C ^TR AL
Un soir, comme Mélitte rentrait aux Imbergères, elle fut accostée tout à coup par le comte d'Orsel, qui la guettait.
— Je sais combien vous aimez votre maîtresse, mon enfant. Veuillez lui donner cette lettre... Et surtout, soyez prudente. Ne la remettez que lorsque M me Roller sera seule.
Instinctivement, la quarteronne eut envie de répondre par un refus. Elle n'osa pas. Depuis quelques jours elle voyait Belle-Madame songeuse, presque triste, constamment silencieuse. Jugeant Nancy par elle-même, Mélitte se doutait bien que la jeune femme et Jacques s'étaient de nouveau rencontrés. « Il faut qu'elle l'aime pour ne jamais me parler de lui », pensait-elle. Servantes 01»- ^grandes dames, elles ont toutes une âme pareille ^
elles ont toutes la même science innée des raisonnements du cœur. Un amour qui naît se plaît aux confidences; un amour qui fleurit a besoin du secret. Au surplus, mieux valait risquer une gronderie que commettre une maladresse. Glissant dans son corsage la lettre de M. d'Orsel, elle attendit que Nancyfût remontée dans son appartement. Sans prononcer un mot, la quarteronne lui remit la frêle enveloppe.
— Qui t'a donné cela, ma petite?
— M. d'Orsel, Belle-Madame.
Nancy devint très rouge : elle feignit de poser le papier sur sa toilette, d'un air indifférent. La quarteronne eut soin de se retirer discrètement : elle savait bien que M me Roiler ne briserait pas le cachet e n sa présence. Jacques avait écrit quatre pages très tendres, banales comme toutes les lettres d'am our. Du commencement jusqu'à la fin, il répétait les mêmes serments, brodant de jolies phrases sur * e thème accoutumé. Il sollicitait humblement la P e ^ mission d'écrire tous les jours sous le couvert de Mélitte.
"- Comme il m'aime ! pensa M me Roiler.
^vant le dîner, où le nouveau ménage avait con- ** plusieurs personnes, elle trouva moyen de rere trois fois ces protestations de tendresses pures*
Quand elle descendit au salon, son bonheur se lisait dans ses yeux.
— Je ne sais pas comment vous vous y prenez, lui dit M me Hattier-Beauvoisin en l'embrassant : vous embellissez tous les jours I
M me d'Anglemont eut soin de mettre bien vite la conversation sur Jacques.
— Ah! çà, général, demanda-t-elle brusquement, que devient le beau d'Orsel ? On vous accuse d'avoir condamné votre officier d'ordonnance aux arrêts forcés.
— Je le vois à peine. Sitôt son service achevé, le capitaine disparaît.
— Pas pour se rendre au cercle, affirma Saint- Gel : on ne l'y a pas vu depuis trois jours.
Et l'homme bien informé de raconter avec beaucoup de détails qu'on soupçonnait le comte de nourrir une passion mystérieuse. D'aucuns se récrièrent. Une passion ? Impossible. Et M me de Ghevry ? Mais Saint-Gel ne se laissait pas aisément démonter. Il certifia que Jacques et Juliette ne se voyaient presque plus. De vrai, M me de Chevry était nerveuse, agacée, de mauvaise humeur.
— Que vous êtes insupportable avec vos bavardages ! s'écria le général. Laissez donc ce pauvre Jacques tranquille : il a bien le droit d'agir à sa guise
Mais man Jeannette désirait trop qu'on s'occupât des faits et gestes du capitaine. Elle se mit à questionner Saint-Gel, qui inventait des renseignements quand il était mal informé. Et c'est ainsi que la pensée de Nancy, occupée déjà par Jacques, ne fut pas distraite un instant de sa douce hantise. Elle se taisait, laissant ses hôtes discourir à leur aise. Mais tout bas elle souriait, se disant qu'elle seule connaissait le secret du jeune homme. C'est pour elle que Jacques allait sans doute rompre sa liaison avec M me de Chevry, pour elle qu'il devenait triste et sauvage, pour elle qu'il s'enfuyait du monde. Dans le courant de la soirée, le général parla d'un désastre financier qui menaçait d'atteindre gravement la place de Marseille. [Désiré se trouait dans son élément. Il émit des pensées justes, qu'inspirait son expérience des affaires; sujet m oins attrayant pour une jeune femme. D'ailleurs, n 'avait-il pas le grand tort d'être le mari? Et pendant qu'il exprimait des idées saines mais un peu Prosaïques, Nancy comparait mentalement les deux hommes : celui qui était son maître et celui qu'elle Voyait son esclave. Le contraste entre eux était frappant. Ce colosse au geste timide, à l'allure embarrassée, ressemblait si peu à l'officier hardi, d'une étégance raffinée !
M me d'Anglemont partit la dernière. Quand son" coupé eut disparu, Désiré prit le bras de sa femme et l'entraîna dans le parc.
— Enfin nous sommes seuls ! J'enrage à la pensée que nous appartenons au monde avant de nous appartenir à nous-mêmes ! Pourquoi ne pas réaliser le projet que nous avions conçu naguère à Bordighera ? Fermer notre porte aux importuns et vivre en sauvages !
— Mais, mon ami, ce serait à périr d'ennui!
Il eut un geste brusque :
— Vous, peut-être ; moi, non ! Comment ferais-je pour m'ennuyer puisque vous seriez là!
— Oubliez-vous donc qu'ils sont vos amis, ceux-là que vous appelez des importuns?
— Je n'ai plus qu'une amie, c'est vous ! vous seule I Ah! chère, l'immense place que vous avez soudainement prise dans mon existence!
Il la saisit entre ses bras avec une telle ardeur que Nancy ne put réprimer un cri d'effroi.
— Je vous ai fait mal? Vous tremblez!
Un frisson la secouait. Elle venait d'avoir un mouvement d'instinctive répulsion. Quand elle fut rentrée chez elle, Nancy poussa le verrou de sa porte, sachant bien que Désiré ne tarderait pas à venir. Elle se prétendrait souffrante pour demeurer
BELLB-MADAME. 1*5
seule. Et cependant, tout au fond d'elle-même, la jeune femme s'accusaitd'injustice et de méchanceté. En somme, que reprochait-elle à son mari? Rien. Impossible d'être plus tendre, plus amoureux. Nancy se rendait compte qu'il souffrait par elle, — malgré elle. Pourquoi, lui avait-il déplu ce soirlà, pendant le dîner, pendant la soirée ? Il n'avait point changé depuis la veille. Alors si ce n'était pas lui, c'était donc elle? Nancy eut pendant quelques instants la vision très nette de la réalité : Désiré lui déplaisait parce qu'elle aimait Jacques. La jeune femme avait un grand fonds d'honnêteté. Dans une heure de logique, elle comprit que l'infidélité du cœur était aussi coupable que l'autre..
En dépit de tous ces raisonnements, elle ne pouvait lutter contre les sophismes qu'elle prenait pour des vérités. Où serait le mal de vivre un roman très chaste? Encore une fois, comme le disait M me de Guerny,le cœur chez elle emportait toute logique. Du moins, si elle ne pouvait chasser Jacques de son s °uvenir, — est-on maître de sa pensée? — elle ne v °ulait pas que Désiré en souffrît. Et quand, le len- ^main matin, son mari se présenta chez elle, in- Çuiet de savoir comment elle se trouvait après sa
P^tendue indisposition, Nancy l'accueillit avec un sourire.
— Excusez-moi, dit-elle. J'étais maussade hi au soir... Voulez -vous me faire un sacrifice? Aba donnez votre usine pour ce matin, et promenon nous dans le parc.
Elle appelait cela un sacrifice, la coquette ! Dési jeta un cri : un violent amour ne se rassasie jaim de ces petites joies. Il allait donc retrouver une • ces intimités charmantes qui évoqueraient le so venir de la lune de miel. Tous les deux mo tèrent au sommet du parc, au milieu des gran arbres. Là, une admirable vue se découvrait so dain aux yeux étonnés. La mer, sillonnée de vai seaux, étalait sa robe verte et bleue, lamée < franges d'or par les rayons de soleil. Nancy rega dait, pendant qu'assis à côté d'elle, Désiré sern sa main entre les siennes sans prononcer un me Cet homme timide goûtait en ce moment le bo heur dans toute sa plénitude. Avec une émoti< très douce, il parla de lui, d'elle, de sa passif toujours jeune, endépitdes ans qui commençaie à neiger. Et il sut trouver des mots éloquenl des pensées fines qui troublèrent Nancy. Penda qu'ils redescendaient l'un et l'autre vers le ch teau, elle s'accusait, elle se condamnait tout ba Désiré l'adorait; et c'était son mari, son maîtr* Quel amour vaudrait jamais celui de cet homm
Par malheur, la lettré quotidienne de Jacques arriva, et le cœur de la jeune femme fut de nouveau partagé entre deux sentiments contraires. Ces drames de la conscience ont parfois une intensité très aiguë. Quand le monde voit une femme déserter ses devoirs, il prononce presque toujours un jugement hâtif, sans étudier les circonstances exceptionnelles qui ont précédé la chute. L'opinion ne se détermine jamais d'après la faute : la situation sociale est tout. Pour les femmes ri'ches, et qu'on croit soutenues par leurs alliés, le monde a des trésors d'indulgence : il réserve ses sévérités pour les humbles et les faibles. Et dans ces exécutions sommaires, la lâcheté des hommes a'a d'égale que la perfidie des femmes. Que de malheureuses créatures ont lutté comme Nancvî Encore, M me Roller ne se reprochait que des penses. Toute la journée, pendant que Désiré était à son travail, elle essaya de. se soustraire à la tendre s °ngerie qui la hantait. « — Je serai la plus forte, s °ngeait-elle. Mon mari m'aime, et moi... » Elle Posait plus ajouter, comme quelques jours aupara vant : « — Et moi j'aime mon mari... » Elle se s °Uvenait avec effroi d'une théorie émise récem- ^fcnt devant elle par le général Hattier-Beauvoi- Slr * : « Une femnle n'est protégée que par le sen-
liment qu'elle éprouve. Ayant le cœur pris, ell est invincible. Celle dont le cœur est libre est voué à la défaite : ou le temps, ou la vanité, ou Tin térêt triompheront d'elle. En réalité, Mesdames votre vertu n'existe pas : elle dépend des circon stances ! » On s'était beaucoup récrié, surtout lors que M me d'Anglemont, approuvant le général, avai ajouté : « Pas si faux, le paradoxe ! » Et, se rap pelant cette théorie, Nancy la discutait avec elle même. Sa vertu dépendrait donc non de sa vo lonté réfléchie, mais des hasards de son existence Ce soir-là, Désiré revint beaucoup plus tard qu d'habitude. En le voyant triste et soucieux, sa femm l'interrogea tendrement.
— En effet, mon amie, j'ai un gros ennui. Vou vous rappelez ce désastre financier dont nous par lions hier à dîner? Me voilà forcé de vous quitte pendant huit jours et de partir pour Paris.
Nancy eut un élan spontané :
— Voulez-vous que je vous accompagne ?
M. Roller hésita une minute. Il était agacé, no de faire ce voyage, mais de quitter sa femme. A lieu d'accepter avec joie, il songeait que Nancy au rait à Paris une existence peu gaie. Pris par se courses, par ses rendez-vous, il ne serait jamais au près d'elle. Et il était de ces hommes qui aimen
une femme pour elle, et non pour eux-mêmes.
— Tu es une adorable créature, répliqua-t-il. Certes, je suis heureux, très heureux que tu aies songé à ne pas te séparer de moi, mais... Tiens ! n'en parlons pas : j'ai trop gros cœur de partir.
C'est elle maintenant qui n'osait plus insister; elle qui n'osait plus dire à son mari : « — La solitude m'effraie. Quand vous êtes là, je puis lutter, je puis me vaincre... » Comment avouer qu'elle voulait suivre Désiré, non parce qu'elle l'aimait, lui, mais parce qu'elle en aimait un autre? M. Roller, décidé à se sacrifier, condamna résolument sa porte. Il ne voulait recevoir que le général : en un court billet, il l'avait prié de passer aux Imbergères. En arrivant vers neuf heures, M. Hattier- Beauvoisin le trouva en pleine besogne, entouré de paperasses qu'il achevait de mettre en ordre.
— Comment, tu pars?
— Il le faut bien. Je prends le rapide demain matin.
— Alorsje devine pourquoi tu m'as si vite mandé, m °n camarade. Ne crains rien, nous ferons si "* e n, ma femme et moi, que Nancy ne s'ennuiera P a .s trop.
Oui, Nancy avait peur. Et dès qu'elle fut seul» aux Imbergères, le danger qui la menaçait lu apparut nettement. Elle redoutait beaucoup moin: Jacques qu'elle-même. En somme, M. d'Orsel ne se montrait pas, s'il écrivait tous les jours avec une tendre régularité. Mais elle, elle, Nancy, n( pouvait distraire sa pensée de ce roman qui vivai et palpitait à ses côtés. Résolue à triompher, elh crut prendre un parti héroïque en n'ouvrant pluî ces lettres' qu'elle attendait la veille encore avec tant d'impatience. Au matin, elle glissa sous une enveloppe celle qu'elle venait de recevoir, en 3 ajoutant ces quelques mots : « Je vous supplie de ne plus m'écrire. »
— Mon enfant, dit-elle à Mélitte, porte toi-mêm< ce paquet chez M. d'Orsel. Insiste pour le remettra
à lui-même. A aucun prix tu ne dois le confier à son ordonnance.
Elle soupirait, la pauvre Nancy, et Mélitte soupirait aussi en la regardant de ses grands yeux tendres. La servante souffrait tout comme la maîtresse, et ne comprenait pas que Ton fût ainsi dur et sévère pour soi-même. Mélitte aimait Pierre autant que Nancy aimait Jacques : il n'entrait pas dans le cerveau de la quarteronne qu'on se fît le bourreau de son propre cœur. Si Pierre eût été là, elle n'aurait pas songé à se plaindre... Et voilà que Belle-Madame, heureuse et riche, ne goûtait pas k bonheur qui s'offrait à elle 1
Mélitte se hâta d'obéir. Une heure après, elle était de retour aux Imbergères.
— Tu as vu le comte ?
— Oui, Belle-Madame.
— Qu'a-t-il dit? Qu'a-t-il fait?
— Rien, d'abord. Après avoir brisé le cachet, M- le comte a lu la ligne que vous aviez tracée sur enveloppe. Alors, très pâle, il a passé sa main sur 5es yeux. Puis il m'a dit : « Il sera fait selon sa v °lonté. »
Nancy détourna la tête : elle regrettait déjà son sac rifice ! N'imposait-elle pas à Jacques une souffrance nouvelle? Pendant la journée, elle ne vou-
lut pas sortir, craignant de le rencontrer. Son amie M»' Hattier-Beauvoisin vint la chercher avant le dîner.
— Je vous enlève, ma petite. Et ne refusez pas ! J'ai pleine autorité sur vous pendant l'absence de votre mari. Ne vous habillez pas : inutile. Nous serons seuls tous les trois.
M me Roller aurait refusé l'invitation si elle avait su que le capitaine devait dîner aussi chez son général. Et cependant elle eut une petite déconvenue à la pensée qu'il ne s'y trouverait pas. Le cœur féminin est fait de contradictions. Du moins cette course et cette spirée en ville égayèrent la recluse. Le général avait beaucoup d'esprit, et Nancy éprouvait une réelle sympathie pour ce galanl homme. Il fut plein de verve et d'entrain : pai plaisir autant que par devoir, il essayait de distraire sa protégée.
— Expliquez-moi un mystère, lui demanda-t-il Pourquoi votre mari est-il parti seul ?
— Je désirais l'accompagner : il n'a point voulu J'ai cru comprendre qu'il craignait pour moi l'ennu de la solitude, dans ce grand Paris où je ne con nais personne. Ici, au contraire, il me sait au miliei de mes habitudes, entourée d'amis tels que vous qui me gâtez si gentiment.
— N'importe! Abandonner sa jeune femme au bout de quelques mois de mariage... Ce serait imprudent avec toute autre que vous.
Nancy se sentit rougir : elle méritait si peu un pareil éloge! Cependant, quand le général lui souhaita le bonsoir, après l'avoir escortée jusqu'à la grande allée qui montait aux Imbergères, elle était plus contente d'elle. La nuit, d'une admirable pureté, conviait à la rêverie. Au lieu de rentrer dans son appartement, Nancy enveloppa sa tête d'une mantille, et s'enfonça dans le parc. Elle arriva bientôt dans le fourré d'arbres où Juliette et M mo Soulac s'étaient réfugiées le soir du bal.
« — Que fait-il à cette heure-ci? pensait-elle. Il est au cercle, sans doute, cherchant à se distraire... Pauvre garçon ! »
Soudain, elle entendit un bruit de feuilles froissées, et tressaillit. Etait-ce un lièvre peureux qui s'enfuyait ou quelque merle éveillé qui voletait lourdement dans les branches? D'un bond, Jacques sortit hors du taillis, et courut auprès d'elle.
— Vous ! vous ! balbutia Nancy dans son effroi grandissant.
M. d'Orsel avait pris les mains de la jeune femme entre les siennes, et les serrait tendrement.
— Je vous fais donc bien peur? demanda-t-il
d'une voix très douce. Peur? moi qui obéis docilement à toutes vos volontés ! Vous me défendez brusquement de vous écrire, après m'y avoir autorisé... Est-ce que je me suis plaint?
— Alors, pourquoi êtes-vous ici?
— Parce que toutes les nuits je rôde à travers ces arbres, parce que ma seule joie est de voir de loin la maison où vous reposez. Si vous n'étiez pas venue dans le parc, vous auriez ignoré ma présence...
11 s'était assis près d'elle, et de sa voix persuasive il lui racontait sa vie, sa lamentable vie, depuis leur dernière rencontre. 11 ne sortait de chez lui que pour son service. On ne le voyait plus nulle part... Et Jacques ne mentait pas, Nancy le savait bien. Ce qu'il lui disait, d'autres le lui avaient dit déjà. Comment se fût-elle doutée que tant de douceur enveloppait beaucoup de perfidie? Comment se serait-elle méfiée, elle si crédule et si sincère ? Est-ce que les natures loyales soupçonnent jamais la déloyauté des autres?
- ... Et cette causerie d'amour continuait chaste, infiniment tendre, dans le grand silence de la nuit. Les parfums voltigeants, l'acre senteur des arbres, montaient au cerveau de la jeune femme, la grisant, l'étourdissant, l'empêchant de voir le péril.
Pour se protéger, Nancy renonçait au bonheur de lire les lettres de Jacques : et voilà que même ce sacrifice ne servait à rien !
Il fut le premier à dire : « Je pars... il le faut... » C'est qu'il redoutait sa fougue sensuelle. Le charme pénétrant de cette rencontre nocturne lui tournait la tête : et il risquait de tout perdre, si l'amant passionné se laissait trop vite deviner sous l'amoureux platonique. Du moins, s'il trouvait sage de s'éloigner d'elle, il tira bientôt profit de cette prévoyance. Nancy fut charmée, — et rassurée : aussi Jacques obtint qu'elle reviendrait le lendemain à la Même heure. Et, comme elle s'efforçait de ne pas promettre, il invoqua tant de bonnes raisons qu'elle n'osa plus refuser. Était-ce donc là sa récompense? Lorsqu'il avait le bonheur de la sentir près de lui, dans le profond repos de cette nuit embaumée, il consentait à s'enfuir ! Ne lui saurait-elle
P as gré d'un pareil sacrifice ? Pauvre, pauvre Nancy !
EUe était bien condamnée d'avance !
M me Roller se glissa dans le château, craintive et
frissonnante, emportant de la joie plein son cœur.
Mie aimait, elle était aimée... Une délicieuse insom-
nie la tint éveillée jusqu'à l'aurore. Elle revivait
miI *ute par minute ces deux heures inoubliables.
^Pendant toute la journée du lendemain, elle en
f3* &ELI.E-MADA.M-
■*vo*|oa Le -souvenir, étnae. ravie, sans défense co* tr» le <:oarmt »îai L-*atminaLt- Un.*» seule personÉ avait deviné mq secret : Méiitte. Méiitte. qui. t wlle. zn^ttiit sa «îh^re Belle-Madame, afia qu nal ne pàt la -surprendra. La nuit, dans le parc, ave ni étranger : MéLitte. qui ne s'était couchée qu'e entendant se refermer discrètement la porte d sa maîtresse. Et. à son réveil, la quarteronne n ToyaitM - * Rolier.non plus triste et pensive coma les jours précédents, mais follement joyeuse, teint animé, les veux luisants. Un amour naissai est un poison subtil qui embellit sa victime avai de la tuer. La créature vaincue ne peut résister cette absorption lente : et c'est ainsi que succon lient les volontés les plus robustes.
Toute cette journée-là, Nancy trouva les heur lourdes. Cependant elle ne quitta pas les Imbe gères. Ayant, la veille, promis sa visite à M me Ha tier-Iteauvoisin, elle écrivit un mot à son ami alléguant une excuse banale, se prétendant sou frante. Elle craignait tant de ne pouvoir celer joie! Vers le soir, Nancy entraîna Méiitte dans parc. Son amour heureux s'intéressait à Tamoi de cette douce, charmante et fidèle créature q ▼ivait h ses côtés avec une résignation de chi< dévoué.
— A nous deux, ma petite, commença M me Roller quand elles furent assises sous les arbres. Et M. Pierre? Que devient-il, M. Pierre? J'espère qu'il t'écrit souvent?
— Très souvent, Belle-Madame.
— Daigneras-tu me révéler ce qu'il fait à Paris?...
Et, fière d'être interrogée, Mélitte dit enfin son secret. Natalis avait écrit un poème, un admirable poème qui chantait leurs jeunes amours. . . Et là-bas, dans la grande ville, il rôdait tristement, en quête d'un éditeur, frappant à toutes les portes, qui tardaient bien à s'ouvrir. M mc Roller restait stupéfaite. Comment ! l'amoureux de Mélitte était un poète ! Alors Nancy comprit pourquoi le visage de l'humble fille exprimait à présent une sérénité si haute. Les femmes, et surtout les femmes de couleur, possèdent une grande faculté d'assimilation. Aimant un homme doué d'une intelligence supérieure, Mélitte tentait de se hausser à son niveau, et la figure reflète toujours les pensées nobles que le cerveau conçoit. Mélitte dit tout, et comment Pierre se glissait la nuit dans le parc, et comment elle s'était peu à peu grisée de cet amour subtil et vivace. Quand elle lut les vers du jeune homme, Nancy battit des mains.
— Ils sont ravissants, les vers de ton poôte ! s'écr t-elle.
Mélitte ne rougissait point de sa chute, chi voulue, préméditée, réfléchie. Sa confession loyale. A peine baissa-t-elle un peu la voix p< raconter le dénouement du premier chapil M ma Roller comprenait : Mélitte s'était livrée t entière... Comme l'histoire de Tune ressembla l'histoire de l'autre! A cause même de cette rite, Nancy goûtait un infini plaisir à ce récit n Elle retrouvait tant de pensées à elle, la maître* dans les pensées de la servante î En amour, les tuations sociales s'effacent, et les rangs se rapp chent : la duchesse et la pauvre fille n'ont pas d< façons de sentir. Ainsi Nancy comme Mélitte, litte comme Nancy, subissaient l'empire d'un s Ument vainqueur. Mais Tune acceptait la fata logique du dénouement, tandis que l'autre la poussait avec indignation. Une idée germait d le cerveau de M me Roller :
— Ah ! ma petite, dit-elle dans un éclat de r tu as eu joliment raison d'être franche î Fais al 1er la vietoha. Je descends en ville afin de m'oc per de ton bonheur...
Justement parce qu'elle sentait comme Mélii parce que leur Mat d'Ame était pareil, Nancv v
l Q t aplanir la route où marchait sa fidèle quarteronne. Ceux qui aiment savent seuls comprendre balourdes autres; seuls, ils ont de délicates penses. Mélitte restait songeuse, tandis que M me Roller
• Pétait gaiement. Que signifiaient les paroles de
sa maîtresse, et comment celle-ci pourrait-elle <( s'occuper du bonheur » de sa servante ?
Nancy ne resta pas plus d'une heure absente : elle revint radieuse.
— Nous montons dans ma chambre, mademoiselle Mélitte, dit-elle avec une gravité comique.
Quand elles furent seules, Belle-Madame ouvr *t son secrétaire, et prit deux billets de mille francs.
— ■ Tu ne comprends pas encore ? Attends un peu . ^°is-tu cette phrase que je viens d'écrire sur une * e uille de papier à lettre... ?
La phrase disait ceci :
(( Offrande d'un ami inconnu pour éditer la Chan- \ (( s °n de V amour. »
— -J'ai consulté l'imprimeur de la fabrique. Tu
1116 donnes l'adresse de M. Pierre, et demain il
re Çoit cette lettre chargée... Y es-tu maintenant?
^ e poème de ton amoureux doit être fort beau, si
J en juge par les vers que tu m'as montrés. Nous
foi octroyons de quoi le faire imprimer. De cette
façon, M. Pierre devient célèbre, et, une fo: lèbre, il devient riche !
Certes, Mélitte était accoutumée aux bonté générosités de Belle-Madame : cependant cet elle fut touchée aux larmes. C'est qu'on est reconnaissant pour soi que pour ceuxqu'on ail pendant que la quarteronne s'éloignait afin d ter elle-même la précieuse lettre à la poste, 1 songeait aux confidences reçues. Ainsi, parce c aimait, parce qu'elle se savait aimée, A s'était loyalement donnée ! Timide comme dépeignait, Pierre n'eût rien osé : il se fûl gné à l'attente. Et c'était la femme qui alla devant des désirs de l'homme ; c'était la f qui s'offrait, abdiquant même la coquetterie défense...
« — Mélitte vaut-elle mieux que moi? p Nancy, ou bien aime-t-elle plus que moi?...
M me Roller se voyait en face de la réalité taie; pour la première fois, elle comprena l'amour platonique d'un homme peut existe durer longtemps. Par malheur, sa nature ci et prompte à l'illusion se plaisait à voir lesc dans leur vérité relative : elle jugeait Jacques comme il était, mais comme elle voulait qu' Pourquoi cet homme-là ne serait-il pas sup<
aux autres? Pourquoi n'attendrait-elle pas de lui une générosité plus grande, un désintéressement plus haut? Et, bercée par cette espérance, elle attendit impatiemment l'heure du revoir... Oh ! la longue, longue, longue journée !
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54, pues CENTRALE 1
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Beaucoup d'hommes sont pareils au comte d'Orsel. C'est-à-dire qu'ils considèrent la femme courtisée comme une ennemie : une ennemie qu'on attaque et qui se défend. Toutes les armes leur paraissent bonnes dans ce combat du désir contre la pudeur. Jacques avait pour lui son expérience et son audace. 11 disait à Nancy : « — Je ne pense qu'à vous, je ne m'occupe que de vous... », sachant bien que Belle-Madame n'ignorait pas son évasion subite du monde où l'on s'amuse. Mais il se gardait bien de lui révéler le « pourquoi » de cette nouvelle existence. Très bon officier, ambitieux, aimant son métier de soldat, il se préparait à l'École de guerre. Condamné par son travail à la retraite» il tirait profit auprès de Nancy de sa réclusion forcée. M"* de Chevry se dépitait bien un peu
d'être reçue plus rarement que jadis dans le home d e l'ingrat : mais enfin elle se résignait. Qu'eût-elle M* si elle avait su que, chaque soir, la cantatrice c °nsolait le solitaire !
Et M. d'Orsel ne s'ennuyait pas, lisant, étudiant beaucoup pendant le jour, attendant sans trop ** impatience que la nuit ramenât l'heure du rendez-vous. Les choses marchaient telles qu'il le s ouhaitait. Le voyage imprévu de Désiré réjouit fort *e jeune homme : c'était lui livrer la partie trop belle. A peu près sûr que par ces belles nuits tempérées, Nancy ne résisterait pas à la séduction de la promenade, le capitaine était certain delà rencontrer dans le parc des Imbergères. Il espérait moins obtenir des rendez-vous suivis ; et voilà que Belle- JVIadame consentait ! Une demi-heure avant le moment fixé, M. d'Orsel se glissait sous les taillis. Pas une minute il ne craignit qu'elle ne vînt pas. Nancy l'aimait : impossible d'en douter. Le trouble même de la jeune femme, son effroi instinctif révélaient le secret de son cœur. Quand elle parut, il alla vivement au-devant d'elle, et, couvrant de baisers les petites mains qu'on lui abandonnait :
— Oh ! chère, comme vous êtes bonne d'avoir tenu votre promesse I
Nancy frissonnait.
— Ce que je fais là est mal...
Naturellement, il protestait avec indignation.
Oh ! Jacques jouait bien son rôle ! Il n'ignorait aucune des banalités qui rassurent les consciences timorées. Gomment pouvait-elle rougir de la très tendre affection qui les unissait? Ce n'est pas commettre une faute que d'écouter son cœur! etc., etc.. Les phrases sont toutes faites !
— Voyez-vous, disait-il, de sa voix persuasive, je n'ai jamais aimé avant de vous connaître. Est-ce qu'on peut donner ce nom d'amour à des galanteries vulgaires ?
Une femme un peu experte, ou même simplement un peu coquette, aurait deviné l'effronterie de ce mensonge. Mais les plus honnêtes, les plus naïves, sont toujours aisément dupées. Et Jacques continuait, lui jurant qu'elle était pour lui le commencement et la fin de tout, qu'en dehors d'elle aucune ambition ne lui tenait au cœur. Et pendant qu'il murmurait ces paroles douces et perfides à l'oreille charmée de Nancv, il serrait ses mains plus fort, comme pour glisser en çlle un peu de sa fièvre et de son désir à lui. La pauvre créature subissait l'étrange empire de cet homme : rassurée parce qu'il évitait tout geste, toute parole qui eussent alarmé sa pudeur défiante. Jacques
pouvait mesurer déjà ses rapides progrès dans ce cœur à demi vaincu. La veille, Nancy était restée dans le parc jusqu'à minuit. Cette fois, trois heures, quatre heures, s'écoulèrent avant qu'elle parlât de feutrer... Quel beau cadre d'amour, ce taillis épais, ces arbres frissonnants caressés d'un rayon de lune ! Autour d'eux, le calme d'une nuit provençale bercée par le chant des rossignols?. .. Tout ce que disait M. d'Orsel saisissait au vif cette créature loyale, mais trop romanesque, qui demandait à la vie plus <\ue la vie ne pouvait lui donner.
— Vous êtes surprise, murmurait-il, de me voir si craintif, si respectueux?... Je ne ressemble guère au comte d'Orsel qu'on vous a décrit! Vous me croyiez, comme tout le monde, un mauvais sujet? La vérité, c'est que par vous, pour vous, je suis devenu un autre homme. Vous imaginez bien que je suis moins pur, moins éthéré que vous. C'est dans votre rôle de femme de croire à l'amour platonique. Si je n'y crois pas, moi, du moins il me plaît de respecter vos illusions. Et puis j'ai la foi : j'attendrai. Imp<*ssible que vous ne m'apparteniez pas un jour. Seulement je me suis juré de vous obtenir et de ne pas vous prendre. Vous ne serez à moi que par la volonté réfléchie de votre cerveau, non par l'entraînement tendre de votre cœur.
Et Nancy le croyait! Pourquoi ne l'aurait-* pas cru? Dans la demi-obscurité, elle ne voyait ] l'ardeur fiévreuse qui luisait dans les yeux de J ques. Aussi, quand elle se leva pour rentrer château, s'appuyait-elle sans crainte sur le b qu'il lui offrait. Il frissonnait, lui, mourant d'en de la saisir entre ses bras, de la couvrir de baiser Il n'osait pas, craignant de l'épouvanter et de perdre à jamais.
Elle disparut; il restait seul. Alors il se ca< derrière un arbre, contemplant les fenêtres cloi Au bout de quelques minutes, une lueur scint derrière les jalousies. Une attente d'un quart d'he encore, et la secrète espérance de Jacques ne pas leurrée : les bougies s'éteignirent et la croi s'ouvrit. Il voyait Nancy, de loin, dans son ; gnoir blanc, à demi penchée et rêveuse... C était trop : le jeune homme perdit la tête. C chambre de jolie femme, de femme ardemir désirée, l'affolait. Il se glissa jusqu'à la maif cherchant du regard et de la main les creux el anfractuosités de la muraille. Nancy ne se doi pas encore du danger. Soudain elle tourna la et aperçut Jacques, qui grimpait assez rapidem Un cri s'étouffa dans sa gorge. Comment poun elle se défendre s'il arrivait auprès d'elle? Terril
elle regardait. Le premier étage était assez haut... Elle cessa de trembler pour elle : maintenant elle trembla pour lui. Un dernier effort, et le capitaine sautait de plain-pied sur le balcon... Soudain la main de Jacques glissa : il perdit l'équilibre, et tomba rudement sur le sol. La chute fut si lourde que Nancy jeta un long cri d'épouvante. Mais Jacques s'était relevé déjà. Il salua la jeune femme de la main, et s'enfonça dans le parc.
Ce petit drame bouleversa tout à fait Belle-Madame. L'homme qu'elle aimait, seul dans sa chambre, seul au milieu de la nuit! Elle n'accusait pas Jacques d'avoir manqué à sa parole : la femme pardonne toujours les fautes commises dans un coup de folie passionnelle. Toute sa sévérité, M me Roller la gardait pour elle-même. En permettant à Jacques de pénétrer dans le parc, en consentant à l'y rejoindre, elle avivait cet amour violent qu'elle lui commandait de réprimer : donc c'était elle la coupable, non pas lui. Et, s'examinant avec loyauté, interrogeant sa conscience, scrutant son arrière-pensée, elle se vit perdue, perdue !
Perdue! non. Elle lutterait avec vaillance. Oh! bien passée l'heure des sophismes et des illusions ! Nancy avait devant elle une voie toute droite : celle
du devoir et de la fidélité. Si elle en sortait un p elle en sortait complètement. Elle n'est pas as forte pour se défendre seule? Soit. Elle sail qui demander secours. Pauvre Nancy! Elle a b du mal à s'endormir, cette nuit-là. Cependant remords s'apaisent, son calme renaît ; elle se s à l'abri désormais. Sa résolution est prise. Pi qu'elle ne peut plus se protéger elle-même, < va se réfugier dans la chère maison où s'est éc< lée son heureuse enfance.
— Comment! Belle-Madame, vous sortez d< bonne heure? s'écrie Mélitte en voyant sa maître prête et habillée.
M me Roller hoche la tête sans répondre. Elle chez M m6 de Guerny. Non sans craintes, non s hésitations. A M me de Guerny, à cette noble fem qu'elle aime à l'égal d'une mère, il faudra t confesser. Et elle se sent coupable, Belle-Madar Coupable de faiblesse, presque de lâcheté. . . M lle T masset reste bouche bée lorsque apparaît son cienne élève.
— Eh quoi! Madame, vous ne nous avez d pcs oubliées?
Il y avait un peu d'ironie dans l'accent de sèche Florentine. Cette ironie ne tint pas dev l'élan de tendresse qui jetait Nancy entre ses br
Pour M me Roller, le meilleur dans son passé était
enfermé là, dans cette grande Cadenelle. Ses rires
de petite fille, ses tristesses et ses joies d'enfant,
palpitaient encore entre les arbres familiers, ses
premiers amis et ses muets confidents.
— Oh ! Mademoiselle Florentine, comme je suis heureuse de vous revoir I Est-ce que Madame est là?
Naguère, Nancy tremblait toujours un peu quand e He pénétrait dans le cabinet de la directrice: on tte s'y présentait que pour recevoir quelque douce Sronderie, d'autant plus redoutée qu'on la savait Plus tendre. Aujourd'hui, la jeune femme se retrouvait aussi craintive que la jeune fille. Que répondrait sa seconde mère? Quelle remontrance l ufligerait-elle à la coupable?
■ — Viens vite, ma jolie, s'écria M me de Guerny e n ouvrant ses bras. C'est mignon à toi d'être fidèle. Est-ce vrai ce que m'apprend M lle Thomasset? Tu Passes quelques jours avec nous? Mais comme tu e s triste!... Des larmes dans tes yeux?... Parle vite, ^a petite. A qui te confesseras-tu, sinon à moi?
Et, s'agenouillant devant sa vieille amie, Nancy commença le récit triste. Elle ne cacha rien, ni ses premières luttes avec M me d'Anglemont, ni l'impress *on produite sur elle par le comte d'Orsel; enfin
comment, dans sa désillusion, elle avait accept Désiré Roller. M me de Guerny écoutait, le front peu ché, émue par cet aveu loyal, et par ce cri de d^ tresse.
— Tu as été très coupable, ma pauvre enfant mais ton repentir est trop sincère pour ne pa mériter mon pardon. Maintenant, que comptes -t faire?
— Demeurer avec vous jusqu'au retour de moi mari... Ne me repoussez pas! La solitude est un conseillère perfide.
— Ma maison est la tienne. Mais te crois-tu sa« vée parce que tu te mets à l'abri pour quelque jours? Ah! Nancy, Nancy, combien j'avais raiso en te reprochant ta conception romanesque de 1 vie! A quoi se réduit l'aventure qui te ramène moi toute tremblante? Deux hommes se rencoir trentqui s'éprennent de toi. L'un demande ta mair l'autre garde le silence. Tu te crois dédaignée pa le second, et, par dépit, lu épouses le premier. U jour, tu découvres que ton préféré voulait, lui auss faire de toi sa femme. Et cela suffit! Et ton cœu se remet à battre! Et tu oublies ce que tu dois l'être généreux et bon qui t'a choisie entre toute pour te faire riche, toi qui étais pauvre, pour +~ faire heureuse, toi qui souffrais? Tu n'es plus uc
BELLE-MADAME. ni
enfant. Il y a dans la vie un autre but que l'amour : c'est le devoir. Devoir envers tes enfants, si Dieu t'en accorde ; devoir envers ton mari, qui t'a donné b bonheur, le repos, la dignité.
Nancy écoutait, le front courbé, sans répliquer Hfi mot. Toutes ces paroles, elle se les était déjà * dites ! Mais au fond de son cœur une voix parlait, e * combien séduisante ! Une voix qui répondait à M* 9 de Guerny : « Certes, vous avez raison, l'amour, Ce n'est pas le but de la vie... Alors, pourquoi estce la grande songerie des hommes et des femmes de mon âge? Quand j'aurai le vôtre, quand il aura ^6igé sur moi, je penserai comme vous, sans doute, c ornme vous qui êtes revenue des illusions dorées. ^'amour, ce n'est pas le but de la vie... Alors Pourquoi tous les poètes l'ont-ils chanté ? Pourquoi tous les philosophes l'ont-ils étudié? Pourquoi ^fcs êtres jeunes et robustes sont-ils morts pour * avoir perdu? »
Mais Belle-Madame ne demandait pas asile et Protection à sa vieille amie pour se révolter contre olle. Elle préféra tout dire, achever sa confession, révéler même ces pensées de « derrière la tête » dont on rougit parce quelles sont basses.
— Sauvez-moi, Madame, sauvez-moi, vous qui êtes ma mère! Depuis que cet amour me possède,
je rougis de moi. C'est vous qui avez raison. Mon mari est bon, tendre, généreux. Au lieu de lui savoir gré de ces qualités-là, je lui en veux de les posséder. Il m'a élue entre toutes pour partager sa fortune, et je me révolte à l'idée que je tiens tout de lui : tout ! Et le petit palais où je demeure, et le luxe qui m'entoure, et les hommages qu'on m'accorde. Est-elle assez coupable, votre pauvre Nancy ?
M me de Guerny comprit que ce n'était plus avec de la morale qu'elle triompherait. A ce cœur endolori il fallait de douces paroles. Elle savait aussi qu'on échappe rarement à l'influence du milieu. Dans cette calme retraite, Nancy revivrait ses années d'enfance, ces années chastes et bonnes où ses rêves d'adolescente ne montaient pas bien haut! Les souvenirs tendres apaiseraient cette âme meurtrie. La vue quotidienne de ces humbles créatures accomplissant avec courage leur besogne ignorée ramènerait insensiblement Nancy à la réalité des choses. Le roman paraît si mesquin quand on le compare à la dureté de la vie ! Pour commencer, M me de Guerny fit en sorte que la retraite de M me Roller chez elle ne soulevât aucun méchant commentaire. Sur son conseil, la jeune femme prévint son mari que, s'ennuyant aux Imbergères, elle atten-
drait le moment du retour chez sa vieille amie. Une seule personne trouva mauvais que Nancy eût choisi cette retraite : M me d'Anglemont. Naturellement ! Elle se plut à voir dans cette action bien simple une offense à ses droits naturels.
— Ah! chère Madame, disait-elle à M me Soulac, les enfants sont bien ingrats! J'ai toujours considéré Nancy comme ma fille, n'est-il pas vrai? Voyez si elle me témoigne la plus petite reconnaissance. Elle ne veut point demeurer seule en l'absence de son mari? C'est sage. Alors, pourquoi se réfugie-t-elle chez une étrangère, et non chez moi?
Elle enrageait, l'excellente femme ! Elle enrageait, sachant bien que chez M mc de Guerny sa nièce était à l'abri de tout péril.
On trouva tout naturel que M me Roller se fût retirée à la Cadenelle. Les plus méchantes n'y virent qu'une affectation de pruderie.
— Il paraît que cette petite a bien peur de la tentation I s'écria M me Soulac.
La médisance n'eut pas d'échos. Le plus heureux de tous fut Désiré. Avec son instinctive jalousie, — jalousie faite de méfiance et d'admiration, — il avait souffert en laissant, abandonnée à ellemême, cette femme, jeune, jolie et séduisante. Et voilà que de son plein gré celle-ci cherchait un asile protecteur! Rosine n'eût pas mieux agi pour rassurer Bartholo. Dans tout homme sincèrement épris, se cache un Bartholo. De même que chez toute femme veille la ruse charmante et naïve d'une Rosine. Seul, le capitaine refusa de croire à
la nouvelle, qu'il apprit à l'improviste en arrivant au Petit-Cercle.
Après l'aventure du balcon, il était rentré chez lui plein d'espérance et de joie. L'habile tacticien! Encore quelques jours et il triompherait aisément des derniers scrupules de Belle-Madame. Toute la nuit d'agréables pensées le bercèrent mollement. Jacques touchait à cette heure crépusculaire de la vie où l'on a l'écœurement des amours iaciles et le dégoût des caprices éphémères. Sa liaison avec M me de Chevry, sans être bien lourde, lui pesait par son caractère quasi officiel. Il supportait mieux Rose Danjanne, peu de gens sachant à quoi s'en tenir. A l'âge du capitaine, on est déjà mùr pour le mariage. Décidé à prendre pour femme celle-là seulement qui lui apporterait une très grosse dot, M. d'Orsel voulait mettre dans sa vie une affection sérieuse. Et c'était l'amour, l'amour vrai qui l'envahissait brusquement, violemment ! Un monaei it > il avait cru que Nancy ne lui pardonnerait P^ ses hésitations, lors des fiançailles avec Désiré. Puis,M mc d'Anglemont entrait en scène et devenait * a complice tacite du jeune homme. Un ou deux me Hsonges achevaient de tout concilier : et qu'imitait de mentir à cet homme peu scrupuleux? A P e ine sa cour commencée, il s'apercevait du près-
tige qu'il exerçait sur Nancy. Et, prudemment, avec son expérience perfide, il notait une à une les défaillances de ce cœur mal défendu. Peut-être, pendant les premiers jours, eût-il douté du succès final, en dépit de sa fatuité souriante. Mais le voyage de Désiré changeait tout. Belle-Madame accordait les rendez-vous nocturnes dans le parc. Dès ce moment, Jacques comprenait que l'heure du triomphe sonnerait bientôt .
Et du jour au lendemain, écroulement de l'échafaudage ! Belle-Madame s'enfuyait. Elle s'enfuyait, donc elle avait peur. Cet effroi déconcertait le séducteur, peu habitué à ce que ses victimes se dérobassent. Était-ce un jeu? Non pas. Il suffisait de connaître Nancy pour deviner la franchise de sa nature chevaleresque. Le comte raisonnait en soldat. Ville qui tremble, ville rendue. Encore faut-il multiplier les attaques pour que l'assiégé ne s'endorme pas dans une sécurité fausse. Vingtquatre heures après l'arrivée de Nancy chez M me de Guerny, le comte d'Orsel se présentait au parloir. M lle Thomasset vint, en personne, lui dire que M mc Roller condamnait sa porte. Jacques s'attendait à ce premier échec. Mais le lendemain et le surlendemain la réponse fut identique. Alors il résolut d'écrire. A sa grande surprise, Belle-Ma-
dame lui renvoya ses lettres. Et pas même décachetées!
— Le diable emporte la vieille sorcière! pensaitil (car il ne doutait pas que livrée à elle-même, M me Roller n'eût été plus curieuse et moins vaillante). Tant que le mari sera loin, je ne verrai point la femme; voilà qui est certain. Et j'en suis réduit à souhaiter le retour de cet homme dont le départ me réjouissait tant!
De vrai, sans l'influence de M me de Guerny, la volonté de Belle-Madame n'eût pas été si résistante. Dans cette maison, asile de ses premières années, °ù chaque livre, chaque chambre, chaque coin du parc, évoquaient les rêves d'autrefois, M mc Roller ^ souvenait de ses aspirations de jeune fille. Que de fois elle s'était dit :
— Ou je ne me marierai jamais, ou j'épouserai l'homme de mon choix !
Et le contraire était arrivé. Ayant choisi Jacques, e ^ e épousait Désiré. Par instants, elle se résidait, se disant qu'il y a une perpétuelle disproportion entre la vie que nous espérons et la vie W nous est accordée. Puis, toujours convaincue Qu'elle était victime des ruses de sa tante, Nancy ^udissait le destin qui l'avait empêchée d'apparte *tir au comte d'Orsel. Car elle ne mettait pas en
doute la sincérité, la droiture du jeune homme. Un malentendu seul les séparait. Elle ne soupçonnait pas la diplomatie retorse du séducteur habile.
— Oui, certes, vous avez raison, disait-elle un soir à M me de Guerny, à tout prix je fuirai cette tentation qui m'obsède. Il me faudra donc ignorer Tamour...
— Et le devoir, qu'en fais-tu? Tu me trouves
cruelle, ma petite? C'est que tu raisonnes avec ton
cœur, tandis que je calcule avec mon cerveau. Où
te mèneront tes idées folles? Je t'ai bien écoutée.
Te connaissant telle que je te connais, je suis sûre
de toi. Tu ne faibliras jamais. Élevée comme tu Tas été, avec ton instinctif dégoût des souillures physiques, je n'admets pas que tu puisses devenir la... la maîtresse de M. d'Orsel. Quel enfer tu te prépares ! Que pourras-tu devenir entre cet homme que tu aimes, mais à qui tu n'appartiens pas, et ce mari que tu n'aimes point, mais à qui Lu dois appartenir?
Un soir, les deux amies revenaient en Victoria le long de la Corniche. Pour la dixième fois, M me de Guerny recommençait sa douce morale, apaisant par de bonnes paroles ce cœur endolori. Belle-Madame écoutait distraitement, laissant errer ses yeux sur la mer infinie. Une brise tiède soufflait du large,
gonflant les vagues pioutonneuses qui battaient la rive en jetant une plainte rythmique. Ah! le rôve délicieux!... S'en aller bien loin, bien loin avec celui qu'on aime, loin des conventions mondaines, loin des tyrannies de l'opinion... La jeune femme se sentait émue et alanguie. Prévoyant le retour prochain de Désiré, elle avait voulu inspecter les Imbergères, livrées depuis son exil à la soûle direction de Mélitte. Et là, les jours de la semaine précédente revivaient soudainement. Le parc, les taillis, le balcon lui rappelaient ces heures d'amour chaste, ces heures exquises et parfumées dans son souvenir. Maintenant, c'était fini. Elle ne verrait plus Jacques. Lassé par sa fuite, par son internement volontaire, il croirait n'être pas aimé et éloignerait pour toujours...
M me de Guerny connaissait trop bien son enfant d'adoption, pour ne pas lire toutes ces pensées sur k pâle visage de Nancy. Elle se tut, sachant que là où échouaient les raisonnements de l'amie, les ^mords de la chrétienne seraient plus efficaces.
M me Roller menait depuis sa retraite l'existence régulière et claustrale d'une religieuse. Après le dîner, elle causait avec M me de Guerny pendant une heure ou deux; puis, tôt retirée en son appartement, elle ne reparaissait plus jusqu'au lende-
main. Parfois, cependant, séduite par la limpidité du ciel, Belle-Madame descendait dans le jardin. Mais elle redoutait ces courtes promenades qui lui rappelaient les délicieux rendez-vous des Imbergères. Ce soir-là, elle s'était assise, presque à l'extrémité du parc, sur un banc qui dominait la route. Peu de passants. A peine, de temps à autre, un fiacre attardé apparaissait comme une tache sombre sur la grande voie déserte, vaguement égayée par la lueur tremblotante des réverbères.
Soudain, M me Roller entendit dans le lointain le sabot dur d'un cheval lancé au galop. Elle eut un battement de cœur. Pourquoi? Que lui importait ce promeneur nocturne? Cinq minutes plus tard, et elle comprenait la réalité de son pressentiment. Jacques arrêtait sa monture presque en face. Il attachait la bride à une branche d'arbre, et marchait droit au mur de clôture. Nancy demeurait stupéfaite et ravie. M. d'Orsel allait devant lui, sans hésitation, tel qu'un homme qui se sait espéré ou attendu. Sans doute, elle aurait dû revenir sur ses pas, se réfugier dans la maison protectrice. Mais chez toute femme le cœur est en perpétuelle contradiction avec le cerveau. Elle fermait sa porte à Jacques, et elle avait l'ardente curiosité de le voir. Ayant tout fait pour se mettre à l'abri, ne
serait-elle pas moins coupable si cet homme, — redouté mais espéré, — se trouvait tout à coup en face d'elle ?
Une petite porte à demi cachée sous des plantes grimpantes s'ouvrit dans le mur, et Jacques parut. Q resta une minute hésitant, cherchant à s'orienter. Pour gagner la maison, il était forcé de suivre l'allée où s'était réfugiée Nancy. S'il ne la reconnut pas aussitôt, dans la demi-obscurité de la nuit, son cœur la devina.
— Vous... vous, enfin ! balbutia-t-il d'une voix étouffée.
Et il se précipita vers elle, la pressant dans ses bras, l'enlaçant avec une ardeur folle, couvrant de baisers les mains, le visage, le cou de la jeune femme, qui tentait vainement de se défendre. 11 n'était plus le môme homme. Bien loin, maintenant, les respects affectés ! L'absence avait transformé le caprice en passion. Pour la première fois, le comte rencontrait une résistance, non pas une de ces résistances de coquettes, qui renouvellent habilement le jeu classique de Galatée. Il devinait en cette femme loyale, toute de premier mouvement, une pudeur sans cesse en éveil. Maintenant point de calculs et de raisonnements! La nature de Jacques, nature sensuelle qu'excitait
encore l'obstacle inattendu, ne se laissait plus refréner par l'impérieux désir de la réussite.
— Ah ! vous m'avez fui ! Et vous avez cru que je ne parviendrais pas jusqu'à vous ? Est-ce qu'il n'y a point partout des vénalités toujours offertes? Pour quelques louis, j'ai acheté cette clef, qui m'a permis d'entrer ici, qui m'eût fait pénétrer dans votre chambre si je ne vous avais point trouvée !... Quelle femme êtes-vous donc, Nancy, et comment dois-je juger votre conduite envers moi? Vous m'aimez, du moins vous le dites, et je vous crois. Pourquoi, d'ailleurs, ne vous aurais-je pas crue? Vous me «recevez la nuit ! Et soudain vous partez, vous me chassez loin de vous... Mais non, je ne vous reproche plus rien. Je vous adore.. . Je t'aime 1
Il parlait avec une passion, avec une ardeur qui n'étaient plus feintes. Peut-être l'eût-il moins aimée sans cette fuite imprévue qui la mettait pour quelques jours à l'abri. Dans les reproches de cet homme, dans la voix qui les prononçait, Nancy ne pouvait méconnaître une violente sincérité. Et de nouveau il la serrait entre ses bras, pendant qu'elle se débattait avec épouvante ; oh ! avec épouvante, caria pauvre Nancy se voyait perdue. Seule, au milieu de ce parc, elle était livrée à l'homme qu'elle adorait et qu'elle ne pouvait chasser. Il
I'étreignait éperdument, sentant s'user les nerfs de la jeune femme en cette lutte inégale. Tout à coup, dans un effort désespéré, Nancy repoussa Jacques, et, se trouvant libre, prit sa course dans l'allée. Course si brusque, si imprévue que le rapitaine resta stupéfait. En séducteur de profession, il ne croyait guère qu'aux défenses simulées, aux défenses qui ne se prolongent que pour aboutir à de plus bonorables défaites. Et tout à coup, il était en présence d'une créature jeune, timide, tendre, sincère, assez faible pour ne pas celer son amour, mais assez forte pour triompher d'elle-môme. Très penaud, le beau vainqueur s'estimait fort ridicule. Jamais plus il ne rencontrerait si belle occasion. Avertie par le danger couru, Belle-Madame se protégerait mieux à l'avenir. Jacques n'avait plus qu'à s'en retourner, avec la courte honte d'un échec absurde.
Quant à Nancy, elle frissonnait au souvenir du danger couru. Elle s'était réfugiée auprès de M tte de Guernv, seul asile inviolable. La directrice se couchait tard, car elle surveillait tout par elletoême. Contrôlant exactement les rapports de ses subordonnés, elle ne prenait de repos que la dern tère, se regardant un peu dans sa maison comme * e capitaine d'un navire à son bord.
— Eh, mon Dieu ! mon enfant, qu'est-ce qui t'amène chez moi ?
Mais le visage blanc de Nancy faisait peur. En voyant les mouvements convulsifs de la jeune femme, l'épouvante de son regard, M me de Guerny devina presque la vérité.
— Oh ! Madame, Madame, je suis une misérable ! s'écria Nancy. Jacques est venu... Comment?... Je ne saurais vous dire. J'ai compris qu'il s'était procuré une clef du jardin... Soudain il a paru... Il m'a saisie entre ses bras, et...
Elle cachait sa tête dans ses mains, pleurant, sanglotant, balbutiant des paroles incohérentes... Son amie l'attira doucement vers elle.
— Pourquoi rougirais-tu, puisque cette fois encore tu as triomphé? Si tu accours vers moi, émue et tremblante, c'est que tu as toujours peui pour l'avenir?
— Oui, oui...
M me de Guerny se leva. Une expression presque farouche assombrissait ce calme visage * De ses yeux fixes empreints de pitié profonde, elle regardait Nancy à demi prosternée devant elle.
— Mon enfant, reprit-elle d'une voix grave, * mon tour je vais me confesser à toi. Toi seule ^ monde, tu connaîtras le triste secret que tu v;
entendre. J'avais ton âge, M. de Guerny était de- Tenu mon mari comme M. Roller est devenu le tien. J'aimais un autre homme que la fatalité de l'existence séparait de moi. Un jour, je le rencontrai : il me poursuivit comme te poursuit M. d'Orsel...
M me de Guerny était fort pâle en révélant à Nancy cette page inconnue du passé; elle souffrait comme souffre toute créature que va meurtrir une déchéance.
— Écoute-moi bien, mon enfant chérie! La faute dont je veux te sauver, je l'ai commise ! L'avilissement qui te menace, je l'ai subi ! Et que d'années de remords pour quelques jours d'un bonie ur troublé !
Elle se tut quelques instants. M rae Roller devinait Ja torture de cette femme qui, se sachant respecte, n'hésitait pas à s'humilier devant sa fille d'adoption, pour lui dire : « — Voici l'abîme, et je e connais! »
— Enfin, il a cessé de m'aimer, parce que cela e $t humain, parce que cela est logique, parce que *^s serments d'immortelles tendresses que font les Sommes aboutissent fatalement à la trahison et à *'oubli. Quand ils jurent d'aimer, ils sont sincères. Aussi sincères que nous autres femmes. Seulement
chez nous, les sentiments sont moins violents, mais plus durables. Celle qui s'abandonne à sa passion croit l'ennoblir par sa pérennité... Et des années se passèrent. J'étais veuve. J'avais fondé la Gadenelle, afin de m'enfermer vivante dans un tombeau. Ne devais-je pas pleurer mon mari mort, mes illusions éteintes et ma foi disparue? Un après-midi, je suis forcée d'aller chez le préfet de Marseille : une question administrative à régler. Dans le salon d'attente, je me trouve en face d'un homme gros, court, commun ; son visage alourdi ne disait rien à mon souvenir. Cependant une curiosité instinctive me forçait k regarder cet inconnu... que je voulais reconnaître ! Une porte s'ouvre, un huissier appelle... C'était lui, lui que j'avais tant aimé ! A cet être ridicule j'avais sacrifié mes pudeurs de femme, l'honneur de mon mari, le repos de ma vie 1 Ce vieillard poussif, au visage bouffi, c'était l'élu de mon cœur, l'amant choisi, le prédestiné pour qui j'aurais tout déserté... Voilà l'amour, ma fille! Quelques heures d'ivresse, pour de longues années de remords; une illusion divine qui ne laisse en s'envolant que de l'amertume et du dégoût! Voilà l'amour!.. On s'exalte pour un être jeune, beau, sincère. Il vous abandonne : le cœur fait faillite. Il vieillit : le corps fait banqueroute. Et quand on le
retrouve... Tu me comprends ! Du moins, que mon exemple te serve et que ma souffrance t' éclaire ! Par cet aveu, je t'ai donné une grande preuve de tendresse. Volontairement je suis descendue du piédestal où tu m'avais mise !
— Oh! Madame, Madame..., murmura Nancy.
M me de Guerny l'attira dans ses bras, et toutes les deux unirent leurs larmes. L'une pleurait son passé, l'autre son avenir.
L'absence de Désiré dura plus longtemps qu'il ne le croyait. Enfin, au bout de deux semaines, il revint aux Imbergères. On n'est jamais plus heureux qu'au moment où le bonheur va s'écrouler. M. Roller se croyait aimé, maintenant. A la jalousie des premiers jours succédait une sécurité souriante. Est-ce que Nancy ne s'était pas retirée du monde en son absence? Dans le séjour inattendu de Belle-Madame chez M me de Guerny, il ne devinait pas la fuite éperdue d'une femme effrayée qui tente de se protéger elle-même. Pour lui, c'était un acte de pudeur et de dignité. La jeune épouse ne trouvait pas décent de paraître dans le monde sans l'homme dont elle portait le nom. Et puis, M m * Roller avait changé : elle était sinon plus tendre, du moins plus souriante et moins froide.
— Vous n'imaginez pas le plaisir infini que vous
m'avez causé, lui disait-il. Certes j'ai trop de confiance en vous pour m'inquiéter parce que vous restez seule; mais...
— Mais vous n'avez pas été fâché que je me retirasse chez M" e de Guerny? répliqua-t-ellc en souriant.
— Ne soyez pas taquine ! Le monde est méchant, M me de Chevry, M me Soulac et toutes ces bonnes commères qui vous détestent parce qu'elles vous jalousent, auraient tôt fait de vous calomnier. Une femme jeune et jolie telle que vous prête aisément à la médisance. En demandant asile à votre amie, vous avez déjoué tous les calculs perfides.
Le général acheva de persuader à Roller que tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes. On ne tarissait pas en éloges sur Belle-Madame. Et puis ceci, et puis cela, et l'opinion de M me X... qui s'accordait si bien avec l'avis de M me Y... ! Désiré s'estimait le plus heureux des maris à l'heure môme où couvait la catastrophe.
Un soir, nouvelle fort inattendue!... La brouille du comte d'Orsel et de la baronne de Chevry. Tout d'abord, les gens les plus sérieux refusèrent d'y croire : nul n'admettait une pareille invraisemblance. Jacques rompre sa chaîne? Allons donc! La jolie Juliette serait femme à remplir la cité de
ses lamentations. Au besoin, elle enverrait son mari quérir l'infidèle. Il fallut bien se rendre à l'évidence. Brusquement, on apprit que la baronne partait pour son château; puis, qu'elle était revenue au bout de quarante-huit heures; enfin, qu'elle s'affichait partout avec le petit Saint-Gel. Au cercle, dans les salons, on commentait ces graves événements.
— Vous savez que ?...
— Mais oui.
— C'est donc exact ?
— Tout à fait.
Belle-Madame ne fut pas la dernière instruite. De vrai, c'était en son honneur que le capitaine immolait M me de Chevry. Elle fut à la fois effrayée et ravie. Cette nouvelle preuve de tendresse l'inquiétait comme une menace indirecte. Ainsi, rien ne lassait la ténacité du jeune homme. Ni les résistances de Nancy, ni sa fuite, ni ses vaines pudeurs ne rebutaient l'amant passionnément épris. Bien plus , Jacques maintenant se faisait invisible. Il ne paraissait plus. Discrètement interrogé, le général Hattier-Beauvoisin répondit que son officier d'ordonnance s'acquittait ponctuellement de son service et menait une existence de reclus. M. d'Orsel usait à nouveau de l'ancien prétexte : l'examen de l'Ecole de guerre.
L'École de guerre, pour l'instant, avait une frimousse assez agréable, et s'appelait Rose Danjanne. Cette gracieuse cabotine, que protégeait un des grands industriels de Marseille, éprouvait un sérieux caprice pour Jacques. Cet officier élégant, jalousé secrètement par les jeunes gommeux de la Cannebière, flattait la vanité de cette fille de théâtre. Rose ne valait ni plus ni moins que ses pareilles. Le piment de cette liaison mystérieuse excitait cette blasée. L'héritière de la mère Danju (de son vivant concierge honorable), aimée d'un comte... Quel rêve ! Rose accordait au reclus volontaire tous les instants qu'elle dérobait à son maître et seigneur. Le soir, elle se glissait discrètement dans le home où Jacques l'attendait. Non que Rose Danju dite Danjanne eût à ménager sa réputation î Mais elle désirait beaucoup ne point s'aliéner le riche industriel.
Et pendant ce temps, M me Roller sentait croître cet amour qu'elle tentait vainement d'étouffer. Ah î misérable cœur humain ! Toujours lâche, toujours prêt aux défaillances honteuses ! Belle-Madame ne se raisonnait plus que des lèvres. Elle s'avouait coupable. Ce n'était pas une de ces natures féminines qui poussent la subtilité jusqu'à l'hypocrisie : elle savait bien que la trahison commence là où cesse
la fidélité du cœur. La pauvre créature souffrait, pleurait, se débattait contre elle-même : soudain un incident brutal précipita le dénouement de ce drame intime.
Un après-midi de juin, Belle-Madame se trouvait seule; son mari venait de partir. Tout à coup, la cloche de la grille tinta. « — Une visite? pensat-elle. Je ne suis pas habillée... » Mais non, ce n'était pas une visite. Mélitte parut bientôt, le sourire aux lèvres, et d'un ton comique :
— Un chasseur à pied, Belle-Madame 1
Nancy devina tout de suite : l'ordonnance de Jacques. La mulâtresse continua :
— Son maître lui a donné une lettre pour vous. Il a refusé de me la confier, comprenez-vous ça? Ce garçon prétend qu'il a reçu l'ordre de ne remettre qu'à vous-même le billet.
Le chasseur remplit sa mission avec une impeccable gravité. Nancy demeura quelques minutes songeuse. Elle n'osait pas ouvrir cette enveloppe cachetée que serraient ses doigts tremblants. Avaitelle l'intuition que son existence allait se décider tout à coup? Elle lut :
« Je vous ai dit que je vous aimais à mourir. Mieux vaut mourir en effet. Je ne peux vivre que par vous et pour vous. Je vous attendrai demain
chez moi jusqu'à cinq heures. Si vous ne venez
pas, je me tue...
« Jacques. »
Nancy jeta un cri sourd. Se tuer, Jacques ! Oh! elle ne doutait pas de lui ! Pas une vaine menace, cette phrase ! Insouciant et brave, le comte d'Orsel n'hésiterait pas. Belle chose que la vie, en vérité ! Belle-Madame l'estimait trop peu pour ne pas croire que le capitaine la méprisât aussi. Et puis cette lettre courte et simple la bouleversait. Se tuer, lui ! Pourquoi? Parce qu'elle refusait de lui appartenir... Mais s'appartenait-elle donc à elle-même? Non. Elle était le bien d'un autre, la propriété d'un autre. M. Roller l'avait achetée. Il l'avait mftme payée très cher. Alors Nancy eut une révolte. Pendant une heure, elle prit en haine ce pauvre galant homme dont le seul crime était de n'avoir pas su se faire aimer.
— Que faire? pensa-t-elle. Si je... si je ne vais
pas demain chez lui, Jacques se... J'irai! Ah ! mon
Dieu, mon Dieu!..
Et tout bas, s'interrogeant :
« — Aurais-je assez de force contre ma faiblesse?»
Pas un instant elle n'admit qu'elle pût rester
sourde à cet appel désespéré. Le sachant capable
^exécuter sa menace, elle se fût considérée comme
une criminelle. Certes, elle irait. Mais une fois chez Jacques? C'est alors que la peur de Nancy s'avivait, qu'elle se sentait bien perdue. Comment résister à cet être passionné dont elle était la complice involontaire ? Elle ne serait vaincue ni par sa pitié ni par sa faiblesse, mais bien par cette tendresse qui palpitait en elle... Ainsi la malheureuse en arrivait à calculer les conséquences de sa chute. Cette créature si fine, si pure d'instinct et de sentiment, raisonnait sa défaite prochaine; elle acceptait déjà l'idée de sa déchéance. Et tout l'après-midi, les mêmes pensées roulèrent dans son esprit surexcité. Oh! cette journée du lendemain! Elle frissonnait en y songeant.
Malgré sa confiance, Désiré s'aperçut bien vite que sa femme était triste et préoccupée. Au dîner, elle lui répondait à peine.
— Est-ce que vous êtes souffrante, mon amie?
demanda-t-il.
— Oui, un peu. Pardonnez à ma maussaderie.
— Moi qui me faisais un plaisir de vous emmener ce soir au concert de Sarrasate !
Belle-Madame se récria. Elle n'était pas assez indisposée pour priver son mari d'une distraction. Et comme il se défendait encore, craignant de se montrer égoïste, elle insista pour que les projets ne
BELLE-MADAME. J9j
fussent pas changés. En réalité, elle appréhendait ce tête-à-tête : quatre heures en face de Désiré ! Nancy le savait bien. Jamais elle n'aurait la force de cacher son secret ; elle n'empêcherait pas M. Roller de lire la vérité dans ses grands yeux sincères. Au moins, ce concert la protégeait contre les questions, contre les banalités, contre la causerie, n y a des heures où c'est un supplice de parler. Il est si douloureux quand on souffre de couvrir son visage d'un masque d'indifférence ! Nancy feignit l'empressement, au contraire. Elle avait hâte de partir. Arrivée dans la grande salle, elle regardait ' tout ce beau monde de Marseille de ses yeux mornes. Assez courageuse cependant pour échanger des saluts gracieux, des sourires vagues, avec les uns et les autres. Et combien tous lui étaient indifférents !
«Que diront-ils, pensait-elle, quand ils apprendront... »Car, incertaine encore de ce que serait la
journée du lendemain, elle se sentait incapable de Mensonge. Oh! non, elle ne mentirait pas! Ou elle ^mènerait Jacques à la raison, ou elle descendrait de son piédestal. Il semblait à cette femme naïvement sincère qu'une faute noblement avouée est u ne faute atténuée. Nancy serait morte de honte plutôt que d'afficher l'impudeur d'une Juliette de
Ghevry. Car la jolie baronne ne semblait nulï- &~ ment gênée des potins qui couraient sur sa récei* ^ ô mésaventure. Très en beauté ce soir-là, elle parl^*^~ haut, affectant de rire, de bavarder, dans les intei*^ • valles des morceaux. Autour d'elle papillonnaient le petit Saint-Gel et quelques autres « cercleux ».
M. de Chevry, calme, silencieux, correct, examinait j^ '-, les courtisans de sa femme de son œil indifférent, û Bronzé, ce mari- là!... Ou admirablement dressé. On ne savait pas. De temps en temps, néanmoins, le visage de Juliette exprimait un ennui mal dissimulé. Elle jetait des regards inquiets vers la porte '{ d'entrée.
« — Elle attend Jacques, pensa Nancy, mais il ne viendra pas. »
Belle -Madame s'attendrissait à l'idée que le pauvre diable était seul, enfermé chez lui, préoc- . cupé de celle qu'il adorait. Celle qu'il adorait jusqu'à vouloir se tuer s'il ne pouvait la conquérir. Ah ! si M me Roller avait eu la baguette d'Asmodée !...
La vie ressemble à ces chemins de montagne où des pans de rochers rompent à chaque tournant la vue de l'horizon. Le voyageur marche en avant sur la route semée de précipices, et ne sait rien de cet autre horizon qui l'attend...
Tel, notre avenir. Belle-Madame touchait à cette
ieore précise où le sort d'une créature se décide.
Si elle avait pu voir ce que faisait, ce que disait le
comte d'Orsel, à la minute où elle le croyait si triste, si découragé !
Les êtres d'élection ne sont malheureux que parce qu'ils jugent toujours les autres d'après euxmêmes.