SHAKSPEARE
Un peu de causerie , s’il vous plaît ?
La compagnie passa dans le salon où la conversation fut reprise sur le même sujet.
«Je désirerais, dit Eustace, connaître l'opinion de mademoiselle, sur les mœurs et l'habitude des différens pays dont nous avons parlé à diner.
— Par goût, répondit Mathilde, je préfère votre manière de chasser dans un pays où il y a des obstacles à vaincre et des dangers à courir, à celle d'attendre à l’affut, dans les défilés d’un bois, le ces! vu Île sanglier pour les tuer au passages mais
j'avoue que j: ne puis approuver votre usage de séparer les deux sexes durant cette partie du jour, qui, dans tous les pays civilisés, est consacré à la conversation. J’ignore pourquoi les femmes seraient jugées incapables de faire partie, dans leur propre maison , d’une société raisonnable. J’ai lu que, dans les pays barbares, où la faiblesse n’a rien à attendre de la justice ni de la morale, les femmes sont traitées comme des esclaves, indignes de l’amitié ou de la société des hommes ; mais dans un pays qui vante sa justice et sa civilisation, c’est une chose bien étrange que d’adorer une femme comme un ange, et de l’exclure aussitôt après des plaisirs d’une agréable conversation.
— On ne peut se rendre compte d’une pareille inconséquence, dit Eustace, à moins qu’elle rm’ait pour but de bannir le goût et le sentiment; et d’ailleurs l'éducation qu’on donne ordinairement aux femmes leur fait prendre peu d'intérêt aux discussions qui s'élèvent, au cours que prend la conversation vers la fin du repas. Cette dernière observation suffit pour ramener le baron sur son sujet favori.
— Je ne connais, dit-il, qu’une seule espèce
d'hommes qui évite d’avoir les femmes pour mo-
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elle est composée de tous les jeunes et vieux débauchés qui cachent leurs excès et leur libertinage au milieu de l'immense population des grandes villes. Ces malheureux n’ont d’autre science que le mensonge, la bassesse et la perfidie; ils n’oseraient tromper les hommes et se jouer d’eux comme ils se jouent des femmes, et leur conversation est nécessairement indigne de celles qui sont leurs dupes ou leurs victimes.
Au lieu de donner aux femmes une éducation qui les rend faibles et ignorantes, donnons-leur en une conforme à leur rang et aux devoirs qu’eiles ont à remplir, et l'avantage sera égal des deux côtés. La sphère d’action que notre tyrannie leur a assignée est sûrement beaucoup trop limitée pour celles dont l'intelligence est au moins égale à la nôtre, et qui savent mieux que nous sentir et penser; aussi est-il étonnant que, malgré tant de désavantages, un si grand nombre d’entre elles se soit distingué dans les arts, Les sciences et la littérature.
La physionomie de Mathilde exprimait tout l’intérêt qu'elle attachait aux remarques de son père, et de Courcy, qui observait attentivement l’éloquente expression de ses yeux, se hâta d'approuver toutes les observations du baron sur un sujet si
intéressant.
— Je crois, monsieur, dit-il, que fort peu d’hommes de sens et de jugement s’écarteraient de votre opinion sur des vérités aussi évidentes. Les arts et la religion, qui ont apporté tant de changemens dans nos mœurs et dans nos usages , n’ont rien fait pour les femmes : aujourd’hui, comme sous la féodalité, elles sont forcées de suivre leur mari à la guerre, et si elles refusent de le faire, elles perdent tous les droits et les priviiéges que la loi leur accorde.
— Tout cela est très-flatteur pour notre sexe, dit madame de Belrose. À Chantilly, j'avais alors quelques années de moins.
— Prenons notre café, dit le baron. Mais il ne put échapper la vieille histoire qu’il avait entendue tant de fois.
— Vous voyez, capitaine de Courcy, continua:
t-elle, que mon frère a des idées à lui sur l’éducation des femmes: il ne veut pas croire que tous les priviléges qu’il voudrait nous accorder peuvent être compensés par un peu de ruse et d'adresse de notre part. Honneur à la guerre, fidélité en amour, disait notre cher prince de Condé en partant pour la chasse, accompagné de toutes les belles et de tous les braves de sa cour! Ces braves portaient comme une faveur la couleur favorite de leur maitresse. Le hasard les réunissait durant le tumulte de
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BEL LEGARDE. 109
la chasse, et là ils formaient des projets de bonheur pour eux, leur famille et leurs amis. Je n’ai jamais été convaincue de la nécessité de changer notre ancienne manière d'agir. Croyez-vous, monsieur , que mademoiselle de La Vallière, madame de Montespan, et toutes les beautés célèbres qui ont crné et embelli la cour de Louis-le-Grand, auraient jamais captivé et gouverné ce fier monarque, si on les avait élevées dans la simplicité rustique que mon frère vante tant; si on ne leur avait appris qu’à monter à cheval, à nager, et à cultiver des fleurs comme de simples paysannes?
—-Peut-être non, madame; mais permettez-moi de vous demander l’utilité qu’il peut y avoir à élever de jeunes personnes de qualité, de manière à devenir les favorites d’un monarque. Les rois n’épousent pas leurs sujettes, et les jeunes filles de mon pays neregarderaient pas comme un sort digne d'envie celui de partager leur affection avec tout autre qu'un mari.
— C’est vrai, monsieur, c’est vrai, il n’y a pas de doute; mais, ainsi que l’aimable mademoiselle de Clermont avait l’habitude de me le dire, (vous savez, monsieur; qu'elle se maria secrètement , qu’elle fit, ce que nous appelons en France une mésalliance ): ma chère Belrose, me disait-elle
donc, le roi est sur la terre le représentant visible:
de la Divinité; aussi, monsieur, la beauté qui devient l’objet de son choix est regardée comme la plus heureuse des mortelles. Toutes les femmes l’envient, princes, cardinaux, tous les granuis dignitaires de l’État sont à ses pieds; elle distribue les faveurs de la couronne, elle dispose des grades de l’armée, des bénéfices du clergé; le trésor public est à sa disposition, et elle rend des services éminens à tous ses amis. Voilà, monsieur, dit la bonne dame d’un air triomphant , quels étaient les usages de mon pays, et rien n’y paraissait plus ridicule que
de faire des remarques malignes sur de pareils sujets.
— Ou plutôt rien n’y était plus dangereux, madame; car, si je ne me trompe , les époux, les pères ou les frères qui osaient se plaindre étaient jetés à la Bastille.
— Il est vrai qu'il y en eut quelques-uns d’envoyés en exil ou en prison ; mais le roi finissait toujours par leur pardonner , et leur accorder quelques faveurs.
La sévère moralité d’'Eustace ne pouvait apporter aucun changement dans les opinions auxquelles mademoiselle de Belrose était attachée depuis cinquante ans. Ses idées étaient celles de la société avec qui elle avait passé sa jeunesse; elle regardait
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comme une chose reconnue qu’il n’y avait pas plus de déshonneur à être la maîtresse d’un roi qu’à devenir la seconde ou troisième femme d’un sultan. On retouvait en elle un échantillon des mœurs de la plus haute classe, et de celles des dames françaises avant la mort de Louis XV, mais dont aujourd'hui on trouverait à peine une trace dans le faubourg Saint-Germain même, asile des priviléges et du droit divin.
Madame de Belrose avait été élevée dans un couvent jusqu’à l’âge de quinze ans ; elle n’en était sortie que pour se marier à un colonel de cavalerie, premier aide-de-camp du prince de Condé, chez qui elle apprit que le premier devoir d’une femme est de plaire , le second d’inspirer une passion violente, et le troisième... de dénouer une intrigue avec le plus d'adresse et le moins d’éclat possible, C'était une maxime, dans cette classe de la société, de considérer l’offense qu’une infidélité conjugale fait à la morale comme rien, et la découverte de cette infidélité comme une faute, sinon comme un crime. L'enfant spartiate qui étouffa le renard était un héros dans l'opinion de ces dames, non pas parce qu'il l’étouffa, mais parce qu’il lui laissa déchirer ses entrailles , plutôt que de décou-
vrir son vol en ouvrant son manteau pour le laisser
échapper. L’offense que l’adultère fait à la morale et à la religion a été traitée avec une légèreté impardonnable par les philosophes de l’école fran-
çaise; et l’autorité de Lafontaine qui dit que l’a-
dultère n’est rien s’il n’est pas découvert, et presque rien s’il l’est, a souvent été citée en défense du plus pernicieux de tous les vices qui détruisent le bonheur social. Mais, ainsi que le vieux baron le soutenait fermement, c'était une conséquence simple et naturelle d’un mauvais système d'éducation, et de l’usage établi de ne consulter dans le choix d’un époux que les avantages que présentaient sa fortune et sa position sociale. Conduite d’un ccuvent où elle n’avait appris qu'à broder, dessiner , et faire un peu de musique, une jeune fille était amenée à l'autel comme une innocente victime, pour jurer amour et fidélité à un homme qu’elle voyait pour la première fois, qui souvent était assez âgé pour être son père, et qui, en vertu d’un engagement où le cœur n’avait point de part, était autorisé à briser d’une main rude ce voile qui ne devrait être soulevé par que un amour timide, respectueux et sincère. Douce, soumise et obéissante, elle ne s’aperçevait pas qu’un tel engagement violait et outrageait, et la délicatesse de sa nature, et toutes les sources de la vertu, l'amour et l’enthousiasme qui
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dormaient au fond de son cœur ; mais hélas! elle ne tardait pas à s’en apercevoir. Elle ignorait l’amour et ses terribles émotions; elle ne savait pas quels étaient ses droits et ses priviléges, et les pre-. mières leçons qu’elle recevait d’une société corrompue lui apprenaient seulement à ne considérer le mariage que comme un simple arrangement de famille, qui n’avait d'autre but que de former une union convenable qui augmentait la fortune des deux époux, mais par laquelle elle ne pouvait être moralement engagée, puisqu'elle ne l'avait point contractée de sa propre et libre volonté.
Elle continuait cependant à se soumettre aux devoirs qui lui étaient imposés jusqu’au jour où elle s’'apercevait que son mari, ennuyé de l’intérieur de son ménage, cherchait des distractions ailleurs, Elle commençait par se plaindre, et elle entendait alors , pour la première fois, ce que son maître et mari appelait le langage de la raison. — Hélas! la mauvaise humeur d’un mari, ce n’est rien moins, dit l’éloquent auteur de Corinne, que la destruction de toutes les illusions de la vie. Aimée avec une passion apparente pendant deux ou trois mois, et persuadée que sa société seule rendait son mari le plus heureux des hommes, elle finissait par reconnaître qu’elle ne lui inspirait plus que froideur et