CHAPITRE XV
Aud hope, life’s checkering moonlight, smiled asunder Tho doubts, that cloud-like, o’er luin songht to roll. Buzwer,
L’espérance argentait de ses rayons pâles les nuages qui s’amoncelaient sur sa vie , comme les clartés de la lunc se jouent sur les flots qu’ils bigarrent
Après le diner, toute la famille passa dans la chambre d’Eustace, et Mathilde, devenue maintenant plus familière avec lui, prit une grande part à la conversation. Voulant corriger ou rectifier ses propres opinions, elle compara la littérature de son pays avec celle de l'Angleterre.
—Je préfère vos poètes aux nôtres, capitaine de Courcy, lui dit-elle, à l'exception cependant de vos
auteurs dramatiques. J’admire Shakspeare, mais ses
beautés peuvent à peine racheter les choses gros- T. I 12
sières et triviales auxquelles elles sont mêlées. Il est pénible et dégoûtant de chercher des diamans dans la boue, dont une partie s'attache toujours aux mains, quelque peine qu’on prenne pour l'enlever. Je suppose que vous donnez à Milton le premier rang parmi les génies qui ont illustré leur pays, et cependant il y a dans son grand poème des passages indignes de lui et du sujet même. Comment peut-il envoyer le Messie chercher dans une armoire du ciel un compas pour tracer son ouvrage? Comment peut-il déguiser Lucifer en crapaud, et faire tirer le canon dans le ciel Ÿ Vient ensuite le mariage de la mort avec le péché, et les serpens qui naissent de cette belle union. La vanité nationale peut orner de pareilles choses des plus belles couleurs, mais elles sont ignobles en dépit des préjugés et de la popularité. Je ne trouve aucune de ces licences grossières et barbares dans les écfits de nos premiers poètes français. Ils ont, si vous voulez, moins de majesté, moins d’étendue de génie, ou peut-être leur langue leur offre moins de ressources que la vôtre, plus riche et plus grave, n’en fournit à vos écrivains. C’est pour cela, sans doute, que nous manquons de monument littéraire dans l’ordre le plus élevé de la poésie, à moins que vous ne nous permettiez
d'appeler la Henriade un poème épique. Pope est
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de tous vos poètes celui que l’on aime le mieux en France ; son vol est élevé et soutenu, et dans les divers sujets qu’il a traités , il a toujours acquis la plus grande gloire littéraire. Si une femme ne devait savoir qu’une seule langue, je choisirais l'anglais particulièrement pour sa littérature romancière, = exerce une si grande influence sur les mœurs de la société. Vos contes sont fort supérieurs aux nôtres, qui sont à la fois ennuyeux et indécens, et qui, loin de contribuer à former l'esprit, ne servent qu’à le corrompre. Une femme ne peut avouer qu’elle les a lus, sans rougir comme si elle avait commis une offense contre les bonnes mœurs et la religion; tandis que la plus grande partie de vos écrivains de romans s'appliquent à inspirer la vertu, et à la faire triompher dans toutes les circonstances où ils la mettent aux prises avec le vice et les passions. Mais je vous fais part des idées de mon père, bien plus que des miennes propres sur les romans français ; il m’a toujours dit que les mieux écrits d’entre eux étaient grossiers et indécens ; et comme nous ne recherchons pas ce que nous ne désirons pas connaître, j'en ai à peine quelques-uns dans ma bibliothèque.
— Je ne puis mieux défendre notre poète national contre ce que vous en pensez, répondit Eustace,
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qu’en vous citant ce que dit un de nos plus grands moralistes anglais, qui appelait ses défauts des taches
dans le soleil. Shakspeare vivait dans un temps où les mœurs autorisaient une grande partie de ce qui est repréhensible dans ses écrits. Le vice alors était sans voile et n’en était que plus hideux. S'il avait violé les lois de la décence littéraire, sanctionnée ou
plutôt imposée par le goût et l’opiniôn du public, il
n'aurait pas été l’auteur favori d’une reine pudique, par l’ordre exprès de qui il écrivit une de ses pièces les plus remarquables. Quant aux passages puérils du Paradis perdu, Milton, comme Homère et Virgile, sommeillait quelquefois. Horace même, le plus correct de tous les anciens poètes, nous parle des mauvais diners qu’il fit durant son voyage, et de la querelle qu’il eut avec le grossier Popilius, dont les paroles sont, dit-il, de pus et de vinaigre; et quand il dit à César que, s’il le place parmi les poètes lyriques , il frappera les étoiles de son front sublime, nous devons lui pardonner de pareilles absurdités échappées à sa plume dans l’ardeur de la composition.
Mathilde , comme toute femme bonne et bien élevée, désirait complaire à son hôte ; elle s'était cependant aventurée sur un terrain glissant, car il est presque aussi dangereux d'attaquer les auteurs
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Pendant tout le temps que dura l’indisposition d'Eustace , ses amis passèrent les soirées dans sa chambre, et lorsque sa blessure fut guérie, il était déjà devenu aussi intime avec eux que s’il était né dans le château. Chaque entrevue qu'il avait avec Mathilde laissait dans son ame une impression plus profonde. Cette jeune fille le charmait et le captivait chaque jour davantage. Il tâchait de se convaincre lui-même, par tous les sophismes que l'amour nous suggère pour nous mieux tromper, que ce qu’il éprouvait pour elle n’était que de l'amitié. Néanmoins, il était triste, inquiet et irrésolu ; car le temps qu’il pouvait raisonnablement passer au château approchait de sa fin. Dans de pareilles circonstances, un homme peut se rendre facilement compte de ce qu’il éprouve; mais Eustace avait résolu de n’être pas amoureux , et ne voulait seulement pas s’avouer à lui-même que s« :épugnance à quitter le château avait quelque cause plus forte que sa volonté etsa raison. Il sentait qu’il avait beaucoup perdu de sa gaieté et de son enjouement ; il devenait embarrassé quand il parlait à Mathilde,
son esprit s’écartait souvent du sujet de la conversation; et ses discours décousus et irréguliers étaient trop fréquemment ce qu’on appelle à si juste titre en France à bâtons rompus. Mathilde ne tarda pas à s’apercevoir de l’effet que sa présence produisait sur le jeune officier. Dans l'intention d’éloigner toute espèce de doute de son esprit , elle tâcha de l’amener à parler de sa maison, de sa famille, et de sa profession ; mais rien ne put le déterminer à s’expliquer librement, et il osa encore moins laisser entrevoir la cause deses distractions et desa mélancolie. Il était dans une fausse position. Il résolut enfin d’en sortir en faisant un effort sur lui-même, et comme on avait annoncé que son régiment serait passé en revue la semaine suivante, il déclara courageusement qu’il était indispensable pour lui d’y paraître à la tête de sa compagnie.
Cette décision soulagea un instant son cœur, et, fier de son triomphe, il descendit le grand escalier et entra dans le parc. C’était sa première sortie hors des murs du château depuis qu’il avait été blessé ; il fut gaiement complimenté par Bellegarde à qui il communiqua l'intention où il était de se rendre à Mont-Réal. Le brave Indien avait oublié
les sentimens de jalousie nés des préférences que
Mathilde avait semblé avoir pour Eustace, et il
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lui proposa de le conduire dans son canot par les rapides de la rivière Noire, comme le moyen de transport le moins fatigant et le plus commode. De Courcy accepta la proposition avec plaisir, et pendant la conversation d’une heure qu’ils eurent ensemble en se promenant dans le parc, il conçut une haute opinion de l'intelligence et des principes du jeune sauvage, qui se sentit, de son côté, disposé à aimer et à admirer le jeune officier beaucoup plus que tous les autres blancs qu’il avait vus chez son protecteur.
Madame de Belrose ne tarda pas à venir le rejoindre. Elle entra en conversation avec Eustace, en lui parlant du malheur qui l'avait privé des plaisirs ordinaires de la campagne.
— Il a mis fin aux plaisirs de la chasse, répondit de Courcy, mais il a plus fait que m’en indemniser en m’attirant les bontés et les attentions des aimables habitans de ce château.
— Je suis fâchée que le rétablissement de votre santé ne serve qu’à nous priver sitôt de votre compagnie.
— Un plus long séjour, madame, ne me rendrait notre séparation que plus cruelle, et comme militaire, je dois être honteux de la répugnance avec laquelle je retourne à mes devoirs.
—Très-bien, monsieur, c’est fort aimable de votre
% | part, d’autant plus que notre genre de vie n’offre so! ñ aucune distraction. po 1 — Îlest conforme à mes goûts et à mes penchans, du | madame, et, comparé à la routine monotone d’une bie | ville de garnison, c’est un vrai paradis. à ] — Un paradis un peu désert ; mais dans quelques di ; mois il sera un peu plus animé; et, maintenant que gle | vous êtes l’ami de la maison, je vous en dirai la éle: à cause. ÿ La
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— Je la devine, peut-être, dit Eustace vivement agité, et s’eflorçant pour cacher son émotion. 4 — C'est très-probable, capitaine. Chacun con- À | naît les intentions de mon frère; mais s’il m'avait | permis de conduire ma nièce en France, j'aurais trouvé un bien meilleur parti pour une jeune personne de son rang et de sa fortune.
—Si le choix que son père a fait s'accorde avec ses goûts et ses inclinations, elle peut, madame, jouir
d’un bonheur plus réel dans ce lieu retiré où élle
exerce une autorité presque royale avec tant de bonté et de douceur, que dans le cercle plus étendu d’une vie brillante, où la vertu est tournée en ridi-
cule, et où le plaisir et l’intrigue bannissent le con-
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— Vraiment , capitaine de Courcy, vos idées sont de l’autre monde : les jeunes filles se marient pour jouir de leur liberté, pour éviter de donner du scandale , et entrer dans la société; et je suis bien sûre que mon neveu ne se résoudra jamais à passer sà vie dans cette Arcadie du nord, à diner avec le curé et le docteur du village, à régler les différends survenus entre ses fermiers, et à élever de petits citoyens pour sa majesté britannique. Mais voici Mathilde, je vous laisse achever votre promenade.
— Vous nous quittez donc après-demain, capitaine de Courcy, dit l’aimable jeune fille; le lac des Deux-Montagnes n’a pas assez de charmes pour vous retenir plus long-temps sur ses bords.
—Ma destinée en a ainsi ordonné, mademoiselle, et cependant je vous prie de croire que je les quitte avec beaucoup plus de regrets que ne devrait en avoir un homme à qui sa profession semble interdire toute espèce d’affection.
— Mais vous reviendrez bientôt, dit-elle en effeuillant une rosesur laquelle elle avait les yeux fixés tandis qu’elle parlait.
— Un militaire ne peut jamais se flatter de jouir long-temps de la société de ses amis. Mille événe-
mens peuvent disposer de moi d’une manière toute différente de celle que je voudrais, et cependant, dit-il en hésitant, si je pouvais faire ce que je désire, je passerais ma vie ici. C’est une existence digne d'envie.
— C'est ce que j'ai dit mille fois à ma tante; mais ellé soupire après la France, elle compare l'aspect de nos forèts et notre vie sauvage avec les jardins enchantés de Versailles et de Chantilly, et l’année passée , elle ne nous a parlé que de son désir de reprendre un jour ses habitudes favorites.
—Elle m'a donné quelques raisons de croire que c'est ce qu’elle fera, sinon tout de suite, du moins avant quelques années. Elle suppose que des arrangemens de famille la forceront à quitter le Canada; mais jusque-là, elle pense que son devoir est de rester auprès de sa nièce.
Ce moment était plein d'intérêt ; et Eustace, regardant attentivement Mathilde, cherchait à dé-
couvrir ce que sans doute il aurait été malheureux d'apprendre.
—Elle est trop bonne, tropinquiète sur mon sort, dit Mathilde, et l’un des effets de sa sollicitude est de tourmenter sa nièce et de se tourmenter ellemême pour rien. |
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Ce n’était point là précisément la question sur laquelle Eustace désirait que Mathilde s’expliquât. Il fit un grand effort sur lui-même, et dit :
— Il est impossible, mademoiselle, qu’elle se montre indifférente sur un sujet d’une aussi grande importance que votre futur établissement.
— Mais je suis l’être le plus heureux de la terre, et ma tante devrait réfléchir qu’il ne peut y avoir de motif pour changer une condition où l’on n’a rien à désirer. Mon père me laisse entièrement maîtresse de mes actions. Dans cette retraite, je ne suis pas obligée de régler ma conduite d’après les mille et une lois que la société a imposées à ceux qui la composent. Je ne puis , il est vrai, espérer que mes parens vivront toujours, et c'est ce qu'ils font valoir pour m’engager à épouser mon cousin que je connais à peine ; mais tout cela, selon mon opinion, doit se rapporter à mon bonheur, et je n’en connais pas encore de plus grand que celui dont je jouis.
— Ainsi, lui dit Eustace, votre cœur semble peu porté à seconder les projets de votre famille ?
— Mon cœur n’est pour gien dans tout clé, Mon cousin Bertinval n’est entièrement indifférent. J’ai
été habituée à croire qu'il serait un jour mon époux,
RS Re
et que mon cœur ne devait pas être consulté sur un pareil sujet ; mais je me rappelle à peine la personne
de mon cousin, et je n’ai pas encore examiné sérieusement si je dois adopter ou rejeter ce dogme de l'autorité paternelle qui donne le droit de disposer d’un enfant comme de tout autre objet dont on est propriétaire. Tout ce que je sais est que je suis parfaitement contente, et qu’aussi long-temps que je resterai dans la même position, je ne serai pas du tout portée à risquer un bien positif à la poursuite
d’un bien imaginaire. ;
— C’est penser très-sagement, dit Eustace, et si j'avais le bonheur d’être votre frère, je vous seconderais de tout mon pouvoir.
— Vous avez donc assez d'amitié pour moi pour consulter ma satisfaction personnelle plus que les vues froides, mais peut-être raisonnables, de mon père?
— Bien certainement, si j’ose prendre la liberté de l’avouer.
— Et pourquoi n’avoueriez-vous pas ce que vous pensez? dit la franche et innocente jeune personne.
— Votre père pourrait désapprouver une pareille indischétion, et y attacher une importance que vous
n’y voyez pas.
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