CHAPITRE IX
+ Cuando los ojos ven lo que nunca vicron, el corazon siente lo que nunca sintio.
De GRaATIEN.
« Quand les yeux apercoivent ce que jamais » ils n’ont aperçu , le cœur sent alors ce qu’il » n’a jamais senti, »
Nos voyageurs entrèrent dans le vestibule du château; ils furent reçus par madame de Belrose, sœur unique du baron, et par le père Leclerc ami et chapelain de la famille d'Argenteuil. En arrivant dans le salon, le baron demanda à sa sœur où était sa fille Mathilde.
— Elle est dans le jardin où elle plante des fleurs au milieu du gazon, répondit madame de Belrose.
— Au milieu des plates-bandes, voulez-vous dire sans doute, ma chère sœur ?
— Non certes, dans le gazonmême, où elle trouve alors que les fleurs ressemblent davantage à celles des champs; vous trouverez des œillets, des roses et des jasmins sur des pelouses qui en font ressortir la beauté.
— Et comment va-t-elle?
— Quant à sa santé, mon frère, vous trouverez votre fille encore mieux portante que lors de votre départ. Elle prend un exercice qui fatiguerait un chasseur de montagne. Hier après avoir passé toute la journée à chasser sur le lac, elle a rapporté une grande quantité de canards et d’oiseaux sauvages; ce matin elle a fait nager son poney. Cet animal la suivait comme un chien, sur terre : mais elle voulut mettre son attachement à une épreuve toute nouvelle. Elle se jeta dans le lac, elle l'appela à sa suite: le pauvre cheval courait çà et là sur le rivage et montrait beaucoup d'inquiétude en voyant sa maitresse au milieu de l’eau. Jamais il n’aurait osé avancer si Mathilde n’eût mis une longue rêne à sa bride pour le forcer de nager derrière elle ; et maintenant il traverserait le lacà ses côtés comme un chien de Terre-Neuve. Elle fut si contente de sa docilité, qu'à son retour il n’y avait pas dans la maison de
friandises assez recherchées pour le récompenser. »
Le baron était trop accoutumé au bavardage de
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madame de Belrose pour faireattention à ces détails domestiques. Se tournant néanmoins vers deCourey:
—Vos dames anglaises, dit-il, seraient choquéesen voyant faire de pareilles folies par une jeune fille de seizeans. Mais je l’ai élevée d’après un système toutà-fait singulier. Je n’ai pas hésité à rejeter celui que nous ont transmis nos grand’mères sur l’éducation des femmes. Selon elles, un garçon pouvait avoir le corps et l’esprit sains; mais une jeune fille devait, tout ignorer et avoir peur de tout. Elle devait s’évanouir en entendant la détonation d’une arme à feu, pousser des cris à la vue d’une souris, et pâlir sur un bateau. Après avoir été cloîtrées dans un couvent où elles apprenaient à considérer comme criminel tout ce qui se passait hors de ses murs, les femmes entraient dans la vie, véritables automates sans jugement et sans pensée. Cet état duraît jusqu’à ce que la famille eût trouvé pour la jeune personne un mariage de convenance; et le jour même de sa sortie du couvent, elle épousait un homme qu’elle n'avait jamais vu; également ignorante de ses devoirs comme femme, comme mère, et comme membre de la société.
Ce système d'éducation, pour une créature notre égale et dont la société nous est indispensable , m'a toujours paru aussi absurde que cruel, et j'ai
résolu d'élever Mathilde suivant mes idées. Ma bonne sœur, qui lui a servi de mère depuis l'âge de trois ans, avait quelque prédilection pour l'éducation adoptée par nos ancêtres; mais j'ai persisté dans mon opinion, et maintenant je suis satisfait du résultat de ma conduite.
— Je suis sûr, monsieur, que la liberté dont à joui mademoiselle votre fille a dû la rendre beaucoup plus heureuse.
— Oui, monsieur, et, surtout plus instruite. D’ailleurs elle n’a jamais été malade depuis l’âge de sept ans, et c’est un avantage qui résulte rarement du régime prescrit généralement pour les femmes, ou, si vous l’aimez mieux, une heureuse exemption des maux qui affligent les premières époques de l'existence. Dans la jeunesse, la force physique est le principe constitutif du développement. Pour apprendre rapidement et concevoir avec clarté, il faut que l’esprit ne soit pas préoccupé et distrait parles souffrances physiques.
Nous vivons d’ailleurs dans un siècle où la même instruction devient nécessaire aux hommes et aux femmes; dans notre enfance, elles seules doivent veiller sur notre santé, étudier nos goûts, et diriger nos premières pensées. Ce rôle important peut-il être bien rempli par une petite maîtresse qui a des
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vapeurs, court les bals, se donne les airs du monde, étudie la mode et l'art de plaire à tout autre qu’à son mari? Nous devons nos prin”ipes à notre mère, quels qu'ils soient. Si elle nous. andonne aux soins des inférieures, l'instinct naturel de l’imitation ne nous laisse bientôt plus rien de noble que le nom; au lieu d’être gentilshommes , nous devenons des grooms ou des jockeys; et plus tard nous apportons dans la vie, sinon les manières, au moins les opinions triviales de notre première société. La. philosophie morale des palefreniers et des domestiques devient la nôtre : triste résultat de l'ignorance et de l'abandon de nos mères.
Si nous avons le malheur de perdre notre père, le soin de notre fortune et de notre établissement , nos succès et notre avenir dépendent alors de l’impulsion donnée par notre mère. Et si ses premières années se sont écoulées dans un couvent comme celles de la plus grande partie des demoiselles de qualité, pourra-t-elle, malgré la tendre sollicitude qui l’anime, s'acquitter avec succès d’ua de’’oir aussi sacré et aussi important ? En général, une femme faible , vaporeuse et peu instruite est un fardeau plutôt qu'un appui pour son mari. »
Ce sujet de conversation était , ainsi que l’aurait dit mon oncle Toby, le dada du baron, et il aurait
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poursuivi, si l’objet de sa sollicitude la plus tendre, sa fille, ne fût en ce moment entrée dans Île salon,
Sans faire la moindre attention à de Courcy, Mathilde se jeta au cou de son père, l’embrassa sur les deux joues, et tenant sa tête grise dans ses petites mains blanches, elle regarda son visage afin de se convaincre du bon état de sa santé.
— Dans l’ardeur des caresses que vous prodiguez à votre père, dit d'Argenteuil, vous oubliez, ma chère enfant, son ami le capitaine de Courcy, qui nous fait l'honneur de venir passer quelques semaines dans notre solitude; nous nous efforcerons tous de la luï rendre aussi animée que possible.
— L’ami de mon père, répondit aussitôt Mathilde, est le très bien-venu ici : mon père appelle ce pays une solitude, monsieur, continua-t-elle assez vivement, mais ce n'est sans doute que pour vous étonner de la variété de nos distractions. Aimez-vous la chasse, la pêche, l'équitation et tous les exercices un peu sauvages de nos Indiens ?
— Quelles que soient les distractions des habitans de ce château, je serai toujours heureux, mademoiselle, d’être admis à les partager, et d’après ce que M. votre père vient d'apprendre de madame de Belrose sur votre goût pour la chasse, je me promets.un grand plaisir de me livrer à un exercice
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