa passion pour elle : un beau volume qui s'appellerait la Chanson de t amour. Toutes les nuits, en la quittant, il travaillait jusqu'à l'aube, jetant dans ses vers le trop-plein de ses désirs contenus.
Melitte ne comprit qu'une chose : c'est que son poète faisait d'elle une muse, une créature d'élection. Elle ne devina pas l'égoïsme inconscient des artistes, qui, d'ordinaire, se servent du sentiment au profit de l'art. D'un mouvement brusque, elle saisit
la tête de Natalis entre ses mains, et baisa longuement ces lèvres jeunes qui l'avaient chantée. Pour la première fois depuis la naissance de cette idylle, une pensée ardente se glissa dans le cerveau de la jeune fille. Puis, par une réaction naturelle, elle fondit en larmes.
— Ne pleure pas... ne pleure pas... je t'en prie! murmura-t-il en s'agenouillant devant elle.
Quand il la vit un peu calmée, Pierre voulut la reprendre dans ses bras. Mais elle l'éloignait doucement, elle toujours si soumise à ses caresses.
— Ce soir..., laisse-moi seule... veux-tu? J'ai besoin de penser à tout ce que tu m'as dit. Mais écoute. J'ai reçu ce matin une lettre de Bordighera. Belle-Madame revient dans quinze jours : passe avec moi ces deux semaines de liberté que nous avons encore.
— Tout ce que tu voudras 1
— Tu partiras plus tard, quand je ne serai plus maltresse de mon temps.
— Alors, demain ici, à la même heure ?
— Non, demain... reste chez toi, en quittant le journal.
Natalis redevint tout triste ; c'était elle maintenant qui souriait.
— Tu as souhaité me faire une surprise : c'est moi
qui t'en réserve une. Aussi ne m'interroge pas : y ne te dirais rien.
Il la prit encore une fois entre ses bras, et s'en fuit à travers les arbres. Elle le suivait des yeux puis, quand elle n'entendit plus le sable de l'allé* crier sous les pas du jeune homme, Mélitte remont; lentement chez elle. Nancy, avant de partir, lu avait assigné, dans les communs du château, ur petit appartement de trois pièces. C'est dans ce asile que la quarteronne passait le meilleur de se! journées. Elle lisait, elle songeait, se récitant toul bas les vers de son poète. Quand elle rentra dans sa chambre par cette nuit superbe, Mélitte ouvril toute grande sa fenêtre qui donnait sur le parc, Offrant son front brûlant à la brise de mer, elle s'enfonça dans ses pensées.
Quel serait leur sort à tous les deux? Elle la femme de Pierre? Impossible. Bien qu'elle n'eûl qu'une notion incertaine des conventions sociales Mélitte sentait bien que cet être jeune et passionné qui pouvait tout espérer de l'avenir, subirait un< déchéance le jour où elle porterait son nom. Ui poète épousant une servante? Ce serait une mésal liance que le monde ne pardonnerait pas. Et elli voulait que pour ce monde-là Pierre fût un de premiers. Mais alors quel serait son rôle, à elle, 1;
pauvre? De se dévouer. Qui l'aimait, ce grand homme inconnu ? Personne. Plus de parents ; pas encore d'avenir. Elle seule, l'humble fille, elle seule, l'adorait d'une adoration très complexe qu'elle n'aurait su jamais analyser. Mais, avec son instinct de femme, elle devinait que son amour, à elle, ne ressemblait pas aux autres amours. Elle était un peu la protectrice de cet homme qui la dominait de toute son intelligence. Son devoir lui commandait de chérir Pierre, non pour elle, mais pour lui; non pour le bonheur qu'il lui donnerait, mais pour les joies qu'elle saurait lui apporter. Cette conception, qui ne fût pas née dans un cerveau d'Européenne, germait aisément en cette tète africaine, façonnée par l'atavisme à ne pas concevoir l'amour sans l'échange des réalités physiques.
Gomment la quarteronne eût-elle hésité devant r cette tâche d'un dévouement accepté? Pierre relevait jusqu'à lui; Pierre lui insufflait une sorte de fierté joyeuse, de contentement orgueilleux : en échange, elle livrait le seul trésor qui lui appartint. Peut-être aurait-elle évité quelque temps encore l'inévitable dénouement, si Natalis eût demandé. Mais il ne demandait rien. La pensée même d'une impureté n'effleurait pas l'imagination de la jeune fille. En se donnant à Pierre, elle se don-
nait pour toujours, moins à son amant qu'à son maître...
Les heures coulaient. Déjà l'aube blanchissait la cime des arbres. Comme toujours, à la fin des tièdes nuits provençales, un souffle invisible passait, apportant avec lui les senteurs salines de la mer, les parfums épars dans toute la forêt, où l'odeur douce des mimosas se mêlait à l'odeur plus forte des verveines. Mélitte restait toujours accoudée à sa fenêtre, buvant avec délices les haleines de cette nuit embaumée. Et quand elle s'endormit souriante, ses rêves la bercèrent joyeusement.
Le matin, de bonne heure, elle s'occupait de la maison, s'acquittant de sa mission avec activité. Connaissant les goûts de sa maîtresse, elle désirait qu'au retour, celle-ci fût satisfaite de son intendante. On est si heureux de travailler pour ceux qu'on aime! Puis, elle avait besoin de se trouver libre de bonne heure. Enfin, vers le milieu de l'après-midi, sa besogne achevée, elle remonta dans son petit appartement. Elle voulait se faire belle, et, très doucement, la jeune fille souriait à son rêve. Fermant les yeux, elle se disait : « Je l'aime... Je l'aime... d Une voix qui l'appelait l'arracha soudain à sa tendre songerie.
— Est-ce que je peux monter, mademoiselle Mélitte?
Un valet de chambre lui apportait une lettre.
— Merci, Léon, dit-elle en s'efforçant de cacher son trouble.
Elle reconnaissait l'écriture de Pierre.
— Toujours à votre service, mademoiselle Mélitte, riposta le domestique, un bellâtre qui aurait cru manquer à tous ses devoirs en ne courtisant pas une si jolie fille.
Quand elle fut seule, la quarteronne resta quelques secondes sans oser briser le cachet. Elle se disait: « Nos cœurs se sont rencontrés... Il pensait à moi pendant que je pensais à lui! » Puis elle déploya une feuille de papier où étaient écrites des lignes de longueur inégale.
— Des vers! des vers! à moi? murmura-t-elle.
Elle rougit de plaisir. Pierre ne mentait donc pas. Elle était bien sa muse et son inspiratrice! Après avoir lu tout bas, elle voulut se donner le plaisir de lire tout haut, pour mieux goûter la cadence et l'harmonie :
Tu ne sauras jamais à quel point je t'adore, Et quel profond amour est entré dans mon cœur... Va, même en te perdant, je te conserve encore, Tant je suis bien dompté par ton regard vainqueur.
Qu'importent quelques mois d'une absence éphémère,
Et les longs jours vécus tristement loin de toi?
Ma passion n'est pas une vaine chimère,
Et le temps ne peut rien sur l'ardeur de ma foi !
chère, mon amour n'est pas de ceux qu'une heure Smffît à rejeter aux oublis inconstants...
Je te quitte, c'est vrai : ma tendresse demeure, Ne craignant même pas les épreuves du temps.
Invisible à mes yeux, mais présente à mon âme,
Nous serons réunis n'importe où nous soyons;
Ne m'as-tu pas donné le meilleur de la femme,
Ton cœur : mon souvenir, — et tes yeux : mes rayons?
Oh ! comme nous étions heureux de nous comprendre, Et, sans dire un seul mot, heureux de nous parler! Heureux d'un serrement de main furtif et tendre Qui te faisait pâlir et me faisait trembler!
Je pars? Tant mieux! Du moins, tu me sauras fidèle
Plus au rêve indécis qu'à la réalité...
Je pars pour revenir, ainsi que l'hirondelle,
Au toit mystérieux où son nid s'est gîté...
Et quand tu me verras, plus tard, resté le même, Heureux de mes baisers parfumés par les tiens, Peut-être, comprenant alors combien je t'aime, Peut-être diras-tu : « Prends-moi... Je t'appartiens! »
— Comme ils sont beaux! balbutia la jeune fille,
en essuyant les larmes de joie qui coulaient de ses yeux.
Le soir est venu. Marseille s'anime, descendant tout entière dans les rues larges qui conduisent à la mer. Où va-t-elle d'un pas si rapide, la jolie Mélitte? Tellement affairée, qu'elle ne voit pas les yeux en coulisse des passants, émerillonnés par cette adorable fille, souple et gracieuse en sa robe de soie brune, sur laquelle tranche le madras rouge. Cependant, vers le milieu de la Canncbière, elle hésite un instant, regardant à droite et à gauche, comme si elle tentait de s'orienter. « C'est là », murmure-t-elle presque à voix haute. Là, c'est une boutique de fleurs... Alors, elle fait signe à une voiture de s'arrêter devant la porte. Et cinq minutes après, la volante (comme on dit là-bas) se remplissait de roses et de muguets : une montagne odorante 1 Le cocher se mit à rire.
— Allées de Meilhan? Soyez tranquille, la jolie Me! on marchera vite. Car, bien sûr, vous allez chez votre amoureux!
Elle n'a pas même entendu... Gomment fera-
^elle une fois arrivée? Son petit cerveau travaille...
^• F elle a trouvé. Le concierge de Pierre ne la
Coii Uaît pas, mais il devine tout de suite pourquoi
elle vient. Elle lui a demandé, d'une voix si douce, de porteries fleurs dans la chambre tte de Pierre !... Et quand Mélitte s'y trouve seule, de quels yeux ardents elle regarde autour d'elle!... Mais elle devient triste tout à coup... Il est si pauvre, si nu, si triste, le logis du poète I Soit. Les roses et les muguets auront tôt fait de le transformer. Et, maintenant que la mansarde est pleine de parfums, Mélitte ouvre la fenêtre toute grande, et elle attend. Oh! Pierre ne va pas tarder ! Elle sait bien à quelle heure il rentre d'habitude. Un bruit de pas dans l'escalier ; puis le nouveau venu se rapproche...
— Toi! toi, Mélitte! Ici, à minuit... Toi, au milieu de ces fleurs ?
Elle s'est avancée vers lui, émue, rougissante, les bras tendus. C'est d'une voix tremblante qu'elle dit, presque à voix basse :
Peut-être, comprenant alors combien je t'aime, Peut-être diras-tu : « Prends-moi... Je t'appartiens! »
Pierre jette un grand cri. Il a compris enfin et qu'elle l'adore, et qu'elle ne veut pas lui faire attendre son bonheur, et qu'elle se donne à lui pour toujours...
Les Imbergères ont repris leur animation d'autrefois. A son retour, Désiré aurait voulu continuer sa vie retirée de Bordighera; mais le général ne l'entendait pas ainsi.
— Eh quoi! mon cher, t'imagines-tu que le monde ne viendra pas te relancer dans ta solitude?
— Le monde?... Il se soucie bien de moi!
— Comme tu te trompes, mon pauvre ami! On se soucie toujours beaucoup des gens qui possèdent plusieurs millions et une très jolie femme. Quand un célibataire enragé tel que toi se décide à convoler en justes noces, il n'est pas libre en ses ac tes : il s'est marié autant pour les autres que Pour lui-môme. Tu te révoltes? Prends garde! Tu Poseras pour un jaloux, un avare ou un ours.
Choisis!. . ;:
Tout rechignant qu'il fût, Désiré céda. D'aillei il voulait distraire cette adorable créature q aimait, après la lune de miel, un peu plus enc qu'auparavant. 11 la voyait parfois songeuse triste. Et comme il craignait qu'elle ne s'ennuj Mais à la moindre allusion de son mari, Na:
répliquait avec un sourire :
— M'ennuyer, mon ami? Je serais bien ingrî N'ôtes-vous pas le meilleur des hommes?
Désiré soupirait. Nancy l'estimait, le respecte elle ne l'aimait pas de cet amour profond qu'il i sentait pour elle. Comment s'en fût-il étonné ? core quelques années, et il arriverait au déclin sa vie : elle, au contraire, serait encore dans to la fleur de sa jeunesse. Alors un frisson le secou un frisson de jalousie inquiète. Jaloux? Certe l'était. Assez fort pour que Nancy ne s'en apei pas ; assez faible pour ne pouvoir s'empêcher souffrir. Et il souffrait. Son amour était bien amour absolu qui dompte les volontés rebel La froideur apparente de Nancy ne le rassu pas. Il savait, par l'expérience de son passé, l'épouse froide dans les bras de son mari n'est toujours insensible pour un autre. Il se souve de quelques aveux indélicats, entendus jadis c une de ces conversations de club, où la bass<
de certains hommes s'étale avec une naïve impudeur : « — Moi je suis sûr de la fidélité de ma femme : un marbre! » Et de quels sourires discrets on accueillait en général ces confidences inutiles et choquantes ! Nancy seule le tranquillisait, parce qu'il la savait d'une absolue pureté. Pendant les mois solitaires que tous deux venaient de vivre, Désiré s'était plu à étudier à fond le caractère de sa compagne. Travail ni long ni difficile. Pas de nature plus simple, plus naturelle que Nancy. Les femmes sont compliquées, d'ordinaire ; elles ressemblent à ces ingénieux ressorts dont on a peine à deviner le secret. Pourquoi le ressort marche-t-il ainsi? pourquoi la femme agit-elle de cette façon? M me Roller, elle, se laissait deviner tout de suite. Et justement Désiré souffrait, parce qu'elle ne cachait rien.
— Je suis absurde, pensait-il souvent : je voudrais que ma femme m'aimât comme on aime un jeune homme de vingt-cinq ans : et j'en ai quarantesix!...
Tout en ayant conscience de son absurdité, il ne entait pas d'être plus raisonnable. Quand il prena it Nancy entre ses bras, dans un élan de passion sensuelle, la jeune femme ne dissimulait pas tou- J° u rs son instinctif effroi.
— Je lui fais peur, songeait-il encore. Un colosse tel que moi n'était point né pour s'unir à cette fine créature...
Et voilà maintenant qu'il était forcé de rentrer dans le monde, de rouvrir ses salons, d'accepter ses invitations, de livrer enfin la nouvelle mariée à tous les dangers, à toutes les tentations ! C'est qu'un homme violemment épris est en état de guerre souriante avec ceux qui entourent sa femme ou s'approchent d'elle. Impossible de méconnaître que le général n'eût dit vrai. Avec sa fortune et ses relations, M. Roller ne pouvait condamner Nancy à la réclusion. Il le fit comprendre à la jeune femme.
— J'aurais voulu ne pas vous imposer les fatigues et les tracas d'une maîtresse de maison, ma pauvre amie : mais si vous aviez entendu Hattier- Beauvoisin ! Un peu plus, il m'eût accusé d'être un geôlier. Heureusement que vous aimez le monde...
Elle éclata de rire.
— Le monde? Je le déteste !
Une lueur de joie brilla dans les yeux de Désiré.
— Pas plus que moi! Que voulez-vous? Nous sommes forcés de le subir. Je m'étais trompé, à ce qu'il paraît, en vous croyant une mondaine. Je suis un peu rassuré.
— Vous aviez donc peur?... mais de quoi ?... répliqua-t-elle étonnée.
Nancy eût été fort suprise si elle eût soupçonné les préoccupations secrètes de son mari. Lui, jaloux? Quelle folie! Elle ne savait pas encore que le jaloux souffre plus des pensées qui le torturent que des actions qu'il observe.
— Voici donc ce que je vous propose, continua Désiré : donner un grand bal à nos amis. Vous serez la plus belle : je suis tranquille.
M. Roller s'aperçut bien vite que les préparatifs de ce bal amusaient beaucoup Nancy. En Provence, la température est délicieuse. Si, par chance, on échappait au mistral, il y aurait deux fêtes : Tune danj le parc, l'autre dans le château. Quant aux invitations à lancer, M. Roller ne voulut pas même s'en occuper.
— Vous êtes et restez absolue maîtresse, ma chère. Voici mon livre de visites. En dehors de quelques amis que j'ai indiqués et que je tiens à recevoir, agissez à votre guise. Réfléchissez, prenez v os dispositions. Quand je monterai ce soir, vous N'expliquerez vos plans.
Pas bien gros, ce carnet où Désiré inscrivait les Cesses de ses relations. Il n'était pas de ceux qui ont l'amitié froide ou banale. Le premier nom qui
sauta aux yeux de Nancy fut celui du comte d'Orsel. Elle eut un court frisson. C'est vrai, Jacques et Désiré étaient fort liés... Alors, elle se demanda s'il lui serait désagréable ou indifférent, à elle, Nancy, de recevoir le capitaine. Impossible de l'omettre : tout le monde s'étonnerait de ne pas rencontrer Jacques chez M. et M me Roller. Les commentaires surpris des uns amèneraient vite les réflexions perfides des autres. Mieux valait couper court aux médisances inévitables. D'ailleurs, nul ne soupçonnait la courte intrigue ébauchée naguère. — « Je l'inviterai comme j'inviterais le premier venu, songea-t-elle. Il m'importe si peu de le revoir ! Il ne m'a jamais aimée... Puis, me tromperais -je, est-ce que je m'appartiens encore?
Dès le lendemain, s'étant montrée à la Germance pour saluer sa tante , la jeune femme apprit que le comte d'Orsel était en congé. Cette absence arrangeait tout... Et c'est ainsi qu'une petite enveloppe bleuâtre, après s'être arrêtée quelques heures à Marseille, rejoignit lentement le capitaine. Il se reposait, dans les environs de Limoges, chez sa sœur, la marquise de Servignac. Cette légère inquiétude écartée, Nancy ne songea plus qu'à éblouir ses hôtes. Pour les gens riches, tout est aisé. Avec un peu d'ingéniosité on vient rapide-*
ment à bout des pires difficultés. Mais Nancy n'eut pas même à se donner beaucoup de mal. Rien de plus simple que de caser cinq cents invités répartis dans les salons et les allées du parc. Quelle nuit paisible et parfumée ! Les arbres chargés de lanternes vénitiennes entouraient les treillis d'un jour pâle, qui contrastait avec les feux irradiants des lumières électriques. Et ces jolies toilettes, ces blanches épaules transformaient cette fête nocturne en féerie théâtrale. On voyait les couples, tour à tour illuminés et sombres, glisser le long des massifs, onduler à travers les pelouses , comme des apparitions de légende. Chacun évoquait, malgré lui, le souvenir du cinquième acte à'Heimani : les jeunes gens et les jeunes femmes, par groupes gracieux, sous les verdures luisantes. Et dans le fond, la musique invisible, presque mystérieuse...
— Mais, ma chère enfant, vous ne vous doutez pas des péchés dont vous serez la cause ! disait sur k tard la marquise de Brévalley, qui voyait Nancy toute radieuse de son succès. Gomment voulezv °us que ces jeunes gens et ces jeunes femmes ne soient pas grisés par le décor où vous les enferm ez? Ah! je plains les pauvres maris! Et le pis, Ce stque vous serez un peu responsable.
M me Roller se mit à rire :
— Ne vous tourmentez pas à mon sujet, Madame. Je vous affirme que ma conscience est très apaisée...
Et soudain, après un silence, l'orchestre lointain lançait des fusées de mélodies... Vraiment inoubliable, ce bal à la fois champêtre et mondain, où l'art et la nature se prêtaient leurs mutuelles séductions. Nancy avait parfaitement oublié Jacques. Tout à son rôle de maîtresse de maison, elle ne songeait qu'à ses hôtes. Mais, après avoir beaucoup surveillé et dansé, elle éprouva le désir très explicable de goûter un peu de repos. A quelque distance du château, la jeune femme connaissait un fouillis de verdure, un bosquet odorant et mystérieux. Elle se glissait déjà entre les arbres, quand un bruit de voix la fit tressaillir. — « On m'a précédée, » pensa-t-elle. Au moment de continuer sa promenade, Nancy entendit prononcer tout à coup son nom dans un éclat de rire. La jeune femme s'arrêta court. Qui parlait d'elle? N'osant faire un pas, craignant de se trahir, elle s'appuya contre un arbre et pencha la tête en avant pour mieux écouter.
— Alors, ma chère enfant, le comte d'Orsel ne vous a point donné d'explication ? demandait Tune des deux voix.
— Aucune, Madame. Il m'a répondu que M lle Car-
lier lui déplaisait trop pour qu'il éprouvât le besoin d'être l'ami de M me Roller.
— Enfin, voilà donc un homme de goût qui ne partage pas l'enthousiasme de tous ce& niais pour la petite pécore !
— Je suis arrangée de la jolie façon î songea la souriante Nancy. La pécore... c'est moi.
— Cependant le comte a beaucoup d'am...itié pour vous, ma jolie Juliette. En ne venant pas, il a perdu la joie de quelques heures vécues à vos côtés.
— Oh ! ce ne sont pas ces joies-là qui lui manquent... ni les heures non plus !
L'effronterie de cette réplique était encore soulignée par un déplorable zézaiement : Nancy reconnut tout de suite l'une des deux causeuses, M me de Chevry. Celle-ci continua :
— Le plus amusant, c'est que Jacques est revenu
e *près deux jours plus tôt. Il a voulu qu'on n'attri-
nuàt point son absence à une prolongation de
congé. Vous le connaissez, ma bonne madame
Soulac : il a, quand il lui plaît,, une impertinence de
£ r aud seigneur. Je ne serais pas fâchée, pour ma
P ar t, qu'il rabattît un peu le caquet de notre or-
^ e line sans le sou ! Un bal... et un bal pareil of-
er * par une créature qui vivait des charités de sa
tante ! Et vous savez quel surnom elle s'amuse à se faire donner par ses gens? Belle- Madame I Quel ridicule! C'est à se tordre. Aussi, vous comprenez, on la déteste. Toutes les mères de famille qui jetaient leur dévolu sur Désiré sont furieuses. J'en ai vu deux ou trois ce soir, au commencement de la fête. Blêmes de rage !
Nancy en savait assez. Elle s'éloigna doucement, à pas discrets. Avec un peu plus d'expérience, elle n'eût pas été surprise d'être ainsi accommodée, et dans un langage aussi vulgaire.
— Que ces femmes ne m'aiment pas, songeat-elle, c'est tout simple. Mais elles auraient dû se souvenir qu'elles sont chez moi.
Quelle naïveté, Nancy! Mais ces deux commères vous déchirent avec un plaisir d'autant plus vif!
La jeune femme marchait lentement, n'ayant aucune hâte de rejoindre ses invités. Elle oubliait déjà les méchancetés entendues, pour ne se souvenir que d'un détail qu'elle ne parvenait pas à s'expliquer: Jacques la haïssait?... Non, impossible. Ces femmes n'avaient pas compris. Le comte ne voulait pas venir aux Imbergères : sentiment très naturel. Ayant été coupable envers M lle Carlier, il craignait de se trouver gêné devant M me Roller. Et
cependant il s'ingéniait, d'après M m « de Ghevry, à raccourcir exprès son congé, afin que nul ne s'y trompât. On le savait chez M me de Servignac : donc son absence, au bal, n'aurait soulevé aucun désobligeant commentaire. Pas du tout : le comte avançait de deux jours la date fixée par lui-même. Il voulait que ce fût patent : lui, Jacques d'Orsel, ne venait pas chez les Roller parce qu'il lui déplaisait d'y venir. Et Nancy se demandait : « Pourquoi? oui, pourquoi! » Car enfin, c'était lui le coupable, non pas elle. Ohl l'éternelle contradiction du cœur humain! Se présentant au bal, le comte fût resté indifférent, sans que M me Roller daignât s'occuper de lui. S'y refusant, il intriguait la jeune femme. Et c'est ainsi qu'elle se remit à se souvenir du passé, de ses illusions si brutalement détruites, des quelques heures où elle le croyait sincère.
Le moment du souper approchait : Nancy était bien forcée de reparaître.
— Qu'étiez-vous donc devenue, mon amie? lui demanda son mari en s'approchant d'elle. Vous n'êtes pas souffrante, au moins?
— Non : un peu de fatigue. J'ai pensé qu'un tour • de parc me délasserait.
M. Roller serra doucement, amoureusement, la Nain de sa femme.
— Je regrette que vous n'ayez pas entendu les éloges qu'on faisait de vous...
Elle se mit à rire.
— Ne craignez rien... J'ai tout entendu!
M me de Chevry, toujours escortée de M me Soulac y rentrait également dans le salon.
— Demandez plutôt à ces dames.
Se voyant regardées, celles-ci se dirigèrent vers la maîtresse de la maison. Désiré salua.
— Ma femme me conseille de vous interroger, dit-il, avec un sourire un peu railleur.
— Sur quoi donc? riposta la blonde amie du capitaine.
— Voici, Madame, continua Nancy. Mon mari regrettait que je me fusse absentée pendant un quart d'heure... Oui, je me promenais dans le parc... Et, comme il me plaignait de n'avoir pas entendu quelques paroles bienveillantes, à ce qu'il paraît, j'affirmais à M. Roller que je n'ignorais pas les propos tenus sur mon compte. N'est-ce pas, Mesdames? Et ce serait dommage; car, si je devenais vaniteuse, pensez donc I II est parfois nécessaire de leur rabattre le caquet, à ces orphelines sans le sou!
Nancy esquissa une moqueuse révérence, et, prenant le bras de son mari, s'éloigna vivement. Mar-
guérite et M me Soulac restaient fort penaudes. M mc Roller les écoutait donc tout à l'heure? Les deux amies échangèrent un regard inquiet. Quelque indifférente qu'elle soit, une femme ne tient jamais à se faire des ennemies. M me Roller expliquerait sans doute à son mari le petit incident mystérieux, et Désiré ne pardonnerait pas aux médisantes.
— Pour quelle heure votre voiture est-elle commandée, Juliette? demanda M me Soulac.
— Minuit. Voulez-vous que je vous emmène?
— J'allais vous en prier.
— Rien de plus facile. Aussi bien, nous ferons mieux de partir. Est-elle insolente, cette... cette Belle-Madame I De quel air elle nous a toisées ! Je la détestais seulement : à présent je la hais.
En feignant de ne rien savoir, Nancy n'eût pas inutilement envenimé les jalousies de ces deux mauvaises créatures. Un jour viendrait où elle regretterait amèrement son imprudente loyauté. M me Soulac était femme de magistrat. Si l'occasion se présentait, avec quel délice elle dégusterait sa vengeance!
— Mélitte, tu as un secret î
— Oh ! Belle-Madame !...
— Ne mens pas, mon enfant. Gomme s'il était bien difficile de deviner ! Depuis mon retour, je t'ai plusieurs fois questionnée sur ton amoureux, tu m'as répondu toujours par la même phrase : « Il est en voyage... »
— C'est vrai.
— Soit, mais alors pourquoi es-tu gaie? Gaie, quand tu es loin de celui que tu aimes !
— J'ai l'espérance ï
— Ainsi tu me caches quelque chose?...
— Oui, Belle-Madame.
Mélitte s'agenouilla devant sa jeune maîtresse, et lui prit les mains, qu'elle baisa nerveusement.
— Est-ce que je ne vous aurais pas tout dit si
BELLE-MADAME. Ii9
ce secret appartenait à moi seule ? J'ai promis de me taire, au moins pendant quelques semaines. Dès que je serai déliée de ma promesse... Non seulement vous saurez tout, mais encore vous viendrez à notre secours.
Nancy regarda fixement la quarteronne.
—Oh ! oh ! ma petite, tu en es déjà à dire notre! Prends garde.
Mélitte secoua mélancoliquement la tête. — Ne vous tourmentez pas, Belle-Madame... Je n\i plus à prendre garde...
M me Roller ne saisit pas tout d'abord le sens de cette réponse. Elle s'imagina que Mélitte se croyait à l'abri du danger parce que son amoureux voyageait.
Les élégantes mondaines auraient été choquées, sans doute, de cette intimité entre une femme de chambre et sa maîtresse. « Quelle familière, cette Mélitte ! » On les eût beaucoup étonnées en leur disant que c'était la coutume créole. Les serviteurs font partie de la famille, comme dans la gens romana. Nancy, ayant hérité la quarteronne de sa tante, traitait Mélitte comme on l'eût traitée à Bourbon.
Le temps était radieux : un de ces après-midi tièdes, qui font de la Provence le pays entre
tous béni. Après le déjeuner, Désiré était parti pour ses affaires, ainsi que d'habitude. Rentrée dans son boudoir, Nancy dépouillait gaiement son courrier, volumineux comme il est de règle après un bal. Des remerciements par centaines, et que de banals compliments ! Les gens du monde oublieraient vite les plaisirs reçus sans l'espérance des plaisirs à recevoir. On comptait bien que la maîtresse des Imbergères donnerait de belles fêtes. Non qu'il n'y eût que des mensonges dans ces protestations d'amitié : en général, Nancy était sympathique. Les hommes admiraient franchement sa beauté. Désiré ayant révélé au Petit-Club le surnom décerné par Mélitte à sa maîtresse, tous l'adoptèrent d'enthousiasme, au grand dam des jalouses, qui se vengeaient en moqueries narquoises. Naturellement, moins vantée par les femmes, M me Roller plaisait cependant aux meilleures, par la bonne grâce de son sourire et la loyauté de son caractère.
Pendant qu'elle répondait à quelques-unes des lettres, Mélitte rôdait à travers la chambre, contant à sa maîtresse quelques potins amusants: «Belle-Madame aurait bien tort d'en vouloir à cette méchante M me de Ghevry. Une femme de chambre, renvoyée par Juliette, prétendait que le beau Jacques d'Orsel
ne venait presque plus chez son ancienne amie... Et elle ne dérageait pas, la baronne !... »
— Que tu es bavarde, ma pauvre Mélitte ! interrompait Nancy de temps en temps. Au lieu de ramasser je ne sais où les histoires des autres, tu ferais mieux de me confier les tiennes...
La quarteronne se hâta de changer la conversation. Elle savait que Belle-Madame comptait rendre des visites dans la journée : il fallait qu'elle fût la plus jolie, comme toujours. Puis, virant d'un sujet à un autre avec la légèreté sautillante des femmes de couleur :
— J'étais bien sûre que man Jeannette ne paraîtrait pas au bal !
— Sa migraine l'a retenue à la Germance.
— Sa migraine?... Nous savons le nom qu'on peut lui donner, à cette migraine-là !
— Tu m'y fais songer, Mélitte... J'irai chez ma tante en descendant en ville.
Malgré son désir de rester en bons termes avec sa nièce, M me d'Anglemont ne réprimait qu'avec peine sa jalousie aiguë. Quand Nancy sollicita sa présence à la grande fête, la tante n'eut garde de refuser. Il n'en coûte rien d'accepter : surtout pour une femme décidée à n'obéir qu'à son caprice. Man Jeannette comptait bien recueillir les échos
du bal par M me de Chevry ou M me Soulac, trop fines Tune et l'autre pour ne pas deviner la secrète aversion de l'angélique créature. Cet après-midilà M me d'Anglemont prit un livre et se réfugia sous les arbres de la Nymphe. Toujours le même, ce livre, qu'elle emportait machinalement pour ne le feuilleter jamais. Au bout de dix minutes, la comtesse dormait. Il lui vint un de ces jolis rêves qui réjouissent les âmes tendres. Sa chère nièce, montée sur un cheval de sang, galopait le long de la Corniche. Tout à coup la trompette stridente d'un tramway épouvantait l'animal, qui bondissait de côté. Grand péril!... Un élan de plus, et le cheval roulait dans l'abîme avec la cavalière. M me d'Anglemont fut réveillée par une voix respectueuse et sonore. Son valet de chambre annonçait le comte d'Orsel. Encore engourdie parle sommeil, peut-être aussi stupéfaite d'une visite si peu attendue, elle fit répéter le nom.
— C'est bien. Priez M. d'Orsel de monter jusqu'ici.
— Pourquoi diable vient-il, pensa-t-elle, à présent que ma nièce est mariée?
Puis, après quelques secondes de réflexion :
— Naïve ! Dans un quart d'heure,la blonde Juliette le rejoindra. Ils ont pris rendez-vous : c'est clair! J'ai idée que je ne m'ennuierai pas !
N'étaient-ils pas l'un et l'autre les ennemis de Nancy, lui par dépit, elle par colère? M me d'Anglemontprit du tabac entre ses doigts minces, afin de le déguster avec lenteur. Quand le capitaine parut entre les arbres, elle le lorgna moqueusement.
— Comment, beau vainqueur, vous vous dérangez pour une vieille femme? C'est très méritoire, savez-vous?
— Ne m'avez-vous pas fait l'honneur de m'accueillir fort gracieusement, Madame? Mon devoir...
M me d'Anglemont se mit à rire, de ce rire pointu qui déconcertait les moins timides.
— Et ma nièce? Comment va-t-elle, ma nièce?
Y a-t-il longtemps que vous ne l'avez vue?
— Assez longtemps. Je n'étais pas à Marseille quand M Ue Carlier est devenue M me Roller.
— Je sais, je sais. Mais l'autre soir, n'étiez-vous pas convié à la grande fête des Imbergères?
— Si fait. Malheureusement une circonstance ^prévue...
Jacques n'acheva point. Le regard aigu de M me d'Anglemont le gênait. Il se sentait épié, guetté, par cette femme, qu'il savait méchante et Wl soupçonnait dangereuse. Si le comte avait pu
se douter de ce qu'elle pensait! Man Jeannette eut un malicieux sourire.
— Vous me prenez pour une autre ! Des circonstances imprévues... à votre âge? Quand on refuse daller au bal, on sait pourquoi. Vous rougissez!
Jacques ne rougissait pas du tout. Bien que vaguement inquiet, il ne savait pas même où M me d'Anglemont voulait en venir.
— Eh! eh! j'imagine autre chose, moi : vous boudez Nancy. Ne niez pas ! Vous tourniez autour d'elle, et je ne suis pas la seule qui m'en sois aperçue. Plaisiez-vous ou non à cette enfant? C'est son secret, non pas le mien. Tout ce que je puis vous confier, c'est que j'aurais vu ce mariagelà d'un très mauvais œil.
M. d'Orsel protestait déjà, quand le même valet de chambre parut au bas de l'allée qui conduisait à la Nymphe. M me d'Anglemont rit franchement.
— Notre tête-à-tête n'aura pas été long, cher monsieur : voici Germain qui monte. Une visite, j'en suis sûre. On ne peut pas avoir cinq minutes de conversation amusante. Et, tenez... je suis un peu devineresse... je parie que c'est votre amie, M me de Chevry !
C'était bien Juliette, en effet; et Jacques ne l'ignorait pas. Mais il en voulait à cette fée maigre de
sa redoutable perspicacité. « — Que signifient ces allusions à sa nièce? » pensait-il, pendant que M oe cTAnglemont s'avançait au-devant de la visiteuse.
— Mettez- vous là, chère madame, à l'abri du soleil! Comme c'est gentil à vous de venir de bonne heure! Je pourrai vous garder longtemps. Décidément le hasard est un malin!... Vous ne croyiez guère rencontrer M. d'Orsel chez moi?
Toute autre femme que M me de Ghevry eût été désarçonnée par ce coup droit. Mais Juliette ne se démontait pas pour si peu : presque toutes les malices qu'on lui décochait passaient inaperçues.
— M me de Chevry est bien heureuse, disait un jour M me Hattier-Beauvoisin : elle ne comprend pas la moitié des phrases..., et elle se moque du reste!
Déjà M me d'Anglemont recommençait son petit discours perfide.
— Quand vous êtes arrivée, chère madame, je fondais le capitaine d'avoir esquivé le bal des Imbergères. Vous, au contraire...
-- Ohl moi, répliqua Juliette étourdiment, je Vaj s partout où je m'amuse!
Ce « Ze vais partout où ze m'amuse! » était si na ïvement bête, que M me d'Anglemont partit à lî °U^veau d'un éclat de rire bien franc, bien sonore.
— Qu'est-ce que j'ai donc dit? demanda Juliet d'un air étonné. Certes, je suis très décidée à i pas m'ennuyer dans la vie. Cependant c'est bi( la dernière fois que je vais chez votre nièce. Im ginez, chère madame, qu'au moment où je me r tirais avec M me Soulac... et, vous savez, M me Soûl c'est une vraie bête à bon Dieu!... eh! bien, k moment où nous nous retirions, M me Roller noi a lancé quelques phrases peu intelligibles, ma évidemment désagréables. J'ai cru de mon devc
. de vous avertir. Vous avez toujours été parfait ment bonne pour moi, chère madame, et je sera désolée si...
Excellente man Jeannette ! Le plan qui mûrisse depuis une demi-heure dans son active cervel prenait un relief inespéré. Décidément, les cart s'embrouillaient à plaisir, et cette impertinen Nancy pourrait bien payer les frais de la guerr Tout d'abord, M me d'Anglemont éprouva le beso d'embrasser M me de Chevry avec effusion .
— Fâcherie de jolies femmes ! Pas plus. Je :
veux me mêler de rien. Cette querelle entre vo et Nancy est enfantine. Quant à moi, je ne pren parti pour personne. Ma pauvre nièce... elle e vraiment à plaindre. Voilà déjà M. d'Orsel qui boude; et vous maintenant...
M ma d'Anglemont avait prononcé très négligemment cette phrase, comme une femme qui n'attache ^uère d'importance à ce qu'elle dit. La plus sotte comprend toujours quand son amour-propre et sa vanité sont en jeu. Juliette se mordit les lèvres d'un air pincé. Jacques boudait Nancy? Pourquoi? Man Jeannette se hâta de fournir l'explication désirée.
— Je crois que ma nièce ne déplaisait pas à notre ami le capitaine, acheva-t-elle d'un air très dégagé. Du moins, c'est l'idée que j'ai eue, après les avoir étudiés l'un et l'autre. Mais impossible, ce mariage î
M me de Chevry changeait de couleur. Tour à tour blanche et jaune, sa figure exprimait à la fois du dépit, de la colère et de la curiosité.
— Ah! vraiment, cher monsieur..., ah! vraiment... vous pensiez à... Quel malheur! Une union si bien assortie !
Jacques se contentait de hausser les épaules, un Peu agacé par cette conversation. M me d'Anglemont semblait ne s'apercevoir de rien, et ses yeux béats exprimaient une tranquillité absolue. De ^i, trémoussant d'aise, elle s'efforçait de celer sa Joie. Un coup de théâtre éclata soudain. M me Rol- ' er parut, souriante et calme, ne se doutant guère
qu'on jasait sur elle. Pour un peu, M me d'Anglemont se serait écriée :
— Comme vous êtes gentille, ma nièce, d'être si maladroite !
M mo de Chevry se leva raide en apercevant sa rivale détestée.
— Bien désolée de partir, chère madame, ditelle d'une voix aigre. Vous le voyez, il m'est impossible de rester plus longtemps.
Et se tournant vers le comte, impérieuse comme si elle relevait un défi :
— Vous me suivez, je suppose?
Jacques restait immobile, dévorant Nancy des yeux. Celle-ci ne savait pas trop de quoi il était question; mais sa finesse accoutumée l'avertissait de prendre garde. Tombée en plein clan ennemi, M* 6 Roller se serait démontée sans ce noble orgueil qui la soutenait toujours. Un peu pâle, elle croisa les bras, attendant, sans doute, que sa tante relevât l'impertinence de Juliette. Une seconde fois, M me de Chevry répéta :
— Vous me suivez, je suppose, monsieur d'Orsel?
Et, de nouveau n'obtenant pas de réponse, elle descendit brusquement l'allée de la Nymphe, suivie de M me d'Anglemont, qui clamait des paroles vagues, en agitant les bras. Jacques et Nancy res-
taient seuls en face l'un de l'autre. Mais lui se sentait confus, gêné, par le rôle maladroit qui lui incombait. 11 suffisait de regarder la jeune femme, nerveuse, impatiente, les yeux chargés de colère, pour deviner l'orage prochain. Enfin, relevant la tête avec fierté, d'une voix sèche :
— M'expliquerez-vous ce qui se passe, Monsieur? Je croyais pourtant avoir le droit de me présenter chez matante, presque chez moi, sans être un objet d'éloignement ou d'horreur?
Et comme il hésitait, ne sachant que répondre :
— Vous êtes donc décidé à m'insulter toujours! s'écria Nancy.
— Moi, vous, insulter!
— Avez- vous oublié ce qui s'est passé ici même?...
Et, se souvenant du baiser donné dans la serre, elle devenait toute rouge. Jacques eut un mouvement brusque. Puis, entraîné par la violence de ses pensées :
— Pardonnez-moi... je vous en supplie... pardonnez-moi...
Et comme elle ne comprenait pas, il reprit, presque à voix basse :
— Le hasard nous a réunis, Madame : daignez me permettre de vous tout avouer. Le lendemain
de cette inoubliable soirée... vous croyiez donc que je ne me souvenais de rien?... J'écrivais à ma sœur, M me de Servignac, pour lui révéler mon Becret. Je craignais tant ses remontrances! Ma sœur est mon aînée ; elle n'a pas d'enfant. Je suis autant son fils que son frère cadet. Que dirait-elle en apprenant que je rêvais un mariage pauvre?... Je l'ai tant suppliée, je lui ai tant répété que, si vous ne deveniez pas mienne, je ne pourrais être heureux!... Enfin, je reçois sa réponse : « Épouse-la donc, puisque tu l'aimes! » Fou de joie, j'allais venir ici... et j'apprends que vous êtes fiancée à M. Roller! Gomment serais-je resté à Marseille après cette affreuse déconvenue ? Je suis parti vous haïssant, vous accusant de coquetterie froide et calculée. A mon retour, vous ne m'avez point vu : je vous détestais trop pour me présenter chez vous...
Il s'arrêta. Une réelle émotion dominait cet homme, habituellement si maître de lui. Émotion du cœur ou des sens? Nancy ne pouvait savoir. Son instinct lui conseillait de s'enfuir, de ne pas en ontendre davantage. Est-ce qu'elle ne commuait pas une faute en écoutant ces paroles ardentes?
— Depuis un quart d'heure, Madame, je soup-
çonne que nous avons été l'un et l'autre victimes d'an complot ourdi pour nous séparer. Vous étiez sincère quand vous me laissiez comprendre que je ne vous déplaisais pas... Tandis que j'entends encore M me d'Anglemont me dire : « Tout ce que je puis vous confier, c'est que j'aurais vu ce mariagelà d'un très mauvais œil... » C'est elle, avouez-le, c'est elle qui vous a détournée de moi, ou plutôt qui a machiné quelque embûche où vous êtes tombée!...
Elle aussi comprenait tout, la pauvre Nancy!
Jacques l'accusait, comme elle-même accusait
Jacques. Le jeune homme s'était dit : « Elle épouse
Roller parce qu'il est riche », de même que la
jeune fille s'était dit : « Il s'éloigne de moi parce
que je suis pauvre... » Pendant quelques minutes,
ces deux êtres restèrent silencieux, heureux d'avoir
iu dans leurs cœurs. Mais Nancy avait trop de
dignité pour permettre qu'une situation aussi
fausse se prolongeât, elle tendit la main à Jacques
dans un élan spontané :
— Je suis fière de ne pas m'être abusée sur vous, dit-elle doucement (et sa voix tremblait un peu) : nous sommes séparés pour toujours. Du moins, tâchons, vous et moi, de faire une amitié durable avec la sympathie commune qui nous a
réunis un instant. Adieu, Monsieur. M me Roller a d'autres devoirs que M lle Carlier : Tune et l'autre ont le môme cœur...
Elle achevait à peine quand M me d'Anglemont reparut, curieuse, aux aguets, espionnant déjà le visage de sa nièce et les yeux de Jacques.
— Eh ! eh ! pensa-t-elle en les voyant troublés, j'imagine qu'ils n'ont point perdu de temps I
— Je priais M me Roller d'agréer mes respects, Madame, dit Jacques : il me reste à vous offrir mes hommages.
M me d'Anglemont riposta par une aimable banalité. Mais elle n'eut garde d'engager le comté à prolonger sa visite. Pas si maladroite I C'en était assez pour une fois.
— Eh bien 1 j'espère que M. d'Orsel et toi vous avez conclu la paix? Maintenant que nous sommes seules, tu peux m'avouer...
— Je n'ai rien à vous avouer, ma tante...
Uion? Alors, pourquoi rougissait-elle, la pauvre
Nancy? Pourquoi se sentait-elle prise d'une émotion ;\ la fois très douce et très aiguë? Elle aurait voulu partir, se réfugier chez elle à l'abri des regards importuns et des questions inquiétantes... Elle n'osait pas ! Sa tante aurait cru qu'elle rejoignait M. d'Orsel. Nancy se força, tout au contraire,
à prolonger sa visite, affectant même une gaîté bien loin de son cœur. Mais on ne dupait guère aisément cette fine mouche de man Jeannette.
« — Va, va, ma fille, pensait-elle en feignant d'écouter les bavardages de sa nièce, tu es amorcée ! »
M me Roller endura pendant une demi-heure ce supplice volontaire. Enfin elle se leva, et sortit après avoir dit adieu à sa tante. Celle-ci la suivit quelques instants de ses yeux railleurs et méchants, et tout bas elle pensait :
— J'espère bien qu'un de ces jours ce tête-à-tête coûtera cher à monsieur mon neveu !
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— Ce que vous avez fait est indigne! Se duire de la sorte avec celle qu'on prétend aii Je n'aurais jamais cru cela de vous. Vous esp peut-être que je courrais après vous... que j rais les premières avances? Non, non, je suis femme chic, moi!
Et, après s'être écriée : « Ze suis une sammc Juliette simula une attaque de nerfs. Jacques subissait avec son calme habituel cette scèn dicule, réprima non sans peine une violente i * de rire. Pour une samme sit, M me de Chevry sait un peu des manières de trottin. Au sur M. d'Orsel savait comment s'y prendre pour es cette nervosité-là. Il s'assit auprès d'elle t baisa tendrement la main :
— Comme vous êtes injuste ! Où suis-je m* nant? Chez M me lloller ou chez vous?
— Vous deviez me suivre quand je partais !
— N'était-ce pas vous afficher?
— Alors vous avez préféré m'infliger un affront public?
— Oh I public, public L Parce que M me d'Anglefflont et sa nièce se trouvaient là !
II savait bien sa cause gagnée d'avance. Une femme inintelligente se laisse toujours convaincre, et jamais une coquette ne boude contre sa vanité.
La réconciliation fut complète, M. d'Orsel jura — sur Thonneur! — qu'il n'avait jamais courtisé Nancy. Il se souciait aussi peu de M me Roller, que jadis de M lle Carlier. Simples méchancetés de M" e d'Anglemont, ces allusions dont s'offusquait Juliette. Pendant qu'il s'acheminait vers le Petit- Club, en mordillant sa moustache, Jacques se félicitait de son habileté. Tout n'était pas mensonge dans ses paroles à M me Roller. Entraîné par la première fougue de sa passion, il avait bien écrit à sa *œur ; mais il n'ajoutait pas que la réponse de M me de Servignac n'était nullement favorable. La marquise ne disait pas à son frère : « Épouse-la donc puisque tu l'aimes ! » mais bien : « Si tu épouses cette fille-là,
je ne te reverrai de ma vie ! » D'ailleurs, M. d'Orsel 8 a Pplaudissait que les choses eussent ainsi tourné.
Il continuerait discrètement sa cour commencée Il profiterait de cet avantage énorme : la jeune femme s'imaginait l'avoir un instant méconnu.
La pauvre Nancy se trouvait en face d'ui homme dangereux. Redoutable comme tous le hommes que les femmes ont gâtés, Jacques n'avai qu'un point faible : son excessive sensualité. Quan< son tempérament le dominait, il était capable d< mille folies. Mais, cette fois, le capitaine attachai trop d'importance à sa conquête pour ne pas évi ter toutes les imprudences. Il s'interrogea très fran chement, se disséquant lui-même, avec le cynisnn tranquille qu'il apportait en ses histoires d'amour
« — Quelle est la nature exacte de mes impres sions? pensait-il. Évidemment j'ai pour Nancy ui sentiment tout autre que pour Juliette et pou: Rose. J'y mets beaucoup plus de mon cœur et moin! de ma vanité... »
Jacques se rendait parfaitement compte que Ta mour chez lui n'existait pas sans le désir; dange reux écueil qu'il devait adroitement éviter. Nanc; était de ces femmes qui se révoltent à toute pensé brutale : pour la séduire, il fallait lui parler A sentiment, non de sensation. Qu'elle n'aimât poin son mari, M. d'Orsel en était sûr. Un homme comim Désiré commandait l'estime et la sympathie : pe
plus. Puis, du flirt ancien restait mieux qu'un souvenir. En persuadant à M me Roller qu'il projetait jadis de l'épouser, et que seul un malentendu les avait un instant désunis, M. d'Orsel jouait serré.
«—Je n'ai qu'un moyen de triompher d'elle, songeait-il encore : la convaincre que mon amour n'est que platonique. Dans quelques jours, je romprai plus ou moins ouvertement avec Juliette : Nancy croira donc qu'elle est seule adorée. Personne n'est sûr de ma liaison avec Rose, si d'aucuns la soupçonnent. M me Roller ne se doutera pas que, me brouillant avec la maîtresse qu'on connaît, j'ai gardé la maîtresse qu'on ignore... »
Peu de femmes se méfient quand on les courtise. Comment devineraient-elles tant de calcul, de ruse et de perfidie chez l'amoureux tendre, empressé et galant? Encore celles qui ont de l'expérience peuvent-elles se défendre. Les débutantes n'ont d'autre arme que leur instinctive honnêteté. Par malheur, Nancy était crédule. A la fois très intelligente 6t très naïve, elle pressentait un péril que sa droiture l'empêchait de redouter. Et, pendant que le comte établissait avec calme le bilan de son entre- Prise, elle s'abandonnait au charme de l'émotion ressentie.
* — Voilà donc la vie, pensait la jeune femme,
pendant que sa Victoria roulait sur la Corniche. Sans le piège savamment tendu par ma tante, je serais aujourd'hui M me d'Orsel. Jacques me plaisait infiniment. J'avais bien deviné la loyauté, la sincérité de son cœur. Par bonheur, je ne l'aime /rfti*, si un moment je me suis sentie entraînée vers lui. La meilleure preuve que je ne l'aime plus, c'est que j'aime Désiré... »
Cherchait-elle à se tromper elle-même ? Non pas: elle était sincère. La créature humaine leurre toujours son esprit au profit de son cœur. Nancy se croyait protégée par un sentiment qui n'existait pas. Loin de s'effrayer, elle envisageait avec plaisir la possibilité d'une affection toute fraternelle qui l'unirait à Jacques. Liaison de cœur, douce, mystérieuse et chaste! Toute jeune fille attend du mariage autre chose que ce qu elle y trouve. Elle rêve d'un prince charmant, élégant et poétique. Hélas ! la réalité la désillusionne bien vite. C'est donc ça l'amour, ce divin amour que tous les poètes ont chanté? Avant l'éveil des sens, elle n'éprouve que du dégoût pour ces fatalités de la chair qu'elle est condamnée à subir. Et comme elle se réfugie avec joie dans le sentiment que la sensation n'avilit pas!
Rentrée aux Imbergères, Nancy continua son examen de conscience :
«—Est-ce que je commets une mauvaise action en m'abandonnant à la sympathie que Jacques m'inspire? Nullement. Il ne peut plus être un étranger pour moi après ce qui s'est passé entre nous... »
Et de nouveau elle souriait à cette vision d'une tendresse très pure et très noble. Elle aurait dû se dire qu'elle était coupable, puisqu'elle n'aurait eu garde d'avouer à son mari ce qu'elle pensait. Cette idée n'effleura pas même son esprit. C'est que toutes ks femmes inventent un code particulier, où elles entendent l'honneur à leur façon. Pour elles, l'infidélité du cœur n'existe pas ; et, tant qu'elles gardent la fidélité du corps, elles s'estiment non coupables. Comme si la première n'était pas une initiatrice à !a seconde !
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