‹ Ben-HurChapitre 29 sur 172 · DE L'APPÉTIT · texte numérisé non relu

DE L'APPÉTIT

chantants ; toutes ces figures étaien t empreintes des couleurs qui annoncent la t^oncentration ; et on ne m'écouta pas, quand je me hasardai de dire que celui dont l'absence nous attristait était sans doute le plus malheureux de tous.

L'attention fut un instant distraite par une apparition. Un des convives, plus habitué que les autres, pénétra jusque dans les cuisines; il en revint tout essoufflé : sa figure annonçait la fin du monde, et il s*écria d'une voix à peine articulée et de ce ton sourd qui exprime à la fois la crainte de faire du bruit et l'envie d'être entendu : « Monseigneur est parti sans donner € d'ordre, et, quelle que soit son absence, on ne servira € pas qu'il ne revienne. » Il dit : et l'effroi que causa son allocution ne sera pas surpassé par l'effet de la trompette du jugement dernier.

Parmi tous ces martyrs, le plus malheureux était le bon d'Aigrefeuille, que tout Paris a connu; son corps n'était que souffrance, et la douleur de Laocoon était sur son visage. Pâle, égaré, ne voyant rien, il vint se hucher sur un fauteuil, croisa ses petites mains sur son gros ventre, et ferma les yeux, non pour dormir, mais pour attendre la mort.

Elle ne vint cependant pas. Vers les dix heures on entendit une voiture rouler dans la cour ; tout le monde se leva d'un mouvement spontané. L'hilarité succéda à la tristesse, et après cinq minutes on était à table.

Mais l'heure de l'appétit était passée. On avait l'air étonné de commencer à dîner à une heure si indue; les mâchoires n'eurent point ce mouvement isochrone qui annonce un travail régulier, et j'ai su que plusieurs convives en avaient été incommodés.

La marche indiquée en pareil cas^st de ne point manger immédiatement après que l'obstacle a cessé»

94 wAimimmp ^.

mais (T avaler vm* verre» éTemi sa€fife> o» une tamm (Ab Bouiffon, pour coiwoter' resrtt)ma€7 dl^aiWieawdpe* eAsaîle ^nze ou qmnze* minoite», srinon Torg^ne coii<iriidfié se trouve opprimé par 1% poids ée» affimeoitei doRÉ €m le surcharge.

GKAITOK APPÉTITS.

25\ — Quand ow voit, dans les Ihrres primitifev les apprêts qui se feisaient poor recevoir dteBK ou trois pevsoniies, ainsi' que les' portions énormes que Von servait à un seuï homme, il est difficile de se refuser à croire que lés hommes qui vivaient plus près que nous du berceau du monde ne fussent aussi dbués d'un bien plus grand appétit.

Cet appétit était censé s'accroiti'e en raison directe de la dignité du personnage; et cdui à qui on ne servait pas moins que le dbs entier d'un taureau dte- cinq ans était destiné à boire dans une coupe dont il avait peine insupporter le poids.

Quelques individus ont ejfcisté depuis pour porter témoignage de ce qui a pu se passer autrefois, et les recueils sont pleins d'exemples d'une voracité à peine ^n'oyable, et qui s'étendait à tout, même aux objets les plus immondes.

Je ferai grâce à mes lecteurs de ces détails quelquefois assez dégoûtants, et je préfère leur conter deux faits particuliers, dont j'ai été témom, et qui ^exigent pas de leur part une foi bien implicite.

Tallaf, il y a environ quarante ans, ferre une visite volante zn curé deBregnier, iMNfnme de grande taille, et dont l'appétit avait une réputation bailliagère.

Quoiqu'il fût à* peine midi, je te trouvai déjà à table. ûgtaiiaJi emporté ht soupe et le bouillv, e* à ce» deux

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pfats obfigfe aTsrîiBnt succédé un gîgolf (fcr mt)atoTi S la royalb, un assez* beau: cfiapon et une saladTe coprense.

Dès qu'il me vit paraître, iT (femancib pour moi vn «mvert, cpie j> refîisar, et je fis bien;* car, seul et sans «He, il' se dflteTrassar trës-lestttneirr * tout, savoir: Ai gigot jusqu'à l'ivoire, du chapon jusqtfaur os, eit dte-Ia salade jusqu'au* fbnrf âSx pliartf.

6ïi apporta Bfenttft un* assez grand^ firjmage bftmc, dans Ifequef il fit uner brëcfte angulkire de quatre-vîngtdir degrés ; iî arrosa le tout d'une Boutîeillë de vin et 'd'une carafe d'èau*, après quoi' iF se reposa.

Ce qui m'en fit plaiisir, e'^est que, pendant toute cette opératibn quf (ftœa à* peu prSs tt'oî^ quarts d'heure, le vénérablepasteum'eut point T'airarflairé. Les gros morceaux qu'il jetait dans sa bouche profonde ne Fempêchaient* ni de parler ni- de rire;' et il* expédia tout ce qu'on avait servi dtevant luf sans j mettre plus d'appareil' que s'a n'avait mangé' que trois mauviettes.

CTest ainsi que le génâ^al' Bîsson, qui buvait chaque jour huit bouteilles de vin à son déjeuner, n'avait pas P'afr d^y toucher; il avait un plus grand verre que les autres, et Te vidiait plus souvent; maiis on eût dît qif il n'y faisait pas attention, et, tout en humant ainsi seize ffvres <fe liquide, il n'était pas plus empêché de plaisairiter et de donncrses onfres que s'iî n'eût dû: boire qtf'un carafon.

Le second fait rappelle à ma mémoire le brave général P. Sibuet, mon compatriote, longtemps premier aide de camp dt géhéVar Masséna, et mort au champ dTIrointeuT en 1813*, au passage de la Bober.

Piûsper était âgé de. dixrhuit.ans,.etavaiitc6t appétit heureux par lequel la nature annonce qu elle s'occupe à achever un hcmmâ bLejsi>cûnstiitUié,.lorsqui'il entra un soir dSans'I^ cuisine dfe fifenrn, aubergiste chez faqji^lte^

56 MÉDITATION lY.

anciens de Belley avaient coutume de s'assembler pour manger des marrons et boire du vin blanc nouveau qu'on appelle vin bourru.

On venait de tirer de la broche un magnifique dindon, beau, bien fait, doré, cuit à point, et dont le fumet aurait tenté un saint.

Les anciens, qui n'avaient plus faim, n'y firent pas beaucoup d'attention; mais les puissances digestives du jeune Prosper en furent ébranlées; l'eau lui vint à la bouche, et il s'écria : « Je ne fais que sortir de table, je « n'en gage pas moins que je mangerai ce gros dindon « à moi tout seul. — Sez vosu mezé, z'u payo, répondit <f Bouvier du Bouchet, gros fermier qui se trouvait pré- « sent, è sez vos caca en rotaz, i-zet vo ket paire et may « ket mezerai la restaz ' . »

L'exécution commença immédiatement. Le jeune athlète détacha proprement une aile, l'avala en deux bouchées, après quoi il se nettoya les dents en grugeant le cou de la volaille, et but un verre de vin pour servir d'entr'acte.

Bientôt il attaqua la cuisse, la mangea avec le même sang-froid, et dépécha un second -verre de vin, pour préparer les voies au passage du surplus.

Aussitôt la seconde aile suivit la même route : elle disparut, et l'ofiîciant, toujours plus animé, saisissait déjà le dernier membre, quand le malheureux fermier s'écria d'une voix dolente : « Hail ze \diie praou qu'izet « fotu; m'ez, monche Chibouet, poez kaet zu daive « paiet, lessé m'en a m'en mesiet on mocho ^ »

Prosper était aussi bon garçon qu'il fut depuis bon

1. • Si vous le mangez, je vous le paye ; maïs si tous restez en route, c'est TOUS qui payerez, et moi qui mangerai le reste. »

2. • Hélas 1 je Tois bien que c'en est fini ; mais, monsieur Sibuet, puisque je dois le payer, laissez-m'en manger au moins manger un morceau. *

ie cite avec plaisir cet échantillon du patois du Bugey, où l'on trouTe le tn

militaire; il consentit à la demande de son antipartenaire, qui eut pour sa part la carcasse, encore assez opime, de Foiseau en consommation, et paya ensuite de fort bonne grâce et le principal et les accessoires obligés.

Le général Sibuet se plaisait beaucoup à citer cette prouesse de son jeune âge; il disait que ce qu*il avait fait, en associant le fermier, était de pure courtoisie; il assurait que, sans cette assistance, il se sentait toute la puissance nécessaire pour gagner la gageure; et ce qui, à quarante ans, lui restait d'appétit ne permettait pas de douter de son assertion.

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