‹ Bellegarde ou L'enfant indien adopté [microforme]Chapitre 45 sur 61 · A BELLEGARDE · texte numérisé non relu

A BELLEGARDE

proue contre chaque vague qui roulait vers elle,

enaçait de s’y briser, sa course semblait être arrêtée par une force qui la pressait également de tous les côtés ; elle paraissait renfermée dans un cercle, du centre duquel elle paraissait ne pas pouvoir sortir. Bellegarde était assis à l'extrémité du canot, et comme le péril et le bruit des vagues paraissaient , aux plus intrépides Indiens, suffisans pour mettre à l’épreuve le plus ferme courage, le malin jeune homme observait attentivement la contenance de de Courcy pour tâcher d'y découvrir quelques signes de crainte; mais il paraissait immobile comme une statue de bronze. Au milieu de ce danger , la barque fut poussée en avant à

travers les vagues par le cours naturel de la rivière, qui semblait réagir sur elle avec une nouvelle force, et, au bout d’une cruelle demi-heure, le péril était passé; ils suivirent enfin le courant redevenu paisible, comme des hommes qui se réveilleraient d’un songe terrible.

— Nous avons eu une rude traversée , dit Eustace.

—Je m'étonne, lui repondit Bellegarde, que vous vous soyez montré si indifférent aux périls que nous avons courus. Avec des gens étrangers à la navigation de ce passage, ou avec un bateau assez

pesant pour ne pas abéir de suite à l'impulsion de la pagaie, ce serait s’exposer à une mort certaine que de voulair le tenter. Plusieurs de vos concitoyens, plus téméraires que prudens, sont maintenant des débris de cadavres ballottés au milieu des gouffres et des rochers de ce dangereux passage; mais nos Indiens y sont habitués, et il leur arrive rarement de périren le traversant. Plus loin la rivière se précipite avec encore plus de rapidité, et nous ne devons pas même approcher de ce lieu; il y a tout à côté un petit havre où nous aborderons, et d’où nous transporterons notre barque jusqu’au pied de la cataracte. J'espère que nous l’atteindrons avant la nuit.

Tandis que la barque continuait à sillonner la sur-

, L] face unie des eaux, Eustace ordonna aux Indiens de se rafraîchir , et leur abandonna les diverses pro-

visions qu'il avait apportées avec lui. Bellegarde ne voulut pas s'opposer aux libéralités de de Courcy; mais il n’en montra pas moins son mécontentement de voir la bouteille de rum abandonnée à la discrétion des bateliers. Ils burent sans ménagement, causèrent bruyamment et finirent par se calmer. L’Indien placé à la tête de la barque pour découvrir l'entrée du petit havre s'était endormi, et Belle- : garde, se confiant dans sa vigilance , resta dans

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un état de sécurité jusqu'au moment où il s’aperçut que le canot était emporté avec là rapidité de l'éclair. Il avait souvent fait le voyage, et ne se rappelait pas avoir rencontré le moindre courant rapidé après avoir passé les tournans; mais bientôt, convaincu par le bruit lointain de la cascade que tout n’était pas dans l’ordre, il appela le guide pour lui demander s’il était près du port. Le malheureux , réveillé en sursaut, s’aperçut qu'il en avait dépassé l'entrée, et, un nuage qui cachait la lune s'étant dissipé, il vit ses rayons se réfléchir sur la terrible cataracte dont l'approche entourée de rochers faisait jaillir des flots d’écume ; il jeta un cri perçant, et, dans la sécousse que la rapidité de son mouvement donna au bateau, il tomba par-dessus le bord et disparut. Ses deux compagnons, qui se virent alors entraînés à une perte inévitable, firent des efforts désespérés et vains pour résister à l’impétuosité du courant. Ils ne pouvaient que ralentir et non arrêter la marche du

canot, et dans l’affreuse conviction que, la minüte

suivante, ils auraient cessé de vivre, ils laissèrent

tomber lés pagaies de leur mains déjà paralysées

par la crainte.

— Nous sommes perdus, dit Bellegarde. Capitaine de Courcy, donnez-moi votre main, que

nous ne nous séparions pas. Eustace, sans rien Ini répondre, saisit la sienne avec fermété.

— La barque touche! suivez-moi à l'instant!

s’écria le brave jeune homme ; nous devons rous arrêter où nous trouverons du fond. Etils s’élancè-

rent aussitôt.

Un roc pointu avait percé le centre du canot, et la force du courant le faisait tourner tout autour comme sur un pivot. Les deux amis , car le danger commun les avait rendus tels, se cramponnèrent aux bords escarpés du roc qui s'élevait seuleient de quelques pouces : au-dessus de la surface des eaux, et là,se voyant en süreté, ils tentèrent d'arrêter la barque ou d’attirer à eux les deux hommes ; mais ces malheureux avaient perdu la tête, et ne pouvait s’aider d'aucune manière , ils furent entrainés vers l’abîime qui les engloutit, et la chute du canot , mêlée à leurs cris et au bruit dela cascade, parvint aux oreilles d'Eustace et de son compagnon.

Le roc sur lequel ils s'étaient réfugiés était d’une forme conique ; et , s'étant un peu remis de leur émotion, ils s’y assirent pour se reposer. Les eaux, comme nous l’avons observé, n’étaient pas profondes , le temps était très-cha 4! :: "1! s'était :ert à leur imagination quelque moyen d'atteindre le ri-

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vage, leur position aurait été supportable. De Courcy fut le premier à rompre le silence.

— Comment vous trouvez-vous, Bellegarde , après avoir si miraculeusement échappé à la mort?

—A la fois malheureux et coupable d’avoir perdu le vieux chef de la tribu, et de vous avoir proposé de retourner par eau plutôt que par terre. C’est un bien triste éyénement. Notre peuple me blâmera d'avoir permis à ces hommes de boire des liqueurs L'ritueuses, au moment où ils avaient besoin de tout leur sang froid pour éviter un grand danger. Je perdrai ma réputation, et comment oserai-je jamais me présenter devant ma maîtresse et le baron , supposé (ce qui, pour moi-même, m'est fort indifférent ) que nous réussissions à trouver un moyen de nous sauver?

-— Brave jeune homme, dit Eustace, je partage la douleur que vous éprouvez de la mort de votre vieux chef et de celle des deux jeunes gens ; mais les hommes meurent partout, et quand leur mort est le résultat de leurs vices ou de leurs folies, nous devons les plaindre, sans en faire tomber le blâme sur nous-mêmes. D’ailieurs, ne suis-je pas, dans cette circonstance, plus coupable que vous? J'ai donné de l’eau-de-vie à ces hommes sans me rappeler que les Indiens ne mesurent la capacité

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