SHAKESPEARE
« Je engage, ani, à ne pas rester dans « ton coin, près de l’âtre paternel, triste et « inutile, usant ta jeunesse dans une oisiveté
« informe , mais à quitter cette retraite, ct « à voir au loin ce que le monde a de mer- « veilles, »
À son retour du continent, Eustace passa l’hiver dans sa famille, La grâce, la dignité de ses manières, la bonté de son cœur et l'élévation de ses sentimens, charmèrent tous ceux qui eurent quelques rapports avec lui : seul il semblait ignorer sa supériorité. Enfin :! fallut bien se séparer d’une famille aimée, et choisir une profession. Sir Groveland obtint pour son fils in brevet d’oflicier dans le 40° régiment d’infanterie , commandé par un vicil ami; et les préparatifs de son départ
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furent immédiatement commencés. Deux des fermiers de son père lui cédèrent , au lieu de lui vendre, deux excellens chevaux; le fils de leur maître avait toujours été pour eux un objet de respect et d'affection. Ceux qui connaissent le bon cœur, l’enthousiasme et l’élan des iaysans irlandais, n’iguorent pas la joie que cette race ardente et singulière éprouve en se rendant utile à ceux qui la traitent avec bonté.
«Les chevaux ne seront sans doute pas payés de sitôt, disait la vieille commère Holdbrook, dans son patois irlandais; mais c’est égal, ils sont destinés au fils du bon vieux conte; que la bénédiction de Jäsus (1) laccmpagne ; et toi, Bill, toi qui es son frère de lait, mon bijou (2), tâche de bien le servir et d’être un bon chrétien et un fidèle [riandais. Va entendre une messe, dit deux Pater et deux Ave, récite trois fois ton chapelet, lave bien ton ame de tous ses péchés, demande la bénédition de l'abbé Collanaugh, et pars. »
Uu vieil auteur décrit avec minutie et intérêt les adieux du jeune du Terrail (3) à sa famille, au mo-
(4) Jésus.
(2) Jewel , terme d’affection souvent employé par les classes inférieures en Irlande.
(5) Bayard.
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ment où il quitte la maison de son père dans le Dauphiné. Le père lui donne son meilleur destrier, et boucle ses éperons dorés; la mère attache autour de sa taille l’écharpe brodée ; un vieux parent, ancien guerrier, le ceint de son épée, et l’évêque de Grenoble, son oncle maternel , prononce sur la tête du page une bénédiction touchante. Ces souvenirs heval-resques et pleins d'intérêt ne sont pas sans réalité dans les contrées qu’un extrême civilisation n’a pas corrompues. Quand Eustace quitta, au milica des larmes et des bénédictions d’une multitude assemblée, le toit de son père qu’il ne devait plus revoir, la scène touchante dont nous venons de parler se reproduisit.
Ii partit, le cœur gros, suivi par Bill Holdbrook son frère de lait, vêtu d’une livrée simple, et monté sur le moins vigoureux des deux chevaux élevés dans la ferme que son père tenait du vieux comte.
Eustace fut reçu par les officiers de son régiment avec toute la cordialité qu’il pouvait désirer. Il s’instruisit avec soin des devoirs qui lui étaient imposés par sa profession.
Ses études préliminaires le portaient à imaginer jue ses devoirs n'étaient pas sans importance. il
pensait que la science des manœuvres et du com-
Ga BELLÉGARDE. | mandement (qu'il avait apprise en France, dans | | cette une école militaire, où un jeune homme passe or- | Î moin dinairement par tous les grades, depuis celui de | forte simple soldat jusqu’au plus élevé, avant de pouvoir M saisit entrer simple sous- lieutenant dans un régiment son e de ligne }, et que tous les autres principes élémen- | lero taires de la tactique recevaient leur application 4 Eust. dans les exercices de la garnison. Son désappoin- avan: tement fut complet. Pour faire un officier, que de- Le mandait-on ? D'abord le crédit et l'argent néces. 4! Mac | saires pour obtenir un brevet ; ensuite ce courage qui | aveugle et stupide qui exécute sans les examiner | afin. les ordres de ses supérieurs. La connaissance des voya; principaux ouvrages de tastirue, l’histoire de l’art 2 « ? militaire, le levé des plan; étxicai aussi peu néces- ! le ba saires à l’officier anglais qu'a tailleur à la mode. reuse S’habiller avec soin , flâner dans les rues, faire la | | pour \ cour aux femmes de chambre et aux filles de bou- | | — tique, être un imperturbable convive, un buveur |! desa robuste, un gastronome expérimenté, savoir dans |! les sc l’occasion tirer le pistolet ou l’épée, telles étaient |: leurs les qualités nécessaires aux défenseurs de la patrie! | mens L’instruction eût été pédanterie, et une écriture |! forta lisible n’était même pas considérée comme de bonne mal : compagnie.
Comment Eustace aurait-il patiemment supporté || jeun
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cette existence nonchalante? Rien ne convenait moins à une imagination ardente, à une raison forte. Dès que ce jeune homme put y échapper, il saisit une occasion si heureuse. Deux années après son entrée au service, il acheta une compagnie dans le rot d'infanterie, alors en garnison dans leCanada. Eustace venait d'arriver à Québec peu de jours avant sa rencontre avec le baron d'Argenteuil.
Le lendemain de son diner chez le gouverneur Mac Grosgutt, de Courcy reçut un billet du baron qui l’invitait à déjeuner dans son appartement, afin de s'entendre avec lui sur les détails de leur voyage à Mont-Réal.
« Vous allez être mon compagnon de route, dit le baron, dans un climat et une saison fort rigou reuse; peut-être vous fierez-vous à mon expérience pour le rendre aussi agréable que possible. »
— « Grâce à Dieu, répondit Eustace, j'ai assez de santé et de force pour supporter les priv: ons et les souffrances inséparables de ma profession ; d’ailleurs, si vous pouvez vous résigner aux désagrémens des routes cahoteuses , des auberges peu confortables et des mauvais chevaux, il serait bien mal à moi de m’en plaindre. »
— « Je suis charmé de rencontrer chez un jeune homme autant de philosophie pratique; mais
je prendrai mes mesures afin que vous n'ayez même pas l’occasion de l'appeler à votre secours. Notre
atmosphère est glaciale, je l'avoue, et peut effrayer
l'habitant d’un climat tempéré. Je ne sais cependant si je ne la préférerais pas aux capricieux hivers de la France et de l’Angleterre, où souvent une matinée d'Italie amène une soirée de la Norwège : transitions subites, auxquelles personne n’est préparé. Ici, tout est réglé : nos hivers et nos étés sont uniformes. Nos chevaux de la vicilie race normande sont petits, vigoureux et légers ; notre carriole (petit traineau couvert, doublé en peaux d’ours ct de loups) est aussi commode et moins exposée au froid que la berline parisienne. Quant aux mauvaises routes, nous ne connaissons pas cet inconvénient dans le Canada : une couche épaisse de neige gelée couvre la terre pendant quatre mois de l’année tout au moins. Notre route sera aussi unie qu’un miroir, et les carrioles glissent sur sa surface avec autant de facilité qu'une barque de bouleau sur un lac tranquille. L'air que nous respirons est froid, mais pur et tonique. On pourrait croire qu'il donne à nos compatriotes la gaieté, la vivacité, l’élan qui les distinguent. Pendant l'hiver, ils se visitent et donnent des fêtes. Leurs tc:res fertiles pro-
duisent des moissons abondantes; les rivières et les
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lacs abondent en excellent poisson, et. nos paysans les plus pauvres ont de la venaison et des oies sauvages sur leurs tables. Les gens : 1 peuple sont industrieux, honnêtes, heureux. Une instruction religieuse leur est donnée par des prêtres , pour la plupart leurs parens et leurs amis ; ils ne paient qu’une légère redevance aux seigneurs
sur les droits de mutation. Enfin, sans occasions de vice, sans mobile de crime ou de perversité, ils
échappent à la démoralisation sociale et aux calamités qui la suivent.
Jusqu'à présent la politique de nos conquérans a été de ne pas nous imposer de contributions; politique sage, car un honnête ouvrier, gagnant sa vie à la sueur de son front , comprendrait difficilement pour quelle raison il devrait abandonner une partie du fruit de ses labeurs à ceux qui le gouvernent. Notre peuple a des magistrats nationaux chargés de faire observer les lois; il pratique sans être troublé la religion de ses pères, et ne soupçonne l’action du gouvernement que par le passage accidentel des troupes.
— Le Canada est plus heureux, reprit Eustace, que ne le sont beaucoup de contrées soumises à l’'empirede la Grande-Bretagne; l’lrlande, par exemple, mon pays. La tranquillité, le bien-être de lIr-
lande, devraient sembler aussi importans que ceux que le
d’une population de cinq cents mille ames environ des sil
dispersée dans les vastes domaines du Canada et re- : | —
léguée à une distance aussi considérable de la mé- 14 vos c
tropole. Cependant ce mode d’administration à une 4 irrital
tendance entièrement contraire; ici tout est pater- |? qu'ils
nel, là tout est rigueur et sévérité : d’un côté la | dente
loi est bonne , indulgente , tolérante , favorable à verser
la majorité; d’un autre au contraire, les actes —(
émanés du gouvernement sont intolérans, rigou- | ont fa
reux, iniques. En Irlandeleslois ne favorisent qu’une | jours
| seule religion, et réduisent à l’ilotisme ceux qui | rait d ne pratiquent pas ses doctrines. Si je possède | Nos c
un brevet de Sa Majesté pour servir dans le Canada, }! pas, d
ce brevet même est une infraction à la loi qui pro- subite
nonce des peines rigoureuses contre tout catholique, d'inde
servant dans un régiment anglais hors de l'Irlande, |, merce
| avec le titre d’officier breveté. Mais on commence queno à ne plus trop observer cette cruelle et injuste dis- |: terre,
position, et l’histoire la marquera sans doute du Ilten
sceau de réprobation dont elle a déjà frappé ses au- le rer
teurs. cette
r° 4 . . Ü . A d Le préjugé, l'intérêt privé peuvent ajouter des meme anneaux à notre chaîne ; l’intolérance peut la river aus
encore, mais nous nous fions en notre bonne eause, terre
dans la providence, qui ne souffrira sans doute pas bre d
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