CHAPITRE XIV
Physicians wisely make a speech,
Or to the food their fingers reach,
VWVhen silence would increase the ill,
Or abstinence their patients kill.
Rose GARDEN.
Le médecin juge-t-il que l’abstinence va tuer son malade, ou que le silence aigrira sa douleur ? Ilse hâte de lui donner des alimens ou de lui faire un beau discours.
Les manières polies et élégantes du capitaine de Courcy laissèrent dans l’ame de Mathilde une impression agréable, sinon profonde. La description que fait Goldsmith du maître de la terre, lorsqw’il dit que l’homme porte l’orgueil sur son front et la domination dans ses yeux, eût convenu au jeune capitaine, si beaucoup de bon sens, de calme, de douceur et d’affabilité, ne s'étaient pas mêlés à ces nuances mâles et fortes.
Pour les plaisirs et l'agrément des salons, se dit
oran mt mate
Mathilde, je préfère mes concitoyens; ils étudient d’une maniè. . : 45 assidue l’art de se rendre agréables; ils attachent plus d'importance aux manières aisées, gracieuses et polies, et leur éducation est surtout dirigée vers les connaissances brillantes; ils sont enfin formés pour la société; mais pour compagnon de chaque jour, pour la constance et le dévouement dans toutes les différentes positions de la vie, je choisirais un Anglais bien élevé et d’une haute moralité
Les anciens préjugés de Mathilde, en faveur de ses concitoyens, cédaient pour la première fois à l'influence que le jeune homme exerçait sur elle.
Tandis qu'Eustace occupait ainsi sa pensée, le jeune Anglais tâchait de se rendre compte des impressions qu’elle lui avait fait éprouver pendant la soirée. Elle possède, se disait-il, l’élégance et les grâces de sa nation, jointes au bon sens et aux vertus solides des femmes de mon pays; si son cousin, qui semble destiné à être le compagnon de sa vie, est capable de l’apprécier, il sera un heureux mari; s’il est au contraire stupide ou vicieux, elle sera pour lui une femme bien incommode.
Il éprouvait la curiosité la plus vive de connaitre toutes les particularités relatives à cet heureux
cousin,ets’il n'avait pas craint d’exciter lessoupçons :
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et de s’abandonner à l: discrétion d’un homimne imprudent et bavard, il aurait écrit à son ami Thornword, qui connaissait tous les habitans de la colonie et les affaires de chacun d’eux. Mais il ressentait déjà un trop grand respect pour Mathilde pour l’exposer à devenir le sujet des propos qu’on pourrait tenir sur son compte; et rien peut-être ne saurait prouver plus hautement l’amour qui commençait à naître dans son cœur , que la crainte qu'il avait d'entendre prononcer le nom de Mathilde par une bouche indigne.
Le premier effet d’un amour tendre et vertueux est d’éveiller dans l'ame toutes les émotions délicates et généreuses, et le philosophe qui prétendait qu'un homme sérieusement amoureux devenait incapable de commettre une action basse, n’était pas éloigné de la vérité. Quoique Eustace eût pu facilement obtenir toutes les informations qui l’intéressaient, relativement à la famille d'Argenteuil, et à la personne choisie par le baron pour devenir lépoux de sa fille , il ne pouvait se résoudre à fivrer ses secrets sentimens au vulgaire. Bellegarde, qui ne soupçonnait pas même que l'indisposition de l’ofcier étranger püt être un motif pour suspendre les courses habituelles de sa maitresse, se presenta
selon sa coutume poui recevoir ses ordres. El la
trouva pensive et préoccupée; maïs elle lui répondit avec tant de douceur et d’affabilité qu’elle ne se sentait aucune disposition à sortir qu'il osa insister un moment.
— [1 fait beau temps, madame ; tout vous annonce une promenade agréable; votre cheval et vos épagneuls sont prêts.
— Je ne monterai pas à cheval aujourd’hui, Bellegarde: mon père a besoin de moi; j’ai des lettres à écrire, et d’ailleurs je ne me ses nullement disposée à me distraire.
L’Indien s’inclina profondément, et sortit.
‘Dès que Mathilde se trouva seule, elle se mit à s’examiner elle-même. Pourquoi, se dit-elle, suis-je triste et inquiète? Je n’ai aucun motif pour interrompre mes occupations ou mes amusemens habituels; je n’ai aucun devoir à remplir; je ne puis être d'aucune utilité au jeune officier, je ne puis pas même le visiter jusqu’à ce soir. Mais c'était en vain qu’elle cherchait à détourner sa pensée de la chambre du malade, elle revenait sans cesse sur les expressions, les regards et les opinions du capitaine de Courcy. C'était le plus beau jeune homme qu’elle eût jamais vu, et peut-être le seul qui eût jamais fait un moment impression sur elle. Peu accoutumée à interroger son cœur, elle était incapable de
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se rendre compte de ses sensations. L'intérêt que lui inspirait sa famille et les objets qui l’entouraient, dans un lieu aussi solitaire que le lac des Deux-Montagnes, n’avait jamais suspendu un seul moment ses courses, ses promenades et ses études; ce n’étaient donc pas eux qui l’avaient rendue sérieuse, pensive, mélancolique et désireuse de repos. Elle n'avait pas une idée distincte de sa situation ; c’étaient les premiers effets d’un sentiment nouveau. et inconnu.
Mathilde avait fait, à l’aide de bons maîtres, de grands progrès dans la littérature. Elle avait une excellente mémoire, un goût délicat, et une imagination poétique. Elle en avait donné plusieurs preuves par des odes qu’elle avait composées pour célébrer les anniversaires de la naissance de sa tante ou de son père; mais quoiaue le baron füt enchanté var la grâce et l'harmonie de ses vers, il n’encourageait jamais de semblables efforts, et y répondait toujours par ces paroles froides d’un académirien français : Qu'est-ce que cela prouve? IL dirigea sa fille vers des études plus sérieuses, et à dix-huit ans elle était déjà versée dans les littératures française, anglaise et italienne; et elle pouvait citer, dans toutes les occasions, des passages propres à rendre la conversation agréable et instructive. Mais tout
cela avait cessé de lui plaire, et le temps qu’elle et n’employait pas à converser avec le jeune étranger na qui lui semblait si aimable et si accompli, lui sem- efl blait perdu. ell Dans les rapides momens qu'Eustace avait passés EE M: auprès d'elle, il avait eu peu d'occasions de dé- il ployer toute les ressources d’un esprit hautement de cultivé; mais il y avait dans ses expressions une éloquence, et dans ses raisonnemens une force et na! une variété qui ne pouvaient manquer de lui plaire chi et de la captiver. Elle désirait que les heures s’é- sur coulassent rapidement et amenassent l’instant de nic se réunir. et Nous laissons à deviner à nos lecteurs la cause tra
dc <e changement subit dans les habitudes denotre jeune et innocente habitante du château d'Argenteuil. Nous craignons bien que l'amour n’ait ému
ce cœur jusqu'alors accessible seulement à l'affection filiale, et à un sentiment général de bienveillance. Les Indiens nous apprennent que, quand un daim a reçu une légère blessure, il quitte Le troupeau, cher-
che la solitude et vit dans la tristesse. Nous sommes loin de vouloir établir un parallèle ; mais il est certain que Mathilde demeura dans son appartement seule et pensive le reste de la journée.
Ellejetait les yeux sur son album, essayait de lire
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et changeait souvent de livre : peut-être s'abandonnait-elle à ses réflexions, et en était-elle elle-même effrayée ; peut-être, en s’éveillant de sa rêverie, étaitelle peu satisfaite des songes de son imagination. Mais ce sont là des secrets de boudoir dans lesquels il n’est pas nécessaire de s'initier pour l'intelligence de notre histoire.
Eustace s’abandonnait à des réflexions de même
nature, lorsqu'il fut interrompu par larrivée du
chirurgien du château, qui venait panser sa blessure. La curiosité et le caractère liant et communicatif du docteur égalaient au moins son talent, et procurèrent au malade une heure entière de distraction.
Il parla avec un air de supériorité des cures qu’il avait faites, et de la vénération que tous les habitans du pays avaient pour lui; mais il s’étendit surtout sur ses rapports avec le baron et sa famille. On eût pu croire que, par son jugement et sa saga cité, il était devenu le guide de toutes les actions de la vie du vieux gentilhomme.
— Avec l'aide de Dieu, capitaine, dit le docteur, j'ai depuis vingt ans conservé toute la famille en bonne santé, et sans mes soins la jeune demoiselle aurait depuis long-temps suivi sa mère au tombeau. Elle était très-délicate quand elle était en-
ne Mie Dour
fant, et notre climat, capitaine, est très-pernicieux pour les jeunes filles; elles sont sujettes à toutes sortes de maladies et à la phthisie pulmonaire. Elle eut, à la mort subite de sa nourrice, une attaque d’atrophia ablactarorem, et ces attaques, capitaine,
sont souvent fatales.
— Docteur, dit Eustace, l'efficacité de vos ordonmances est hautement prouvée par la santé brillante de la jeune demoiselle.
— Vous avez raison, capiiaine; mais j'ai tout fait par amitié pour le baron , et j'espère vivre assez long-temps’ pour soigner les enfans de sa fille.
Ces dernières paroles ramenaient la conversation vers un sujet qu'Eustace s’empressa de saisir.
— Il est très-probable, docteur, que vous soi-
gnerez ses enfans, à moins qu’elle n’ait une aversion pour le mariage; car elle est maintenant d’un âge à rendre la chose possible avant votre mort. Et cependant il me semble que, dans un lieu aussi retiré il ne sera pas facile de trouver un parti digne de cette jeune personne.
— Oh! quant à cela, capitaine, le parti est déjà trouvé.
— Déjà! Elle est bien jeune, docteur, pour avoir pris une résolution pareille.
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sus; elle n’a même jamais été consultée. Le baron l’accoutume à croire qu’une jeune personne de qualité ne prend un mari que pour conserver son rang dans la société et soigner sa fortune : aussi, comme il n’a pas de fils, il a adopté son neveu, qui est destiné à devenir l'époux de Math''de et à perpétuer le nom et les priviléges de sa fmiile. Ce jeune homme est maintenant :n Angleterre. Il n’aime pas la solitude et les plaisirs de la vie champêtre; c’est ce que vous appelez un joyeux compagnon.
Eustace était déjà beaucoup trop intéressé à la conversation , et s’apercevant que le docteur n’avait besoin que d’être encouragé, il poussa ses questions ‘un peu plus iin.
— Le jeune cousin destiné à devenir l'époux de Mathilde, demanda-t-il au docteur , est-il tel que son père le désire?
— Le baron ne manifeste pas son opinion à ce sujet, répondit le chirurgien. Il est nécessaire que cette union ait lieu ; car il n’a pas d’héritier, comme je vous l'ai déjà dit, et si les vœux intéressés de son neveu étaient exaucés, le mariage ne serait pas longtemps retardé; mais il y a quelques obstacles que le temps aplanira.
— Quelques différences par rapport à la f:rtune,
172 BELLEGARDE. ide €
dit Eustace, dont la curiosité n’était pas satisfaite. hér
— Je vois, répondit le docteur, que vous avez . entendu parler de ce jeune homme à Mont-Réal : teur soit dit sans vous offenser, capitaine de Courcy, il a les | emprunté aux militaires les goûts les plus insensés.
Dissiper une belle fortune en chevaux de course, mai
en paris de boxeurs et en bons diners, c’est là tout re ce qu’il sait. Il regarde ses propres concitoyens n’en comme ches gens grossiers : aussi donne-t-il ce qu'il | reti appelle de nobles repas aux ofliciers de sa con- À re naissance. Après avoir perdu son argent au jeu, anc il est devenu l’humble compagnon d’un homme d’un rang distingué qui lui donne l'espérance d’obtenir une place en Angleterre, où il vit maintenant comme il peut. Le pauvre jeune homme a répandu le bruit qu’il quittait sa patrie pour aller occuper un poste éminent en Angleterre; mais la vérité est que M. de Bertin. val était honteux de l’état de pauvreté auquel il s'était réduit, et qu'il ne se décida à partir que parce qu’il ne pouvait pas trouver plus long-temps les moyens de continuer à vivre d’une manière brillante avec les jeunes officiers de Mont-
Réal. Il espère aujourd’hui acquérir de nouvelles
habitudes, et profiter des leçons que l’adversité et un état médiocre doivent donner dans un pays
étranger, À ces conditions, son oncle réalisera tou-
tisfuite.
us avez t-Réal :
rcy, il a nsensés, cours® , L là tout citoyens | ce qu’il sa conau jeu, | homme ice d’ob- \intenant répandu occuper vérité est t de pause décida uver plus vre d’une de Montnouvelles
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un pays.
isera tou-
tes les promesses qu’il lui a faites relativement à son héritage et au mariage projeté.
— Permettez-moi de vous le demander, docteur , dit Eustace, la jeune personne connait-elle les particularités qui concernent son futur époux ?
— Elle sait seulement qu’il a dissipé sa fortune ; mais elle n’a eu aucune occasion de juger de son caractère et de ses penchans. Le baron lui-même n’en est que très-imparfaitement instruit, vu sa vie retirée et son peu de méfiance. Le neveu est venu rarement au château depuis qu’il est sorti « fance; mais depuis plusieurs années on a lui des lettres très-satisfaisantes pour la famili:
— Ainsi donc, docteur, son manque de fortune ne semble pas un empêchement aux yeux de la jeune personne ?
— Non, capitaine, elle ne ferait aucune attention àsa pauvreté, si elle trouvait en lui des qualités de cœur; mais elle lui abandonnerait la moitié de l’héritage de sa famille plutôt que de l’épouser si elle concevait une mauvaise opinion de ses principes.
— Sans doute elle aime, puisqu'elle ne s'oppose pas au projet de son union avec lui ?
— Jence saurais vous le dire , capitaine. C'était un
bien beau jeune homme avant qu'il partit pour
G: cu