‹ Bellegarde ou L'enfant indien adopté [microforme]Chapitre 54 sur 61 · RARES · texte numérisé non relu

RARES

BELT.EGARDE.

un projet aussi raisonnable, il m’a autorisé à rechercher votre consentement. Mais à vous dire vrai, je ne m'uÿ cois pas d’avoir fait le moindre

progrès auprès de vous, depuis mon arrivée au château.

Ici il s'arrêta pour recevoir une réponse. Mathilde garda le silence ; et continua à l'écouter avec la plus grande attention. Il ajouta :

— Vous êtes maintenant d’un âge où un pareil sujet peut parfois occuper la pensée, età moins que vous n’ayez quelque motif secret , inconnu à votre famille, pour différer de vous rendre au vœu de votre père, je puis sans indiscrétion vous presser de faire de moi le plus heureux des hommes.

— Je puis à peine supposer, répondit Mathilde, qu’une personne quelconque qui aurait vécu aussi long-temps que vous dans ma société püt se tromper sur mes véritables inclinations. Je n'ai jamais désiré changer ma condition présente contre une autre dont les devoirs me son’. inconnus. Si le bonheur est dans cette ignorance, ce serait une folie que de chercher à la détruire par ün acte où un faux pas est irréparable. Je sais que l’opinion commune est que tôt ou tard une fille doit se marier: je ne combattrai point cette opinion, puisqu’elle est reçue das la société comme une vérité générale ;

284 RELLEGARDE.

mais, malheureusement, je crois qu'il y a des inspirations aussi nécessaires pour faire un bon mariage

que pour faire un bon poème, et je n’en ai pas en-

core eu. Mes désirs sont bornés. Je suis heureuse de l'affection de ma famille, et d’être libre de toute es-

pèce de soin et de responsabilité. Jusqu'à ce que

je. sois convaincue qu’il est nécessaire ou utile pour

LINE ES z :

moi de me marier, j'insisterai sur le droit que j'ai de rester fille, en dépit des sollicitations de ma fa-

mille et de mes amis.

—Vous avez dit, ma belle cousine, répliqua Ber-

tinval, qu’un faux pas serait irréparable ; mais avez- à

vous réfléchi que nous nous connaissons déjà ? Le

e Pa RACE LILAS 97 SERIE

marin n’a ni roc ni banc de sable à craindre, dans

une mer qui lui est bien connue.

— Je sais apprécier, dit Mathilde, l'avantage dont vous me parlez; mais je vous répète qu’à moins que

mes inclinations ne s'accordent avec les désirs de

mon père, je ne me marierai pas.

En disant ces mots, elle s'éloigna au galop, abandonnant son cousin à ses réflexions, qui, comme la

suite le prouvera, n'étaient nullement agréables. Il

ne chercha à la rejoindre qu'au moment où elle at-

teignait le château. Et, fort comme il se sentait de

l'appui de son père, il se détermina à attendre pa-

tiesament. Il cherchait dans son ame notre et cor-

s INSpimariage pas enreuse de oute esce que ile pour que j'ai e ma fa-

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rompue les moyens de s'assurer de la fortune de Mathilde, puisqu'il ne pouvait pas se flatter de posséder sa personne. Son orgueil était blessé, mais il n’en était que plus déterminé à ne rien faire qui pût diminuer l’ascendant qu’il avait sur son oncle, ou lui ravir les avantages matériels qu'il attendait des promesses et de la partialité du baron. Il cessa d’importuner Mathilde de ses soins, et chercha à gagner les bonnes grâces de la tante, et à tirer bon parti de son caractère faible et doux.

Rien n’est perdu, se disait-il, avec une ‘femme d’un certain âge qui a été long-temps belle; elle reçoit avec reconnaissance toute espèce d’hommages. L’autel sur lequel l’encens a été brûlé a toujours une divinité propice à celui qui vient présenter ses offrandes. Bertinval, résolu de se faire des partisans auprès de Mathilde, ne quittait jamais sa tante dans toutes ses promenades, et ne se relâchait jamais dansles attentions qu’il avait pour elle.

IL écoutait avec complaisance ses contes de l’ancien temps, déférait avec respect à ses opinions, et lui tenait les discours les plus édifians sur la nécessité que la jeunesse se laissât guider par des pavens dont le tact, l'expérience et le jugement avaient été formés dans les premières sociétés de France. Enfin il s’'empara tellement de lesprit de la

bonne dame qu’elle entreprit de sermonner sa nièce sur ce qu’elle appelait son obstination, et son aveuglement sur ses devoirs et ses intérêts.

— Mathilde, lui dit-elle un jour en se promenant avec elle dans le jardin, j'ai besoin de vous parler d’une affaire qui nous donne à tous beaucoup de peine et d’anxiété. Vous avez dû remarquer que depuis quelque témps votre père est triste et semble malheureux. Ses manières ne sont plus affables et bienveillantes, sa physionomie est sombre, et avec tout ce qu'il faut dans la vie pour être heureux, il ne l’est certainement pas: c’est vous, ma chère, qui en êtes la cause.

— Et comment, ma tante, ai-je pu me rendre coupable du crime dont vous m’accusez?

— En vous opposant à sa volonté, relativement à votre mariage.

— Est-ce ma faute, si je ne puis aimer mon cousin, et s’il n’a pas su mériter mon affection ?

— Ces idées-là sont bonnes chez une bergère des Alpes, ma chère nièce: mais chez des personnes qui ont une fortune, un rang et un ancien nom à conserver, elles sont, pardonnez-moi l’expression, nuisibles:et ridicules : les demoiselles se marient, parce que leurs parens ne peuvent pas vivre toujours pour

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les protéger comme elles ont besoin de l'être.

— Je comprends maintenant, dit Mathilde, que ma famille doit disposer de ma personne et de mes affections, comme je donne ma bourse à un mendiant; la raison et la justice s'opposent à ce que l’on se comporte ainsi à mon égard.

— On dispose de votre personne et de votre fortune, ma chère nièce, pour votre propre avantage; mais vos affections sont libres de toute contrainte. Il n’y a aucune connaissance de l'avenir qui puisse vous mettre à même de décider quand et pour qui votre cœur parlera. Si on ne mariait les jeunes filles que lorsqu'elles ont une passion, toutes les sages et salutaires combinaisons des familles seraient infructueuses.

— Ainsi, ma bonne tante, selon votre doctrine, je dois aller à l’autel prendre Dieu et les hommes à témoins que je promets d’aimer, d’honorer et de respecter mon mari, quand rien au fond n’est plus loin de ma pensée; et commencer une nouvelle. vie morale et religieuse en perdant mes droits à la divine assistance et en trompant l’homme qui se confie dans ma sincérité et dans ma bonne fci! Je dois vivre avec une personne qui

est la dupe de ma promesse; je dois me lever

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et me coucher tous les jours avec la conviction que j'ai été coupable d’une grande fausseté, et tout cela pour plaire à ma famille! Une pareille conduite ne serait point conforme à celle que mon père a toujours appelée noble, et aux sentimeus religieux que le père Leclerc m'a inspirés. Je méprise mon cousin, et rien ne pourra me porter à dire, et encore moins à jurer, que je l’aime ou l’aimerai ja-

mais.

— Ainsi, Mathilde, vous désobéirez à votre père et briserez son cœur.

— Mon père sait que je donnerais ma vie pour assurer son bonheur, mais sa tranquillité n’est pas attachée à ce que je commette une action immorale.

— J'ai toujours soutenu à mon frère, dit madame de Belrose, que ses idées sur l'éducation des femmes étaient fausses. — Dans ma jeunesse on m'a appris a obéir.

— Et, moi a penser, répondit Mathilde.

— Ainsi, ma nièce, je dois conclure que vous vous regardez comme libre de disposer de votre personne, même contre la volonté de vos parens.

— Non, dit Mathilde avec impatience, je dois

consulter mon père et l'honneur de ma famille. Et

ni mes propres désirs, ni l’idée d’un bonheur ima-

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