‹ Benjamin Constant sous l'oeil du guetChapitre 36 sur 63 · I. fNTf;RIEUR(I · texte numérisé non relu

I. fNTf;RIEUR(I

Au Préfet du Bas-Rhin. — Strasbourg .

u M. ie P., j'ai reçu votre lettre du 6 de ce mois, relative à la réception que l'on préparait à M. Benjamin Constant pour son retour (?) à Strasbourg'. J'attends les détails que vous ne manquerez sans doute pas de me transmettre sur la fête qui a dû lui être offerte hier. Si quelques fonctionnaires ou employés de l'administration s'étaient, à cette occasion, placés sur une liste d'opposition au gouvernement, vous voudriez bien me faire connaître leurs noms.

« Dans toute circonstance semblable, l'autorité doit veiller à ce qu'aucune construction ne puisse être établie sur la voie publique, à ce qu'aucune pièce d'artifice ne soit tirée (2), et à ce qu'une force suffisante soit disposée de manière à en imposer aux perturbateurs ou à réprimer immédiatement les excès qu'ils viendraient à (3)

(1) Minute, rédigée de la main même du ministre de l'intérieur; il écrit comme un grand homme, ce ministre, ou, si l'on préfère, comme un chat.

(2) Correction interlinéairc. — Premier jet, bâtonné :«...« ce qu'il n'y ait aucune approbation bruyante . »

(3) Remplace pourraient. Correction interlinéaire.

SUR LES ROUTES D'ALSACE 4ti9

commettre. La vigilance la plus active doit se porter de tous les côtés; aucun local appartenant à l'Etat ou à la ville ne doit être prêté pour des réunions de ce genre, et l'improbation ouverte de l'administration doit résulter de ses actes, sans être cependant annoncée par aucune déclaration.

« Agréez... »

PREFECTURE du

bas-rhin A Son Excellence le Ministre

de l'Intérieur.

CABINET

Arrivée de I. Benjamin Constant.

Banquet.

Strasbourg, le 1 1 octobre 1829.

« Monseigneur,

a M. Binjamin (sic) Constant est arrivé avant-hier au soir à Strasbourg. Depuis six semaines, ses amis ont fait courir dans la ville, chez les personnes qu'ils croyaient disposées à le fêter, une liste de souscription pour lui offrir un banquet et un vase d argent ciselé par un orfèvre fort habile de cette ville. Beaucoup de personnes ont refusé de souscrire, et, hier encore, la souscription pour le vase n'était pas remplie. Sur ce vase se trouve représentée la Charte défendue par un lion. Il lui sera offert aujourd'hui. Il n'a pas voulu le recevoir hier, ni qu'il lui fût présenté dans l'assemblée réunie pour le banquet : je n'en sçais (sic) pas le motif.

« Hier, quelques personnes de ses affidés (1) ordinaires sont allées le voir à son hôtel; du reste, pas une âme dans la rue n'a été attirée même par la curiosité.

« A midi, il s'est présenté chez le maire pour lui faire

1 Le terme est à retenir. Il ne s'applique, d'ordinaire, qu'aux complices d'une conjuration; il est donc, ici, fort impropre, et, de plus, insultant, injurieux de la façon la plus gratuite.

une visite : on lui a dit qu'il n'y était pas, et, une heure après, le maire a envoyé une carte à sa porte.

u Aucune démonstration n'a eu lieu pour son arrivée. A 5 heures, MM. Marchand, ancien rédacteur d'une feuille libérale, et qui a été amené dans ce pays par MM. Rœderer et d'Argenson; — le sieur Steiner, directeur d'une des assurances contre l'incendie, et bon jacobin ; — Holzapfet, fds d'un négociant, et pensant comme M. Steiner, sont montés dans une voiture de louage avec M. Benjamin Constant, et l'ont conduit à l'hôtel de l'Esprit, où devait avoir lieu le banquet. Il n'y a pas eu le moindre cortège ni le moindre rassemblement dans la rue, à sa porte.

ii Le dîner a commencé à 6 heures. — L'intérieur de la cour de l'hôtel était seul illuminé par des lampions. Les quais de Saint-Thomas, de Saint-Nicolas, ainsi que le pont de l'Esprit, étaient garnis de monde appartenant presque exclusivement à la classe ouvrière, sans aucune intention, et attiré uniquement par la curiosité. Le nombre peut s'en évaluer à deux à trois mille.

« Deux bateaux très bien illuminés par des lampions portaient chacun une trentaine de musiciens, et étaient surmontés par les chiffres de M. Binjamin (sic) Constant, de MM. Saglio et de Turckheim, députés. La musique des bateaux attirait principalement le monde; des feux de Bengale étaient allumés par intervalle sur les bateaux .

u À neuf heures, quelques convives du banquet se sont montrés sur un balcon, et faisaient des signes au public pour obtenir des cris de : « Vive Binjamin (sic) Constant! » Quelques vivats partaient toujours du même côté, de la part, sans doute, de quelques salariés, et les signes s'adressaient toujours à eux.

« Enfin parait un avocat, nommé Lichtenberg (sic),

avec un autre individu; il fit signe au public de faire silence. M. Benjamin Constant se présenta, fit des gestes avec la tète. L'avocat mit, à plusieurs reprises, la main sur sa poitrine en signe d'émotion, et pour exprimer la difficulté qu'éprouvait M. Benjamin Constant de faire comprendre tout ce qu'il éprouvait, à cause de son émotion. Enfin M. Lichtenberger déclara au public que la santé de M. Benjamin Constant le mettait hors d'état de rester plus longtemps au grand air (1).

« Cependant on le vit reparaître peu de momens après, et il dit en allemand : u Nous faisons tous nos « remercimens à ces nobles et estimables Strasbourgeois ; u tous mes efforts seront employés pour la défense de « leurs droits » ; et, après avoir salué le public, il se retira dans la salle du banquet. Quelques cris de : « Vive Benjamin Constant ! » partirent encore du point où se trouvaient les gens apostés.

« A neuf heures et demie, la foule était dispersée, et chacun est rentré chez soi : on peut dire avec vérité (2) qu'il y a eu absence complète d'enthousiasme. Le peuple n'y a pris aucune part; pas un cri; quelques mauvais propos, çà et là, sur M. Benjamin Constant, sur le ridicule de cette pasquinade; quelques cris : A bas! se sont même fait entendre, quelques sifflets aussi, et pas un seul individu pour s'en fâcher. — Voilà l'exacte vérité.

« M. Benjamin Constant s'est retiré vers la même heure; et quand il est sorti de l'auberge, il n'y avait pas une seule personne pour le voir passer.

« On a vu successivement sur le bateau, un instant,

(1) N'oublions pas que Benjamin Constant est, à cette date, plus que sexagénaire, et, partant, doit ménager sa santé.

(2) Le mot vérité, qui surcharge le mot droit, n'est pas de la même écriture.

MM. Saglio et de Turcklieim, qui ont eu la faiblesse de se rendre à cette réunion et qui se sont couverts de honte; le premier surtout, qui devait s'en abstenir par une foule de raisons, même par des raisons de famille. On a vu paraître ensuite sur le balcon le notaire Stœber, qui, dans ce moment, est presque sous le poids d'accusation de la plus infâme escroquerie; l'avocat Schutzenberger; les avoués Destrois et Lœmmermann ; Schneider, notaire; Ehrmann, docteur en médecine; Koffemœner, épicier; Ulmer, épicier; Kœgler, cabaretier; Knnlz, fabricant de chandelles; Heleck, brasseur; Simon, cafetier; Storick, luthier; Hickel, notaire; Bartholem, marchand de vin. Je vous cite ces noms pour que vous puissiez voir où était l'enthousiasme (1). Du reste, il n'y a pas eu le plus petit désordre, et il ne restera de tout cela demain que le rudicule (sic) dont se sont couvertes plusieurs personnes.

u C'est aujourd'hui qu'on doit offrir à M. Benjamin Constant le vase, produit de la souscription; et j'espère que demain nous serons débarrassés de sa présence; elle ne me donne cependant aucune inquiétude, car, je vous l'assure, elle ne produit sur la population pas le plus léger effet.

« Je suis avec respect, Monseigneur, votre très humble et très obéissant serviteur, »

« Le Conseiller et Etat, Préfet,

u ESMANGART. '.)

(1) Voilà la réflexion d'un esprit assurément peu démocratique ! Et pourtant, le préfet Esmangart n'est pas titré. Mais il affecte volontiers les allures d'un gentilhomme, et, comme le poète, il écarte le profane vulgaire.

« Je (1) joins ici la liste des convives et leurs professions; elle est complette (sic), à dix noms près, que je n'ai pas pu avoir. V. E. jugera de la nature de cette réunion par l'état des personnes qui la formaient. »

(Suivent, en effet, inclus dans ce rapport, les « noms des personnes qui faisaient partie du banquet où se trouvait M. B. Constant ».

Après de ïurckheim, député, figurent des notaires, des pharmaciens, un capitaine en retraite, des avocats, avoués; puis, mêlés ensemble : gazetier, marchands de drap, cafetier, marchand de vins, orfèvres, confiseur, chapelier, épinglier, imprimeur, droguistes, brasseurs, cordier, marchands, négociants, épiciers, tourneur, un médecin de l'hospice des orphelins, deux officiers de santé, charcutiers, aubergiste, un colonel en retraite (Assetin), huilier, chandeliers, charpentiers, un directeur d'assurance (Mathis), un ancien directeur des contributions indirectes (Gravelotte); un juge du tribunal (Martin); maçon, boucher, marchand de toiles; un ancien quartier-maître du train, un agent de change, un rentier, un luthier. — Il ne m'a pas semblé indispensable de livrer à la postérité tous les noms de ces centtreize (2) dîneurs strasbourgeois protestataires (presque tous sont terminés en mann, en er, en ing, en heil, en lieim, en us; ce sont presque tous des Alsaciens pur sang.)

le jeune libéral très exalté (3) Goulmann, de I5rumath, était là aussi. Devenu plus tard écrivain, il consignera dans de curieuses Réminiscences (intéressantes

(1) Ce post-scriptum est de la propre main du préfet.

(2) La liste n'indique que cent trois convives (dont un n'est pus désigné nommément). 11 y manque dix noms, a dit le préfet.

'■> C'est l'épithète dont le gratifie un des rapports préfectoraux.

à consulter sur toutes les affaires religieuses et politiques de l'Alsace, à cette date) les faits dont il fut le témoin au cours de ces actives campagnes.

La liste envoyée au ministre de l'intérieur se termine par cette nota :

u Le banquet était commandé pour 126 personnes. La très-grande majorité des convives appartient au cultt> protestant. »

Le préfet se plaisait à représenter les commensaux de Benjamin Constant comme des hommes du plus bas étage, des gens de rien, une vile canaille. Cette morgue hautaine et dédaigneuse était, de sa part, une forte maladresse dont les amis de Constant tiraient parti. — Ecoutons, en effet, l'autre son de cloche (1) :

« Le séjour de Benjamin Constant, l'accueil que lui fit la population et le banquet qui lui fut offert à Strasbourg causèrent de vives alarmes à notre préfet de cette époque, M. Esmangard (sic). Il prévit que les ovations présageaient une candidature, et il crut dès lors devoir opposer tous ses efforts au triomphe du redoutable adversaire du ministère.

« C'est un grand désavantage pour un administrateur, et surtout l'administrateur d'un département à mœurs et à idées encore si différentes de celles de l'intérieur de la vieille France, que de juger ses habitants d'un point de vue général et superficiel. Esprit politique à part, la présence d'un grand orateur et d'un grand publiciste paraissait un honneur fait à notre province, et chacun, sans acception d'opinion, croyait devoir une sorte de protection à cet illustre visiteur. Sa gloire par-

(1) CouLMAim, Réminiscences , t. III, chap. xv, pp. 140-142.

lementaire était incontestable; et dans nos campagnes, où l'on lit peu les journaux de Paris et leur polémique personnelle, le prestige était entier. Mais, caractère plus touchant et plus local encore : si quelque chose distingue la race autrefois allemande des bords du Rhin, c'est la bienveillance naturelle et la cordialité qui ne vous font voir que des visages amis, répandent le bonheur et font épanouir toutes vos facultés... Tous ces sentiments furent maladroitement froissés par l'intervention de M. Esmangard, qui croyait rendre un service à son gouvernement, et qui ajouta au succès de son ennemi.

« Quand Strasbourg se prononça dans une fête magnifique et fut approuvé par tous les organes français et étrangers de la presse libérale, le préfet ajouta à ses fautes celle de dire dans son journal que la masse des convives du banquet se composait de cordiers et de saucissiers. On juge de l'effet de cette aristocratique impertinence (1), et si l'injure fut profondément ressentie par des citoyens que des institutions libres et municipales avaient façonnés à l'égalité, et qui formaient l'immense majorité de la bourgeoisie. — Je n'ai pas l'orgueil de croire qu'on prit en même temps fait et cause pour un compatriote outragé indirectement dans son hôte; mais de toutes parts m'arrivèrent des témoignages d'appui et de sympathie... »

(1) Esmanjjart n'avait jamais dû méditer sur le mot de Franklin : « Un cultivateur sur ses jambes est vins grand qu'un gentilhomme a genoux. » — (Cité par'CoULMAHN, ibicl., p. 146.)

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