‹ Benjamin Constant sous l'oeil du guetChapitre 45 sur 63 · L EXIL DE MADAME DE STAËL ET DE BENJAMIN CONSTANT · texte numérisé non relu

L EXIL DE MADAME DE STAËL ET DE BENJAMIN CONSTANT

La baronne de Staël, sous le Directoire, exerçait par son salon et par ses écrits une influence incontestée. Sous le Consulat, elle fit de l'opposition, devint vite suspecte, et fut exilée à quarante lieues de Paris (1802). Elle préféra se retirer en Allemagne, à Weimar, où elle étudia la littérature allemande avec Goethe, Wieland et Schiller, passa un an (1805) à Genève et dans sa terre de Goppet (canton de Vaud), puis revint en France, où sa présence fut tolérée. Mais elle déplut de nouveau à la police impériale par les allusions dont fourmillait son Allemagne, alors sous presse (1810); l'édition fut saisie, mise au pilon, et il fut enjoint à l'auteur de ne plus s'écarter de Coppet. Elle ne s'évada qu'en 1812 de ce séjour forcé (devenu pour elle une prison), pour mener l'existence la plus cosmopolite, habitant successivement Vienne, Moscou, Saint-Pétersbourg-, la Suède, Londres, toujours ennemie jurée de cet empereur pour qui d'abord elle avait conçu un si vif enthousiasme, allant jusqu'à l'adoration (1). Elle ne revint à Paris qu'après la chute définitive de Napoléon, et mourut deux ans après (1817), au retour d'un voyage en Italie.

Constant, lui, qui émigra en Allemagne sous l'Empire (2), ne revint dans son pays qu'en 1814 (3), pour

(1) Cf. les premières pages du livre de M. Paul Gautier.

(2) C'est en 1802, — l'année même de l'exil de Mme de Staël, — qu'il s'était retiré tristement à Coppet, à la suite de la baronne.

(3) Cette même année 1799 où il écrivait à Sieyès la lettre

jouer, pendant les Cent-Jours, le rôle que l'on sait. Jacques Necker mourut le 10 avril 1804. Gomme l'a si bien dit M. Sorel (1), Mme de Staël «apprit que son père était gravement malade ; elle partit en hâte et le trouva mort... Mme de Staël connut alors une douleur pire que toutes les misères d'amour... Benjamin Constant s'était cru obligé de l'assister dans la catastrophe : il ne sut jamais lui-même dans quelle mesure il l'avait trompée en paraissant la plaindre et en pleurant avec elle. Il la vit, à coup sûr, avec soulagement s'éloigner de Goppet et ne songea pas à la suivre. »

que nous avons citée, Benjamin Constant était porté au Tribunat, lors du renversement du Directoire et de l'avènement de Bonaparte au pouvoir sous le nom de Premier Consul. Puis, bientôt, vint l'exil, qui dura douze ans. Ainsi qu'on l'a justement remarqué, c'est « au bruit du canon de Bautzen et de Leipzig » qu'il écrivit sa célèbre brochure De l'esprit de conquête et de l'usurpation, publiée en Allemagne au début de 1814, quand déjà Bonaparte, à vrai dire, n'existait plus. Comme elle étaii exacte, sincère, utile, elle eut un succès immense. Ce fut l'apogée de Constant. Elle est de beaucoup la plus remarquable de toutes ses nombreuses dissertations politiques, du moins par l'époque où elle fut imprimée et par l'importance qu'elle doit aux personnages sous le patronage desquels elle parut.

(1) Cf. Alb. Sorel, Mme de Staèl,pp. 114-115. — Sur Weimar, au temps de Gœthe, à la fin du dix-huitième siècle, voir Y Introduction de Jacques Porchat à sa traduction des Voyages en Suisse et en Italie, de Goethe (Paris, Hachette, 1878, in-8°). Sur l'éta d'esprit et les agissements des émigrés ou des proscrits pendant la période de la Bévolution, du Consulat et de l'Empire, cf. les œuvres du comte de Rivarol (1753-1801), édit. de Lescure, et surtout la belle Histoire de l'émigration pendant la Révolution française, par M. Erx. Daudet (ouvrage honoré du grand prix Gobcrt par l'Académie française, 23 novembre 1905V

LE CERCLE DE LA BARONNE DE STAËL ET LE SÉJOUR DE BENJAMIN CONSTANT A L'ÉTRANGER.

Tous les contemporains renchérissent d'éloges sur l'esprit, le bon sens, l'éloquence, la verve, la beauté de la femme que Napoléon prit en grippe alors qu'elle voulait le séduire. Les plus beaux, les plus solides esprits l'entourent : ce sont Suard, Morellet, Lacretelle jeune, Laharpe, le spirituel Lauraguais, les Gastellanc, et tutti quanti. Benjamin Constant était le centre de cette vaste coterie composée d'éléments si divers, diplomates étrangers, émigrés frondeurs, journalistes mécontents, dames aspirant à jouer un rôle viril. Benjamin, dans ces réunions, avait l'air d'un étudiant allemand. Il était né dans la plus calme et riante des villes de la Suisse, à Lausanne, où, dit un critique d'autrefois, la douceur des mœurs patriarcales et la simplicité régulière des goûts n'excluent pas l'énergie républicaine. Nous le trouvons à Goppet en 1802. Le 5 juin 1808, il se marie secrètement avec Mlle de Hardenberg. A Goettingue, il travaille, il se livre aux plus fortes études, il fréquente Villers le Kantien, Iieyne l'helléniste, Kreutzer le symbolique... Six ans plus tard, la politique le ressaisira.

Sainte-Beuve, en un article bien connu (1), assez per-

(1) Revue des Deux-Mondes, 1" novembre 1845.

fide, sur Benjamin Constant^ se défend de le haïr, mais il ne le prend guère au sérieux. Il passe en revue la période de sa jeunesse et de sa maturité. Après les terribles orages qui troublèrent les premières années de son mariage, le voici qui soudain quitte Lausanne et part pour l'Allemagne (15 mai 1811). Là, il respire une tout autre atmosphère. Plus de lutte. Il se remet à travailler assidûment, sauf quand, quelque diable le poussant, il s'en va perdre son argent à la roulette; car il raffole du jeu; de là, gêne permanente. — 11 s'établit à Gœttingue le 8 novembre : les dispositions politiques des étudiants n'y sont point farouches; on y fait de bonnes études; la vie sociale est assez paisible. Ce séjour forme, au milieu de cette existence à la vapeur, un bref intervalle de retraite, de sagesse relative et de répit inespéré. Constant, sur ces entrefaites, écrit à Fauriel une grande lettre (1), datée du 10 septembre 1811 : avec force protestations d'amitié, il l'entretient de ses travaux, apprécie finement l'université de Gœttingue, où il dirige ses recherches sur les vieilles religions. De politique, point; il n'en souffle mot : il ne lit, il ne voit, dit-il, aucun journal. Il est alors logé à une bien belle enseigne, mais peu démocratique : chez le comte de Hardenberg, grand-veneur de la couronne. Lui-même, pour la circonstance, signe son nom complet : B. Constant de Rebecque.

(1) Cf. Revue des Deux-Mondes, 1845, pp. 492-494. — C'est la lettre qui, dans notre chapitre II, porte le n° XXXII (cf. plus haut, pp. 130-134 inclus.)

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