LE DESSERT
Le mortel fortuné nourri dans les grandeurs, Que le ciel a comblé de constantes faveurs, Que jamais le besoin et la faim importune Ne sont venus chercher au sein de la fortune ; Celui-là, mes amis, inhabile à jouir, Peut-être ne sent pas tout le prix du plaisir.
Il n'éprouve jamais, endormi dans le faste, Ce sentiment exquis que fait naître un contraste... U faut, loin du palais où languit le bonheur. Avoir bu quelquefois le vin du voyageur ; Avoir, en fugitif surpris par la misère, Partagé le pain noir pétri dans la chaumière : Alors, quand le destin vous présente au hasard Un banquet embelli des prestiges de Tart, Ce bien inattendu double vos jouissances ; Vous savourez l'oubli des plus vives souffrances. L'orage rend plus pur l'heureux jour qui le suit : J*ai connu ce plaisir que le malheur produit.
Naguère, dans ces temps de mémoire fatale Où le crime planait sur ma terre natale, Effrayé, menacé par un monstre cruel, . Forcé d'abandonner le banquet paternel.
Je cherchai mon salut dans ces rangs militaires. Formés par la terreur, et pourtant volontaires ; Je m'armai tristement d'un fusil inhumain Qui jamais, grâce au ciel, n'a fait feu dans ma main. Je me chargeai d'un sac, humble dépositaire De tout ce qui devait me rester sur la terre. Ainsi, nouveau Bias, je partis accablé Du poids de tout mon bien sur mon dos rassemblé. Adieu, joyeux diners, soupers plus gais encore. Doux propos et bons mots que le vin fait éclore;
450 LA GASTRONOMIB.
Adieu, friands apprêts, gibier, pâtés dorés,
Au foyer domestique avec soin préparés I...
Je suivis à pas lents les routes parsemées
D'innombrables soldats entraînés aux armées.
Que de tristes festins nous attendaient le soirl
Le pain du fournisseur était-il assez noir 1
Son bouillon assez clair, et son vin assez rude 1
Paitout, à notre aspect, la sombre inquiétude
Veillait autour de nous ; nos hôtes consternvs
Fermaient leur basse-cour, espoir de leurs dînes.
A l'hospitalité condamnés par un maire,
L'eau, le feu, le couvert, une faible lumière,
Un lit où trois soldats devaient se réunir,
Étaient les seuls secours qu'ils daignaient noas fonrni
Nous gagnions lentement la terre d'Italie : Le ciel me fit trouver sur la route une amie. On n'avait point encor dévasté son manoir; Elle attendait son tour, elle devait l'avoir; Elle osait aux brigands disputer son domaine. Et mettait à profit sa fortune incertaine. Je l'embrasse, et bientôt je me sens soulagé Du sac et du fusil dont j'étais surchargé; Tous les soins délicats que Tamitié prodigue S'empressent de me faire oublier ma fatigue. Le souper se prépare et s'annonce de loin... Passagère faveur dont j'avais grand besoin ! L'abondance est unie à la délicatesse : La truffe a parfumé la poularde de Bresse; Un vin blanc qu'a donné le sol de Saint-Perretj Pour réchauffer mon sein sort d'un caveau secret. Je me sens ranimé de ses feux salutaires; Je bois à mon amie, aux mœurs hospitalières. . . Je ne suis plus soldat, je règne, je suis roi, Et déjà la terreur disparaît devant moi.
Muse, sans vains détours, reviens à tes convives; Leurs teints sont plus vermeils, leurscouleurs soQtplus A votre cuisinier, dont vous êtes coatent|
Vous devez, à celte heure, un hommage éclataal« Qu'un éloge public soit le prix de son zèle ; Vous le verrez demain, à la gloire fidèle, Se signaler encor. « Mon ami, dites-lui, « Ton maître est satisfait, et doit Vôtre aujourd'hui. « Du meilleur des festins regarde ce qui reste ; a Vois ces tristes débris et ce vide funeste, « Et ces membres épars dépouillés jusqu'aux os : a Tout dépose en faveur de tes heureux travaux. « Poursuis, et je prétends, dans ma reconnaissance, « Dérobant les lauriers d'un jambon de Mayence, a D'une couronne un jour décorer ton bonnet. « Puisse la récompense égaler le bienfait l • C'est ainsi qu'un héros, célèbre à plus d'un titre, A daigné dans Postdam adresser une épître A l'illustre Noël, digne du noble emploi De commander en chef les cuisines d'un roi.
Le dessert est servi : quel brillant étalage I On a senti de loin cet énorme fromage " Qui doit tojitson mérite aux outrages du temps... Mais, s'il faut sur ce point s'adresser aux amants, Les parfums de Paphos, dont l'amour fait usage, Ne peuvent s'allier à ceux de Sassenage. Gardez-vous de cueillir sur les lèvres d'Iris Un baiser maladroit qui ferait fuir les ris.
Un service élégant, d'une ordonnance exacte. Doit de votre repas marquer le dernier acte. Au secours du dessert appelez tous les arts, Surtout celui qui brille au quartier des Lombards. Là» vous pourrez trouver, au gré de vos caprices. Des sucres arrangés en galants édifices ; Des châteaux de bonbons, des palais de biscuits, Le Louvre, Bagatelle et Versailles confits ; Les amours de Sapho, d'Abailard, de Tibulle, Les noces de Gamacle et les travaux d'Hercule; Et mille objets divers que savent imiter D'habiles confiseurs que je pourrais citer.
Ne démolissez point ces merveilles sucrées, Pour le charme des yeux seulement préparées ; - Ou du moins accordez, pour jouir plus longtemps, Quelques jours d'existence à ces doux monuments : Assez d'autres objets, dignes de votre honmiage. Avec moins d'appareil vous plairont davantage. Ah l plutôt attaquez et savourez ces fruits Qu'un art officieux en compote a réduits. A la grâce^ à l'éclat sacrifiez encore; Aux trésors de Pomone «joutez ceux de Flore ; Que la rose, l'œillet, le lis et le jasmin, Fassent de vos desserts un aimable jardin. Et que l'observateur de la belle nature S'extasie en voyant des fleurs en confiture.
Vous avez satisfait à vos nombreux désirs ; Mais Bacchus vous attend pour combler vos plaisirs. Approche, bienfaiteur et conquérant de l'Inde, Tu m'inspireras mieux que les filles du Pinde ; Verse-moi ton nectar dont les dieux sont jaloux, Et mes vers vont couler plus faciles, plus doux. De ces vases nombreux que l'aspect m'intéresse ! Quel luxe séducteur! quelle aimable richesse! Vos cot.vives déjà, dans un juste embarras. Vous adressent leurs vœux et vous tendent les bras. Venez à leur secours; offrez-leur à la ronde La liqueur qui nous vient des bords de la Gironde, Le vin de Malvoisie et celui de Palma, Le Champagne mousseux, le cbristi-lacryma. Le Chypre, l'albano, le clairet, le constance.., Choisissez-les toujours au lieu de leur naissance. N'allez pas rechercher aux faubourgs de Paris Du vin de Rivesalte ou de Canle-Perdrix ; Et ne vous fiez pas à l'art des empiriques. Qui souillent vos boissons de mélanges chimiques.
Donnez- vous en buvant les airs d'un connaisseur; Dites que ce bordeaux aurait plus de saveur S'il avait visité quelques plages lointaines.
Et que ce malaga qui coule dans vos veines. Usé par la vieillesse^ a perdu sa vertu ; Qu'il serait sans égal s'il avait moins vécu.
Buvez, il en est temps, mais à dose Ic^gère, Et ne remplissez pas constamment votre verre. Mettez un intervalle égal et mesuré Entre tous vos plaisirs ; arrivez par degré A l'état d'abandon, de Joie et de délire, A l'oubli de tous maux, que le vin doit produire. 0 vous I qui nous tenez de fort graves discours Sur l'art et les moyens de filer d'heureux jours, Qui donnez des conseils dictés par la sagesse, On ne les suivra point... Je conseille l'ivresse. Cette froide raison dont vous êtes si vains, Qu'a-t-elle fait encor pour changer vos destins? Où sont les heureux fruits des devoirs qu'elle impose î Eh I messieurs, perdez-la, vous perdrez peu de chose. Avez-vous quelquefois rencontré, vers le soir,
Un brave campagnard regagnant son manoir,
Après avoir à table employé sa journée?
Sa tôte est vacillante et sa jambe avinée.
11 trébuche parfois, mais toujours sans danger ;
Car un dieu l'accompagne et le doit protéger.
Il s'avance, incertain du chemin qu'il doit suivre,
Guidé par la liqueur qui l'échauffé et l'enivre.
La joie est dans ses yeux ; son cœur est délivré
Des ennuis dont la veille il était ulcéré.
Après mille détours il retrouve son chaume,
Il se croit devenu souverain d'un royaume ;
Ou plutôt l'univers, réclamant son appui,
Dépend de son domaine et relève de lui.
Il lègue à ses enfants des trésors, des provinces ;
Sa femme est une reine, et ses fils sont des princes;
11 triomphe au milieu'de cet enchantement.
Demande encore à boire, et s'endort en chantant. Triomphez comme lui. Galien, Avicenne,
Nous conseilleut Tivresse une fois par semaine :
ij
Le remède est fort bon ; il faut y recourir.
D'un dessert prolongé savourez le plaisir. Qu'à toute sa galté votre esprit s'abandonne; Sachez rire de tout sans offenser personne. N'allez pas discourir, par Texemple emporté, Sur les grands intérêts de la société ; Faire au moment de boire un cours de politique; Lier les droits du peuple à la métaphysique; Des rois de Tunivers scruter les cabinets, Qui ne vous ont jamais confié leurs secrets.
Abstenez-vous surtout de remettre en mémoire Les crimes désastreux qui souillent notre histoire : Déplorable sujet d'un fatal entretien, Qui rappelle le mal sans ramener le bien. C'est assez que Clio noircisse ses chroniques Du récit douloureux des misères publiques. De l'éclat du pouvoir ne soyez pas tenté : L'ambition détruit l'appétit, la santé.
Assez d'infortunés, dans le srècle où nous sommes. Ont recherché le soin de commander aux hommes. Leurs désastres récents nous peuvent témoigner Quels maux sont attachés à Tbonneur de régner; Jamais d'un doux festin ils n'ont connu les charmes; Leur pain fat bien souvent humecté de leurs larmes^ Et par mille remords leur vin empoisonné.
Buvez donc en repos, bien ou mal gouverné. Que si contre nos vœux, par un nouvel outrage. Un tyran ramenait la terreur, l'esclavage, Appeleil demain des malheurs d'aujourd'hui : Buvez, et vous serez moins esclave que lui.
De porter des toasls suivez l'usage antique ; Mais vous ne direz pas d'un ton démagogique : « Puissent tous les mortels, mûrs pour la liberté, « Vivre dans les liens de la fraternité ! « Puissent dans tous les lieux que le soleil éclaire, « Les principes bientôt répandre leur lumière!. . »
On a vu trop souvent profaner les banquets
Par ce triste langage et ces vœux indiscrets.
Écoutez les toasts que j'ose vous prescrire;
En buvant à la ronde il est plus doux de dire :
« Puissions -nous dans cent ans, aussi vieux que Nestor,
<f A ce même couvert nous réunir encori
« Que le ciel garantisse et préserve d*orage
« Les ceps de la Champagne et ceux de l'blrmitage ;
« Garde le clos Vougeot,. celui de Chamberlin,
• Des ardeurs de l'été, des fraîcheurs du matin I...
€ Puissions-nous, affranchis des fureurs politiques,
a N'être plus séparés de nos dieux domestiques î... » Que si vous conservez quelques désirs vengeurs
Contre vos ennemis et vos persécuteurs.
Ne faites pas comme eux, vous seriez sans excuse.
Souhaitez seulement que le ciel leur refuse
Un heureux appétit ; qu*un funeste dégoût
Les accable sans cesse et les suive partout;
Qu'ils ne soient abreuvés que des vins de Surène,
Ou de ceux que produit leur aride domaine;
Que seuls à leur couvert dégoûtant et hideux,
Jamais un bon ami ne s'y mette avec eux;
Ou que, toujours trompés dans leurs tristes orgies.
Leur table soit livrée au souffle des harpies ;
Qu'un ignorant artiste, émule de Mignot,
Nouvel empoisonneur, assaisonne leur pot*'...
Qu'ils n'aient jamais de vous que -ces souhaits à craindre;
Si le ciel vous exauce, ils seront trop à plaindre. Vous pouvez cependant, libre de leurs fureurs,
Parler de votre siècle et rire de ses mœurs.
« Que vous semble, messieurs, du siècle des lumières?
« — Je pense, en vérité, que nous n*y voyons guères. « Je préfère le temps que l'on n'y voyait rien... « Convenez, cependant, que nous dansons fort bien, « Et que nos jeunes gens ne touchent pas la terre. « Nous avons cultivé d'une étrange manière « La science publique et la danse à la fois : « Jamais on n'a tant fait d'entrechats et de lois.
« — Messieurs, avez-vouslu lanouYelle brochure? a Que de biens sont promis à la race future ! « Une femme nous dit et nous prouve en effet « Qu'avant quelque mille ans l'homme sera parfait ; « Qu'il devra cet état à la mélancolie, a On sait que la tristesse annonce le génie... « Nous avons déjà fait des progrès étonnants; tf Que de tristes écrits! que de tristes romans! a Des plus noires horreurs nous sommes idolâtres, « Et la mélancolie a gagné nos théâtres, a Mes amis, mon système est, lorsque j'ai dîné, a De trouver tout parfait et tout bien ordonné. « L'état où nous vivons n'a rien qui me chagrine : •r Un décret ne vient point requérir ma farine ; a La France ne craint plus ce fléau destructeur, « Qui menaçait son peuple aux jours de la terreur. « Ah ! puissions-nous toujours éviter la famine ! « Que m'importe le reste, il suffit que je dîne... »
Le dieu que vous servez est l'ami des chansons : Mêlez donc la musique à vos libations; Vous n'avez pas besoin d'être un grand coryphée; Bacchus ne prétend pas à la gloire d'Orphée, Chantez; nous savons bien que vous n'avez jamais Essayé d'égaler les chantres des forêts. Vous n'imiterez point les cadences parfaites De nos jolis Garats aux voix de serinettes. A table leur talent eut toujours peu d'attraits. Vos plaisirs, chantés faux, n'en seront pas moins vrais, Qu'entends-je? quels accents dans les airs retentissent* Votre voûte s'ébranle, et vos vitres frémissent... Je reconnais les chants inspirés par le vin, On répète à grands cris votre aimable refrain ; On y parle toujours et d'aimer et de boire; Mais Cupidon jaloux renonce à la victoire; Et tandis que Bacchus vous verse ses bienfaits. Vos tristes La/agfés peuvent dormir en paix... Que vois-je, mes amis, quel nuage vous trouble?...
Ou vous n'y voyez pas, ou vous y voyez double... Quels étranges discours ! quel langage confus ! Vous parlez, mais déjà je ne vous comprends plus. Moi-môme, en vous parlant d'ivresse et de délire, Je cherche et ne sais pas ce que je veux vous dire.
C'est assez, la raison m'ordonne de finir... Pour la reperdre encore, il faut y revenir. Trop heureux qui pourrait déraisonner sans cesse l Nous sommes condamnés souvent à la sagesse. Le café vous présente une heureuse liqueur Qui d'un vin trop fumeux chassera la vapeur : Vous obtiendrez par elle, en désertant la table, Un esprit plus ouvert, un sang-froid plus, aimable ; Bientôt, mieux disposés par ses puissants effets, Vous pourrez vous asseoira de nouveaux banquets; Elle est du dieu des vers honorée et chérie. On dit que du poêle elle sert le génie; Que plus d'un froid rimeur, quelquefois réchauffé, A dû de meilleurs vers au parfum du café : Il peut du philosophe égayer les systèmes, Rendre aimables, badins, les géomètres mêmes : Par lui l'homme d'État, dispos après dîner, Forme l'heureux projet de nous mieux gouverner : Il déride le front de ce savant austère. Amoureux de la langue et du pays d'Homère, Qui fondant sur le grec sa gloire et ses succès, Se dédommage ainsi d'être un sot en français : 11 peut, de l'astronome éclaircissant la vue, L'aider à retrouver son étoile perdue : Au nouvelliste enfin il révèle parfois Les intrigues des cours et les secrets des rois, L'aide à rôver la paix, l'armistice, la guerre, Et lui fait pour six sous bouleverser la terre. Viens, aimable Lysbé ! que tes heureuses mains Nous versent à longs traits ce nectar des humains Dans ces vases brillants où Targile s'étonne Des formes, des couleurs, de l'éclat qu'on lui donne.
Que vois-je? leur albâtre a défié ton sein! L*or le plus pur ajoute aux grâces du dessin ; A mes regards surpris la coupe enchanteresse Offre les traits du dieu qu*adore ta jeunesse. En vain de la raison j'invoque le retour, Le breuvage se change en un philtre d'amour...
Adieu, Comus, adieu, noble fils de Sémèle; Pardonnez si ma Muse a mal servi mon zèle. Éloigné du Parnasse, inconnu des neuf Sœurs, J'ai chanté laiblemenl vos divines faveurs. Que ne puis-je fermer la bouclie à mes critiques l Ils n'approuveront pas mes conseils didactiques. Messieurs, je vousen!ends, je sais vous deviner : Un poëme jamais ne valut un dîner.
* On sent bien que ce dernier hémistiche est trop bean pour qu'il puisse m'ap» partenir ; aussi l'ai-je dérobé tout entier à Auguste, qui dit positiyenient dans la tragédie de Cinka : Je suis tnattre de moi comme de l'univers» J'ai commis une grande faute : un hémistiche devrait être nne propriété aussi sacrée qu'une maison patrimoniale : mais la liltératnre en est aujourd'hui k ee point, qu'oa y est réduit à s'arrcicher les morceaux,
* Ce trait est rapporté par (Ucéron, dans les Questions tusculanes.
' Yoiei ce qui est dit d'Axehestrate, d'après Athénée, ! v. 5 : • Il est l'auteur d'un poëme intitulé la aASTaoNoim. Col auteur fut ratni d'un des fils de Périclès. Il ayait parcouru les terres et les n ers poui* connaître par lui-même ce qu'elles produisent de meilleur. Il s'instruisait dans ses voyages, non des mœurs des peuples, dont il est inutile de s'instruire, puisqu'il est lm« possible de les changer, mais il entrait dans les laboratoires où se préparent les délices de la table, et il n'eut de commerce qu'avec les hommes utiles à sesplaisirs. Son poëme est un trésor de lumière, et ne contient pas an vers qui ne suit on précepte. C'est dans cette école que plusieurs cuisiniers ont puisé les principes d'un art qui les a rendus immortels. ■
C'est un grand malheur que la gastronomie d'Archt s'rate ne soit pas venue jusqu'à nous. Je ne sais si la mienne pourra réparer cette perte.
* Anciennement, dit Plutarque, on créait un chef, u législateur, un roi de la table. Ce roi donnait en effet des lois, et prescriTait, sous certaines peines, ce que chacun devait faire, soit de boire, de manger, de chanter, de haranguer -ou de réjouir la compagnie par quelque talent. Cicéron dit que Terres, qui
avait foulé aux |^ds toutes les lois du peuple romain, obéi&salt ponctuellement aux lois de la table.
^ On sait que LucuUus avait plusieurs salons, à chacun desquels il donna le nom d'une divioité, et ce nom était pour son maître d'hôtel le rignal de la dépense qu'il voulait faire. Cicéron et Pompée l'ayant surpris un jour, il dit seulement qu'il souperait dans le salon d'Apollon, et on leur servit un repas qui coûta vingt cinq mille livres. On faisait aussi très-grande chère dans le salon "^ de Diane.
^ Voici ce que l'histoire rapporte d'Apicius :
* Apifius, qui vivait du temps de Trajan, avait trouvé le secret de conserver les huîtres fraîches. Il en envoya d'Italie à ce prince, pendant qu'il était au
. pays des Parthes, et elles étaient encore très-saines quand elles arrivèrent. Aussi ^ le nom d'Apicius, longtemps affecté à plusieurs ragoûts, fit une espèce de secte parmi les gourmands de Rome. Il dépensa à composer de ses sauces un million cinq cent mille livres<i et trouvant, par la révision de ses comptes, qu'il ne lui restait plus que soixante mille écus, il s'empoisonna, dans la crainte de mourir de faim. •
' Le cheval de Caligula, nommé Incitatus, fut traité comme les grandi hommes l'étaient du temps de la république. Caligula le nomma pontife, et voulait le faire consul. Il lui fit faire une écurie de marbre, une auge d'ivoire, une couTcrtupe de pourpre et un collier de perles. Ce cheval, digne convive de Caligula, mangeait à sa table. L'empereur lui-même lui servait de l'orge dorée, et lui présentait du vin dans une coupe d'or où il avait bu le premier.
* La sauce piquante est ici une fiction poétique. Voici comment cela s'est passé :
• Domitien convoqua un jour le sénat pour savoir en quel vase cuirait ua turbot monstrueux dont on lui avait fait présent. Les sénateurs examinèrent gravement cette affaire. Comme il ne se trouva point de vase assez g^and, on proposa de couper le poisson par morceaux : Cet avis fut rejeté. Après bien des délibérations, on décida qu'il fallait construire un vase exprès. Il fut réglé que, quand l'empereur irait à la guerre, il aurait toujours à sa suite un grand nombre de potiers de terre. Ce qu'il y a de plus plaisant, c'est qu'un sénateur aveugle parut extasié à la vue du turbot, et ne cessa d'en faire l'éloge, en fixant les yeux du côté où le poisson n'était pas. n
* Voyez le livre intitulé : De la Littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales » par madame de Staël-Holstein. On y voit que les anciens n'avaient pas encore atteint l'âge de la mélancolie^ laquelle est une source de perfectibilité.
"^ Un plaisant a dit que les Parisiens, à force de retarder Theure de leur dinei\ finiraient par ne dîner que le lendemain.
" Delille, en avril 1786, étant à dîner chez Marmontel, son confrère, raconta ce qu'on va lire au sujet des usages qui s'observaient à table dansla bonne corr.paguie. On parlait de la multitude de petites choses qu'un honnête homme est obligé de savoir dans le monde pour ne pas courir le risque d'y être bafoué. ■ Elles sont innombrables, dit Delille ; et ce qu'il y a de fâcheux, c'est que tout l'esprit du monde ne suffirait pas pour faire deviner ces importantes vélilles. Dernièrement, ajoutait-il, l'abbé Cosson, professeur de belles-lettres au collège Mazarin, me parla d'un dîner où il s'était trouvé quelques jours auparavant, avec des gens de la cour, des cordons bleus, des maréchaux de France, chez l'abbé de Radonvilliers, à Versailles. Je parie, lui dis-je, que TOUS y avez fait cent incongruités. — Comment donc ? reprit vivement l'abbé Cosson, fort inquieU 11 rac semble que j'ai fait la même chose que tout le monde. — . Quelle présomption I Je gage que vous n'avez rien fait comme personne. Mais voyons, je me bornerai au dîner : et d'abord que fîtes-vous de votre serviette en vous mettant à table?— De ma serviette? Je fis comme «out le monde, je la déployai, je l'étendis sur moi, et l'attachai à ma bouton-
DoT*»* "~ ^^' ***^°' ™^° ^^"' "^^^ ^^^^ '® *^"^ *1"^ *y®^ '"*'* <^®** ' ^^ '*'^***® Dinnonf serviette, on la laisse sur ses genoux. Et comment fites-vous pour
d uno LT » '"""P.^ • ■" ^^"""^ *<>"' *« »"«'»d'^. je pense, je pris ma cuiller <J un. mamet ma fourchette de l'autre... - Votre fourche le, bon Diciî per-
sonne ne prend sa fourchette pour manger sa soupe ; mais poursuivons. Après croire soupe, que mangeâtes- vous? — Un œuf frais. — Et que fîtes-vousde la coquille ? — Comme tout le monde ; je la laissai au laquais qui me servait. — Sans la casser? — Sans la casser. — Eh bien, mon cher, on ne mange jamais un œuf sans briser la coquille. Et après votre œuf? — Je demandai du bouilli. — Du bouilli l personne ne se sert de cette expression; on demande du bœuf, et point du bouilli. Et après cet aliment? — Je priai l'àbbé de Radouvilliers de m'envoyer d'une très-belle volaille. — Malheureux! de la volaille I On demande du poulet, du chapon , de la poularde ; on ne parle de volaille qu'à la basse-cour. Mais vous ne dites rien de votre manière de demander à boire. — J'ai comme tout le monde demandé du Champagne, du bordeaux aux personnes qui en avaient devant elles. — Sachez donc qu'on demande du vin de Champagne^ du vin de Bordeaux. Mais dites-moi quelque chose de la manière dont vous mangeâtes votre pain. — Certainement de la manière de tout le monde : je le coupai proprement avec mon couteau. — Eh ! on ne le coupe pas... Avançons. Le café, comment le prîtes- vous? — Eh ! pour le coup comme tout le moude ; il était brûlant, je le versai par petites parties de ma tasse dans ma soucoupe. — Eh bien, vous fîtes comme ne fit sûrement personne : tout le monde boit son café dans sa tasse, et jamais dans sa soucoupe. Vous voyez donc, mon cher Cosson, que vous n'avez pas dit un mot, pas fait un mouvement qui ne fût contre l'usage. L'abbé Cosson était confondu, continua Delille. Pendant six semaines, il s'informait à toutes les personnes qu'il rencontrait de quelquesuns des usages sur lesquels je l'avais critiqué. » Delille lui-même avait été longtemps à se trouver ridicule dans le monde, où il ne savait comment s'y prendre pour^boire et manger conformément à l'usage.
L'abbé Cosson, qui manquait d'usage à table, ne manquait point de présence d'esprit. Il avait déjeuné un jour chez M. Chauveau-Lagarde, qui l'a connu particulièrement, et de qui je tiens ce trait. On lui avait servi un pâté dont il avait été fort content; le lendemain, il se le rappela. Il vint retrouver son ami de grand matin, et lui dit sérieusement : « Mon cher, j'ai aujourd'hui du monde à déjeuner chez moi, je ne m'y attendais point; faites-moi le plaisir de me prê!er votre pâté. »
^ Boileau a dit dans I'Art poétique :
Gardez qu'une voyelle à courir trop b&tée Ne soit en son chemin par une autre heurtée.
** Parmi les modernes, on peut citer Montmaur, le plus fameux parasite de son temps. 11 naquit en Limousin, en 1576, et mourut à Paris en 1748. C'était on homme riche, mais avare. Il disait à ses .amis : Fournissez la viande et le vin, et je fournirai le ski.. Étant un jour à table avec un grand nombre de ses mmis qui chantaient, parlaient et riaient tous à la fois : Àhl Messieurs, dit-il, un peu de silence; on ne sait ce qu'on mange. Furetière fit contre lui l'épi- ^amme qui suit :
Montmaur ne trouva dans la Bible Rien d*incroyable ou d Impossible, Sinon quand il vit que cinq pains Rassasièrent tant d'humains, El que, pour comble de raerveilIeSf Il en resta douze corbeilles.
Bon Dieu, dit-il, pardonne-moi, Le miracle excède ma foi ; Sans doute le texte en ^oule ; Oue n'é(ais-je là pour le voir?
Je ne crois pas que (on pouvoir En eût fait rester une croûte.
Il est important de rappeler ici les difTérentes siguifiealiuns qu'a eues le mot parasite dans l'antiquité et chez les modernes. Le titre de parasite était autrefois très- honorable; il a eu le même sort que celui de philosophe. Les Romains nommaient les parasites epulones : ils étaient préposés dans les temples à recevoir l'offrande des premiers fruits ; ils étaient chargés de les distribuer «q peuple, et d'en conserver pour les festins consacrés aux divinités. Presque tons les dieux avaient leurs parasites^ lesquels, disent les historiens, faisaient aossi certains sacrifices avec les femmes qui n'avaient eu qu'un mari. Ces hommes, qai mangeaient à la table des dieux, qui étaient convives de Jupiter, de Bacchus, d'Apollon, jouirent d'abord d'une grande considération (hex les peuple»; mais on s'aperçut bieutôt qu'ils ayaieut un gros appétit et qu'ils mangeaient la part de leurs divins hôtes. Ils finirent par s'avilir, en se ménageant, sous le prétexte du service des dietit, l'entrée des grandes maisons. Ils s'y conduisirent comme dans les temples, et tout en louant la maison, comme ils avaient loaé Jupiter et Hercule, ils dévoraient les mels réservés à la famille. Alors on nomma parasites les flatteurs et les complaisants qui, pour se procurer un bon dîner, sacrifiaient toute probité et délicatesse. Lfll '^.omains, en les recevant à leor table, usaient du droit de les ridiculiser, de les bafouer et même de les battre, usage qui ne s'est pas conservé jusqu'à nos jours; car un parasite est aujourd'hui Vami de la maison et les louanges qu'il donne sont prises pour de la bonne monnaie. On les trouTe fort amusants, et beaucoup de gens, qui mangent leur fortune sans a|ipét!t, sont enchantés d'avoir à leur table ces sortes de complaisants, qui dissipent quelquefois l'ennui qu'entraînent les richesses et la satiété.
'* Imitation de Martial. Faunius-Cépion, complice d'une conspiration contre Auguste, qui fut découverte, se donna lui-même la mort. C'est sur ce sujet que Martial a £ait le distique suivant :
Bostem «dm fHçerit^ se Faimiiu ipxe peremii^ Hic rqgo^ non fmrar e«t, m morisre mori t
* Il y aiel nne petite infidélité. Dentatns lur faisait point cuire des pois, mais bien peaitiTement 4les nawei.
M Macrobe dit qu'au temps de la loi /iamâs, qu'onv^li pvtbHée poorréprimer la débauche du peuple, plusieurs sénateim '^rent hrres opiner mu «énat sur le salut de la république. Cette loi, entre ^antres'VlioMf, ne permettait pas de dépenser plus de cent as i un repas, cenlenot «rir; oe qid revenait enTÎroni cinquante sous de notre monnaie. La loi orchia réglait le nombre des eenvivcs qu'on pouvait inviter.
" On attribue ce trait à Mulcasse, roi de Tunii, et cela te passa à Naples.
'* Lises, pour vous orner l'esprit et vous mettre «n état de parler savaœ* ment en gastmnomie, In description que Pétrone'fait des festins de Trimalcion, c'est-à-dire de Néron; lisez les œuvres morales de Plutarque, ses Propos de table y etc.; les épîgrammes de Martial; Julius Cwsar BuHlengerus juHodU' nensis, 9 ,oc. Jesu, de Conviviis- — Guidomi Panciroli Rerum |<eraito-
fum, etc. titulumde cibi capienJi modo veteribus usitato; — le petit vo* imne in-li que le fameux écrivain de la Vie des papes a dédié an cardinal Ro- Terella, sons ce titre : Bap, Platin» Cremonensis de Honestate, Voluptate et Valetudine, libri dtcem. Dans cet ouvrage, Platina décrit l'art de préparer les mets d'une manière quMI dit agréable et utile pour la santé.
^" Voici les exemples les plus saillants qu'on puisse citer : Haximin mangeait soixante Imes de Tiande par jour; Albinus engloutit dans une matinée cinq cents figues, cent pèches, dix melons, vingt livres de muscat, cent becfigues et quarante douzaines d'huîtres; Phagon dévora devant Aurélius un sanglier, un cochon, un mouton et cent pains ; il but une pièce de vin. Domitius, Africain, et Audebonte, roi d'Angleterre, périrent à table de trop manger. L'histoire romaine nous fournit plusieurs exemples de buveurs extraordinaires, qu'il est bon de citer à table. Les femmes mêmes se livraient au vin ; et on en a vu qui, à tontes les santés qu'elles portaient, buvaient autant de coups qu'il y avait de lettres en leur nom. Pison fut fait préteur ps^r Tibère pour avoir bu pendant trois nuits. Flacons eut la province de Syrie pour un pareil exploit. Tfovellus avala trois grandes mesures de vin d'une haleine, en présence du même empereur.
Le Journal des défenseurs^ en rendant compte de la GASTROMoim avec beaucoup d'indulgence, m'a indiqué l'anecdote suivante :
• Le maréchal de Yillars avait un suisse qui mangeait énormément. Le maréchal un jour le fit venir : Combien mangeraii-tu d'aloyaux ? lui dit-il. — Ah ! monseigneur, pour moi falloir pas beaucoup, cinq ou six tout au plus. — Et combien de gigots I — De gigots! pas beaucoup, sept à huit. — Et de poulardes ?« — Oh I pour les poulardes, pas beaucoup, une douzaine. — Et de pigeons? «^ Ohl pour ce qui est des pigeons, monseigneur, pas beaucoup, qua« rante, peat-étre cinquante, selon l'appéUt. — Et des alouettes ? — Des alouettes I monseigneur, toujours. »
^ Le bailli de Suffren étant à Acbem, dans l'Inde, une députation de la ville vint lui demander audience au moment où il était i table. Comme il était gourmand, et n'aimait point à être troublé dans ses repas, il imagina plaisamment, pour se délMirrasser de la députatioq, de lui fdîre dire qu'un article de la religion chrétienne défendait expressément à tout chrétien à table de s'occuper d'antre chose que de manger, cette fonction étant d'une grande importance. La députation se retira très-respectnensement, en admirant l'extrême dévotion da général français.
^ Ce récit a été composé d'après une lettre de madame de Sévigné.
" Un Altemand, nommé Martin SchookiuSt a fait un livre snr cette sorte de firomage. Intitulé : D$ Aversions casei (de l'Aversion du fromage). Je n'ai jamais pu me procurer cet ouvrage, qui aurait été d'un grand prix pour moi. On peut, au reste, consulter sur ee savant l'article assez curieux qui lui a été consacré dans la Biographie universslle. Cela me fait souvenir d'avoir lu quelque part qu'un autre Allemand avait fait un gros livre sur un zest de citron; c'est le comble de l'art et du talent.
3-> Mignot, cuisinier, vivait du temps de Boileau. Celui-ci le traita, comme on sait, d'empoisonneur, dans sa satire du Repas. Le cuisinier offensé porta sa plainte au magistrat, qui le renvoya, en lui disant que l'injure dont il se plaignait n'était qu'une plaisanterie dont il devait rire tout le premier. Cette raison, bien loin d'apaiser le traiteur, ne fit qu'irriter sa colère ; il résolut de se faire ustice lui-même. Il s'avisa d'un expédient tout nouveau. Il avait la réputation de faire d'excellents biscuits, et tout Paris en envoyait chercher chez lui. Il sut que l'abbé Cottin avait fait une satire contre Boileau, leur ennemi commun : Hignot la fit imprimer à ses dépens; et quand on venait demander des biscuits, il les enveloppait dans la feuille qui contenait la satire imprimée, afin de la répandre dans le public, associant ainsi ses talents à ceux de l'abbé Cottin. Quand Boileau voidait se réjouir avec ses amis, il envoyait chercher des biscuits chez Mignot, pour avoir la satire de Cottin. Cependant la colère de Mignot s'apaisa quand il vit que la satire où Boileau le traitait d'empoisonneur, loin de le décrier, l'avait rendu célèbre. En effet, depuis ce temps- là, tout le monde Toulait aller chez lui. Mignot s'est enrichi dans sa profession, et il faisait gloire d'avouer qu*il devait la fortune à Boileau.
ilM DES NOTES DE Là fliSTaONOMIl.
PAR GOL.NET*.