‹ Bellegarde ou L'enfant indien adopté [microforme]Chapitre 7 sur 61 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

La complaisance fait les amis ; la vérité produit la haine. TÉRENCE.

La dame dont nous avons parlé dans le chapitre précédent appartenait à l’ancienne et puissante famille d'Argenteuil, dotée autrefois par Louis XIV d'immenses propriétés dans le bas Canada. Madame *** avait été élevée dans un couvent de Paris, comme la plupart des filles de la haute noblesse canadienne. Maintenant encore, ces familles nourrissent l'espoir de secouer le joug de la Gran:le- Bretagne ; aussi évitent-elles scrupuleusement toute espèce de rapports avec les colons anglais, qu’elles regardent comme des usurpateurs et des intrus.

En vain des écoles gratuites ont été fondées dans chaque paroisse importante sur les bords du Saint- Laurent ; en vain des places, des emplois lucratifs, et toutes les faveurs dont le gouvernement dispose, ont été offerts à cette vieille noblesse française : les yeux fixés sur la mère-patrie, elle n’a pas voulu se réconcilier avec ses nouveaux maitres; elle a repoussé tout ce qui pouvait porter atteinte à son antique nationalité. L'influence que la langue et la littérature anglaises pouvaient

| exercer sur les sympathies , les affections et les

usages, l’a même épouvantée ; et pas un seul de ces du gentilshommes sur vingt ne souffrirait qu’un mot | L anglais fût prononcé dans sa famille. | co

De tous les pays du monde, le seul où se soit ‘4 poli conservé intact le vieux type de la France sous M ne Louis XIV, c’est le bas Canada. Trop faible pour L non chasser les Anglais , les Canadiens obéissent à leurs 4 cak lois, paient les impôts ; mais leur devise est celle k. ie des Corses : « Haïr et attendre. » Ils souffrent donc < QE. en silence la domination qu’ils ne peuvent se- L ve couer; jusqu’à ce qu’un nouvel ordre de choses leur Us soit donné, plus en harmonie avec leurs intérêts ou $ do: leurs préjugés. $ Us

La famille d'Argenteuil, alliée aux anciens com- : +

tes de Soissons, avait toujours été à la tête du :

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parti anti-anglais ; aussi avait-elle soin de s’isoler complétement. Elle voyait avec un dédain et une colère concentrés la morgue des négocians anglais : aux yeux des nobles français, les plus riches de ces marchands n'étaient que de pauvres aventuriers sans naissance et sans éducation ; avides commerçans, dont le but, en traversant les mers et se fixant dans un climat si rigoureux, était d’accaparer le commerce des fourrures, et d'échanger avec les Indiens le rebut des manufactures de Birmingham et de Manchester, pour les peaux précieuses du castor, de la martre et du renard bleu.

D'ailleurs, à l’époque dont nous parlons, ces commerçans ne formaient pas une population trèspolicée. Le gain absorbait toutes leurs pensées ; ils ne connaissaient de plaisirs que ceux de la table; les nouvelles du jour, les intérêts ou les rivalités locales formaient les seuls élémens de leurs tristes conversations. Gens rustiques. et grossiers : « Bons, » comme dit l’Ecclésiaste, à manier l'aiguillon à » conduire un bœuf et à gouverner la charrue {+). » Ils avaient cette espèce d’orgueil bas, que l'argent donne aux hommes d’une éducation peu relevée. Ils se faisaient nobles de leur autorité privée, bien

(4) Ecclésiaste, v. 5.

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sûrs que l’on n’irait point chercher la source obscure deeette noblesse prétendue. Comme tous les conqué: rans du Nouveau-Monde, depuis Christophe Colomb jusqu’au cacique de l’île de Musquito, ils assumaient sur les naturels du pays une supériorité aussi ridicule qu'impolitique, puisqu'elle s’opposait à la facilité et à la confiance, seul moyen de rendre durables les rapports entre les deux peuples, et d’affermir la conquête de la Grande-Bretagne.

Cette société grossière et prétentieuse ne pouvait convenir au baron d'Argenteuil. L’urbanité des nobles français n’est pas la familiarité vulgaire. Elle permet une apparence d'égalité , il est vrai, entre le noble le plus distingué et son obscur voisin; mais aucun peuple ne sait avec autant d'adresse éviter tout contact marqué avec les classes infé-

rieures , sans blesser leur susceptibilité. Le baron

d'Argenteuil résolut de quitter Mont-Réal, et d'aller vivre au milieu d’une de ses vastes propriétés. Il avait une fille unique, privée de sa mère dès son bas âge; et le désir du père était de consacrer le reste de ses jours à l’éducation et à l’établissement du seul représentant de son ancienne famille, Il choisit pour résidence un château de son domaine de Sainte-Anne , aux bords du lac des Deux-Montagnes.

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Tous les voyageurs transatlantiques ont admiré ce lac, vaste et magnifique accident d’un grandiose paysage, nappe d’eau qui se forme et s’arrondit au milieu du cours de la Riviére-Noire. Ainsi nommée à cause de la profondeur et de la pureté de ses eaux, cette rivière entre dans un immense bassin , formé de chaque côté par deux montagnes absolument semblables. Les environs sont couverts d'arbres gigantesques. Le chêne, l’érable à sucre, et le bel orme américain , si remarquable par la grâce et l'élégance de ses formes, s’élevent au milieu d’une foule de plantes toujours vertes, et donnent au paysage un caractère de douce majesté. En général, tous les arbres se ressemblent ; les seuls arbres d'Amérique, non-seulement difièrent entre eux, mais surpassent en grandeur et en beauté les rois de nos forêts. Ce sont les véritables rois du règne végétal. En Amérique, d’ailleurs , la nature a créé tous ses produits sur une échelle gigantesque. Montagnes , rivières, lacs et végétaux , comparés à ceux de notre vieux monde, les écrasent de leurs proportions colossales. Enseveli pendant des siècles par l’agglomération de ses propres végétaux décomposés, et sans que la main de l’homme lait tourmenté jamais, ce sol vierge et fertile

devait produire une végétation plus vigoureuse. La grande étendue des forêts oflre partout un abri contre les ouragans , et cet avantage contribue sans doute à la hauteur immense et aux proportions inouïes qu’atteignent ordinairement les arbres de ce vaste pays. Il y a, dans une forèt de l'Amérique, sous ces voûtes magnifiques , sous ces arceaux de verdure, au milieu du silence solennel que ne trouble même pas le chant des oiseaux, quelque chose qui détache l’âme des illusions du monde, l'invite à la méditation, et la berce de ces hautes pensées qui dépassent l'horizon peu étendue dont l’homme est le centre. C’est dans ce désert, en présence d’une nature sévère, féconde , immense, que l’homme sent son infériorité et sa faiblesse, qu'il rentre en lui-même et se reporte vers Dieu, source de la vie et de l’être , oublié si souvent au milieu des ressources et du tumulte d’une cité populeuse.

Le parc et le domaine que d'Argenteuil avait destinés à l'usage de sa famille et aux plaisirs de la

chasse comprenaient le lac, les deux montagnes qui formaient le bassin , une immense quantité de prairies et de terres cultivées, enfin un petit village dans les dépendances du château ; le tout formant

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20,000 acres environ. Long-temps avant qu'un navire eût sillonné les ondes du Saint-Laurent , ou que le pied d’un blanc eùt foulé sa rive, un hameau sauvage avait existé sur l'emplacement de ce village; c'était là le lieu de rendez-vous choisi par une tribu algonquine , dont les chasses s’étendaient jusqu’au lac Ontario, chargée des trophées de ses expéditions ; c'était là qu’elle se reposait. Réduits actuellement à un petit nombre de familles, ces Indiens, fidèles aux coutumes de leurs ancûtres, reviennnent encore, au commencement du printemps et de l'été, après la saison des chasses, tenir leur grand-conseil , près des Deux-Montagnes. Ils vivent de poissons pêchés dans le lac, et de maïs planté et récolté par leurs femmes dans les champs que le seigneur actuel du pays leur accorde.

Après les fatigues d’un hiver rigoureux, elles entassent dans les magasins d’un commerçant leurs peaux et leurs fourrures ; ces familles reçoivent en échange de grosses couvertures, des chemises de couleur en coton, du pain, et des munitions qui leur servent à recommencer la chasse l'hiver suivant.

Tant que dure l'été, l’Indien imprévoyant s’engourdit et reste dans un état de nullité complet ; il voit avec indifférence les blancs cultiver la terre, bâtir des maisons, jouir de leurs propriétés, goûter

les douceurs d’un intérieur confortable et vivre au milieu de l’abondance. Sans admiration pour leur adresse , et sans envier leur prospérité, l’Indien ne fait pas le moindre effort pour améliorer sa*condition; il permet à sa femme de travailler pour empêcher ses enfans de mourir de faim, mais lui-même, dédaigneux de toute espèce d’outils, il ne connaît que son fusil, ses flèches et ses instrumens de pêche. Tout est passion et instinct dans la nature du sauvage; il ne fait rien avec modération. Vous le voyez après son repas, lorsque son appétit est satisfait, s'endormir comme le serpent. Est-il stimulé par l’aiguillon de la faim ; son ardeur s’éveille; il s’élance vers les forêts: ce n’est plus un homme, c'est un loup sauvage.

Privé aujourd’hui de ses anciens domaines, il reste enseveli dans un état de stoïcisme brutal d’où les cris de la guerre et de la faim peuvent seuls le tirer. L'introduction des armes à feu lui a fait perdre son ancienne adresse à manier l’arc et la flèche ; et maintenant, il est irrévocablement sous la dépendance des marchands de fourrures, qui peuvent lui refuser les munitions dont dépendent son existence et celle de sa famille.

Le gouvernement de ces colonies naissantes envoie chaque année aux Indiens des secours considé-

rables, moins peut-être pour les empêcher de mourir de faim que pour en faire des vassaux soumis en temps de guerre : présens souvent funestes et que l’Indien échange contre l’eau-de-vie, véritable eau de mort dont l’abus achève de décimer ces races malheureuses. Ainsi, les libéralités mêmes des blancs se changent en poison pour les hommes rouges, et leur population diminue partout où elle se trouve en contact avec les enfans du monde civilisé. Les forêts tombent et font place à des métairies. Les marais, vieilles habitations de la loutre et du rat musqué, se couvrent de prairies et de pâturages ; l’ours, le renard et la martre fuient dans

des contrées plus sauvages, et les anciens habitans,

privés des ressources que la nature avait placées près d’eux, ignorant les moyens d'existence de ceux qui envahissent leur territoire , et qu'ils appellent leurs frères blancs, mènent une vie chaque jour plus misérable, dont l'extinction totale de leur race primitive sera inévitable terme.

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