CHAPITRE PREMIER
There is an hour when Friendship’s potent spell Divinely opens Death’s long sealed bier , When those who wrote, or fought, or nobly fell , In scenes of fancied life once more appear.
Hariz. —-Flower-Garden.
« Il est une heure où l’amitié, charme magique, » rouvre la bière des morts, réveille le cadavre, res- » suscite le héros, l'écrivain, le martyr, leur prête » une vie brillante , une vie passagère. »
Dans une vallée solitaire, entre la vieille ville de Luzarches et le noble manoir des Condés, se trouvent les ruines de l’abbaye de Royaumont ; dévastée par la révolution française, il ne lui reste que son nom. Le pays a la forme d’un large bassin,
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comme s'expriment les géologues ; tout autour, on voit s'élever des collines ombragées de forèts ombreuses, aux allées solitaires et sombres , admirablement préparées pour la chasse et la promenade. Le sol, très-poreux, absorbe la pluie à mesure qu’elle tombe, devient plus compact dans les temps humides, et offre aux promeneurs une surface plane comme un parquet uni, dans toutes les saisons de l’année.
Deux petites rivières serpentent dans ce bassin , et leurs eaux, qui se confondent au pied du mur du monastère, vont rafraichir et embellir le parc immense de Royaumont, et se perdre, après mille . détours, dans l'Oise aux flots silencieux et calmes.
C'est dans cette heureuse situation que les enfans de Saint-Benoît avaient construit leur demeure.’ Personne ne savait, plus habilement qu'eux, disposer autour de soi les élémens du bien-être, et s'entourer d’une béatitude anticipée ; riches et maîtres de Jeurs loisirs, les bénédictins ont fait trop bon usage de leurs richesses et de leur temps pour que l’histoire accuse cette aisance et ce repos, au sein desquels ils vivaient; leurs travaux ont enrichi la science; leur vie s’écoulait pure, exempte d’intrigues ; et cette belle vallée où le paysage est
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BELLEGARDE. 15 naître dans la pensée que des images de paix, de méditation et de savoir.
Dom Anatole V...., dernier directeur de cet établissement, était un homme également remarquable par sa piété et sa haute raison. Vers la fin de l’année 1799, je me trouvai lié avec cet excellent homme, qui m’a fourni les documens dont se compose cette histoire.
* Les soucis d’une vie agitée avaient sillonné de rides profondes le front d’Anatole; mais il lui restait encore cette noblesse naturelle, cette grâce majestueuse, caractères ineffaçables des êtres pri- | vilégiés que l’on peut nommer les aristocrates de la nature. Ses connaissances étaient variées; ses manières pleines de dignité et de bienveillance. Telle était la surveillance philantropique et soutenue exercée par lui sur les paysans domiciliés aux environs de l’abbaye, que la misère sous toutes ses formes et le vice dans tous ses résultats leur étaient inconnus. Bon médecin et toujours prêt à les secourir, arbitre désintéressé et juge équitable de leurs différends, Dom V. était devenu le roi des environs ; les mauvais sujets le redoutaient beaucoup ; il croyait que la clémence pour le vice équivalait à l'oppression de la vertu ; les honnêtes
gens l’adoraient ; et si quelque coupable réfrac-
taire portait le trouble dans la colonie, on‘le ban-
nissait sans pitié ; Dom V. le rayait de la liste des :
vassaux que tous les grands monastères entretenaient autour de leurs murs, et qui formaient leur population sujette. |
Dom V. ne ressemblait point à ces moines du moyen âge, dont les voluptés peu scrupuleuses ont précipité la chute de l’omnipotence catholique. En dévouant sa vie aux autres, il se condam+ nait à une rigidité digne des ascètes : pour lit une couche de paille, pour alimens quelques légumes ; peu de sommeil ; telle était la règle à laquelle il se soumettait. Il faut convenir que de toutes les confréries religieuses , celle qui avait choisi saint Benoît pour modèle se distinguait par son utilité, par sa science et par son activité intellectuelle. Dom V. était le représentant le plus exact et le plus complet de cette congrégation vraiment remarquable, d’où tant de lumières ont émané, lumières méêlées à si peu de vices et de dangers.
On ne savait ni où était né, ni quelle avait été la carrière de cet homme distingué; tout le monde le bénissait; sa réputation de bonté, de générosité, de popularité le fit échapper même à l’échafaud dressé par les révolutionnaires. Quard ses amis les plus intimes lui demandaient quelques
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détails sur sa jeunesse, il détournait la conversation , où, pressé de répondre, il se contentait de leur dire :
« Les erreurs et les fautes de ma vie m’ont laissé » d'assez tristes souvenirs pour que je les rappelle » à ma mémoire aussi rarement que possible. » |
Jamais, sous l’ancien régime, il n’avait été l’hôte assidu des nobles qui possédaient aux environs de Chantilly d’élégans et de vieux manoirs. Comme on ignorait son origine et son véritable nom, comme toutes les enquêtes pour savoir où il était ne étaient restées inutiles; comme d’ailleurs la conversation des seigneurs en présence des ecclésiastiques n’était pas toujours convenable; ni Dom V. ni les grands seigneurs des environs ne désiraient avoir ensemble des rapports plus fréquens. Dom V. ne captait ni les sourires des riches ni les applaudissemens du vulgaire : son royaume n’était pas de ce monde. Que lui faisaient les faveurs ou les rigueurs des puissans ? [l remplissait son devoir comme les héros de Corneille , et laissait faire aux dieux.
Une seule personne était l’objet de ses visites ; c'était une damé âgée, à laquelle appartenait le château de Baillon, près de Chantilly. Fatiguée
des agitations de la vie à la mode , elle s’était reti- I. 2
rée dans cette profonde solitude, où elle pouvait Jouir en paix de la beauté du paysage, de la pureié de l’air, des promenades les plus agréables , et donner ses soins à l'éducation d’un jeune enfant orphelin confié à ses soins. Dom V. prenait le plus vif intérêt à tout ce qui regardait cette dame;ses conseils la dirigeaient ; sans son approbation, elle n’eûtrien osé faire ; long-temps cette existence bizarrede deux êtres mystérieux dont on ignorait la vie première fut un sujet de conjectures, mais non de scandale : l'extrême vieillesse de la dame du château eût rendu ces idées absurdes. On ne connut qu'après leur mort le secret de leur vie; les pages suivantes le renferment. |