‹ Ben-HurChapitre 144 sur 172 · LA POULARDE DE BRESSE · texte numérisé non relu

LA POULARDE DE BRESSE

Un des premiers jours de janvier de Tannée courante 1825, deux jeunes époux, madameetM.deYersy, avaient assisté à un grand déjeuner d'huîtres sellé et bridé; on sait ce que cela veut dire.

Ces repas sont charmants, soit parce qu'ils sont composés de mets appétissants, soit par la gaieté qui ordinairement y règne ; mais ils ont l'inconvénient de déranger toutes les opérations de la journée. C'est ce qui arriva dans cette occasion. L'heure du dîner étant venue, les époux se mirent à table; mais ce ne fut que pour la forme. Madame mangea un peu de potage, monsieur but un verre d'eau rougie; quelques amis survinrent, on fit une partie de whist, la soirée se passa, et le même lit reçut les deux époux.

Vers deux heures du matin, M. de Versy se réveilla; il était mal à son aise, il bâillait; il se retournait tellement que sa femme s'en inquiéta et lui demanda s'il était malade. « Non , ma chère, mais il me semble que € j'ai faim, et je songeais à cette poularde de Bresse si € blanchette, sijoliette, qu'on nous a présentée à dîner, « et à laquelle cependant nous avons fait un si mauvais f accueil. — S'il faut te dire ma confession, je t'avouef rai, mon ami, que j'ai tout autant d'appétit que toi, et € puisque tu as songé à la poularde, il faut la faire ve- « nir et la manger. — Quelle folie I tout dort dans la f maison, et demain on se moquera de nous. — Si tout f dort, tout se réveillera, et on ne se moquera pas de f nous, parce qu'on n'en saura rien. D'ailleurs, qui € sait si d'ici à demain l'un de nous ne mourra pas de

€ faim ? Je ne veux pas en courir la chance. Je vais € sonner Justine. »

Aussitôt dit, aussitôt fait; et on éveilla la pauvre soubrette, qui, ayant bien soupe, dormait comme on dort à dix-neuf ans, quand l'amour ne tourmente pas*.

Elle arriva tout en désordre, les yeux bouffis, bâillant et s'assit en étendant les })ras.

Mais ce n'était là qu'une tâche facile; il s'agissait d'avoir la cuisinière, et ce fut une affaire. Celle-ci était cordon bleu , et partant souverainement rechigneuse; elle gronda, hennit, grogna, rugit et renâcla; cependant elle se leva à la fin, et cette circonférence énorme commença à se mouvoir.

Sur ces entrefaites, madame de Versy avait passé une camisole, son mari s'était arrangé tant bien que mal, Justine avait étendu sur le lit une nappe, et apporté les accessoires indispensables d'un festin improvisé.

Tout étant ainsi préparé, on vit paraître la poularde, qui fut à l'instant dépecée et avalée sans miséricorde.

Après ce premier exploit, les époux se partagèrent une grosse poire de Saint-Germain, et mangèrent un peu de confitures d'oranges.

Dans les entr' actes, ils avaient creusé jusqu'au fond une bouteille de vin de Grave, et répété plusieurs fois, avec variations, qu'ils n'avaient jamais fait un plus agréable repas.

Ce repas finit pourtant; car tout finit dans ce bas monde. Justine ôta le couvert, fit disparaître les pièces de conviction, regagna son lit, et le rideau conjugal tomba sur les convives.

Le lendemain matin, madame de Yersy courut cbez

t. À piema tendida (esp.).

son amie madame de Franval et lui raconta tout ce qui s'était passé, et c'est à l'indiscrétion de celle-ci que le public doit la présente confidence.

Elle ne manquait jamais de remarquer qu'en finissant son récit, madame de Versy avait toussé deux fois et rougi très-positivement.

Le faisan est une énigme dont le mot n'est révélé qu'aux adeptes; eux seuls peuvent le savourer dans toute sa bonté.

Chaque substance a son apogée d'esculence : quelques-unes y sont déjà parvenues avant leur entier développement, comme les câpres, les asperges, les perdreaux gris, les pigeons à la cuiller, etc.; les autres y parviennent au moment oii elles ont toute la perfection d'existence qui leur est destinée, comme les melons, la plupart des fruits, le mouton, le bœuf, le chevreuil, les perdrix rouges; d'aukes enfin quand elles commencent à se décomposer, telles que les nèfles, la bécasse et surtout le faisan.

Ce dernier oiseau, quand il est mangé dans les trois jours qui suivent sa mort, n'a rien qui le distingue. Il n'est ni si délicat qu'une poularde, ni si parfumé au'une caille.

Pris à point, c'est une chair tendre, sublime et de haut goût, car die tient à la fois de la volaille et de la venaison.

Ce point si désirable est celui où le faisan commence à se décomposer; alors son arôme se développe et se joint à une huile qui^ pour s'exalter, avait besoin d'un

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peu de fermentation, eomme l'huile du café, que Tcm n'obtient que pair la tori'éfactlQn.

Ce moment se manife&te aux .sens des profanes par une légère odeur et par le changement de couleur du ventre de l'oiseau ; mais les inspirés le devinent par une sorte d'instinct qui agit en plusieurs occasions, et qui fait, par exemple, qu'un rôtisseur habile décide, au premier coup d'œil, qu'il faut tirer une volaille de la broche ou lui laisser faire encore quelques tours.

Quand le faisan est arrivé là, on le plume et non plus tôt, et on le pique avec soin, en choisissant le lard le plus frais et le plus ferme.

Il n'est point indifférent de ne pas plumer le faisan trop tôt; des expériences très-bien faites ont appris que ceux qui sont conservés dans ia plume sont bien plus parfumés que ceux cfui soiut nestés longtemps nus, soit que le contact de l'air neutralise .quelques portions de Tarons, soit qu'une partie du suc destiné à nourrir les plumes soit résorbé et serve à. reli^er ta chair.

L'Otseau ainsi :préparé, ils'a^ de l'itoffer, ce qui>se lait de laBianéère suivante :

Ayez deux bn^casses, désossez-tes let videz-les de manière à en faire deux lots : le premier de k chair, le ^cond (tes entrailles «et des (oies.

Vous pnenez la ichair et vous en feites une £arce fB la haiciiant avec ide la moetie de boeof cuiie à la vapeur, un peu de lard rftpé, poivre, sel, fines hert^es, c^ la cpiastitëde bonnes truHes suffisante po«r> remplir la cafaoiié intérieure é\x laisan*.

Vous aurez soin de fixer cette farce de manière à ee qa'aiis ne se répande pas en dféiors, ce qui '6st quelquefoîsQssezdifiïeiieicpuind l'oiseau estuii pau^vanci. Hef&kdmai 9ik <j psFrànt par divisiamoTess^'el «niia

autres en taillant une croûte de pain qu'on attache avec un ruban de fil et qui fait Tofiice d'obturateur.

Préparez une tranche de paîn qui dépasse de deux pouces de chaque côté le faisan couché dans le sens de sa longueur; prenez alors les foies, les entrailles de bécasses, et pilez-les avec deux grosses truffes, un anchois, un peu de lard râpé et un morceau convenable de bon beurre frais.

Vous étendez avec égalité cette pâte sur la rôtie; e vous la placez sous le faisan préparé comme dessus, de manière à être arrosée en entier de tout le jus qui en découle pendant qu'il rôtit.

Quand le faisan est cuit, servez-le couché avec grâce sur sa rôtie; environnez- le d'oranges amères, et soyez tranquille sur l'événement. '

Ce Hïets de haute saveur doit être arrosé, par préférence, de vin du crû de la haute Bourgogne ; j'ai dégagé cette vérité d'une suite d'observations qui m'ont coûté plus de travail qu'une table de logarithmes.

Un faisan ainsi préparé serait digne d'être servi à des anges, s'ils voyageaient encore sur la terre comme du temps de Loth.

Que dis-je? l'expérience a été faite. Un faisan étoffé a été exécuté, sous mes yeux, par le digne chef Picard, an château de la Orange, chez ma charmante amie madame de Ville-Plaine, et apporté sur la table par le majordome Louis, marcliant à pas processionnels. On l'a examiné avec autant de soin qu'un chapeau de madame Herbault; on Ta savouré avec attention; et pendant ce docle travail, les yeux de ces dames brillaient comme des étoiles, leurs lèvres étaient vernissées de corail, et leur physionomie tournait à l'extase. (Voyez les Éprouvettes gastronomiques,)

J'ai fait plus : j en ai présenté un pareil à un comité

de magistrats de la cour suprême, qui savent qu'il faut quelquefois déposer la toge sénatoriale, et à qui i'ai démontré sans peine que la bonne chère est une compensation naturelle des ennuis du cabinet. Après un examen convenable, le doyen articula, d'une voix grave, le mot excellent! Toutes les têtes se baissèrent en signe d'acquiescement, et l'arrêt passa à Tunanimité.

J'avais observé, pendant la délibération, que les nez de ces vénérables avaient été agités par des mouvements très-prononcés d'olfaction, que leurs fronts augustes étaient épanouis par une sérénité paisible, et que leur bouche véridique avait quelque chose de jubilant qui ressemblait à un demi-sourire. , Au reste, ces effets merveilleux sont dans la nature des choses. Traité d'après la recette précédente, le faisan, déjà distingué par lui-même, est imbibé, à l'extérieur, de la graisse savoureuse du lard qui se carbonise ; il s'imprègne à l'intérieur des gaz odorants qui s'échappent de la bécasse et de la truffe. La rôtie, déjà si richement parée, reçoit encore les sucs à triple combinaison qui découlent de l'oiseau qui rôtit.

Ainsi, de tputes les bonnes choses qui se trouvent rassemblées, pas un atome n'échappe à l'appréciation, et attendu l'excellence de ce mets, je le crois digne des tables les plus augustes.

Parve, nec inyideo, sine me Uber ibis in aulam»

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