LA POLICE KT LINTÉIIIFJJR
dont il usait. Incapable, au surplus, d'en imposer par la lar^jeur des vues ou la fermeté du caractère, il avait rintellif;ence lente, superficielle, parfois bornée, entêtée; le ju[[emeiit peu sûr, hésitant; la volonté débile, incertaine. Ces défauts, joints à la moivjue aristocratique qu'il n'avait pu complètement abjurer et à la dureté dans les relations personnelles qui lui aliéna d'utiles concours, devaient, à bref délai, préparer sa déconfiture et sa fuite sans prestifje parmi les barricades de Juillet et les baïonnettes civiques. L'ancien émig^ré de 1792 avait omis, depuis trente-cinq ans, de marcher avec son siècle. Imbu de préjugés plutôt que muni d'idées, sans nourrir le dessein formel de violer la Charte ouvertement, il abhorrait, en thèse générale, l'esprit de la Révolution, et ne perdait nulle occasion d'affirmer ce dégoût transcendant. Par surcroit, il comprenait mal la relig^ion : il la servait avec un zèle intempestif, malavisé. En face des rudes hostilités, des rancunes inexpiables qu'elle rencontrait à chaque pas de sa carrière, la dynastie des Bourbons eût eu g^rand besoin d'un autre défenseur, d'un arbitre au cerveau moins étroit, et surtout moins infatué, d'un chef au bras plus résolu. Qu'il s'ag^it du choix d'un ministre ou d'une négociation diplomatique, il statuait fréquemment de travers et ne savait point ensuite, — soit obstination, soit org^ueil, soit impéritie, — reg^retter ni réparer ses
torts. — Ainsi jug^eaient, non sans dédain, tout en g^ardant les formes extérieures du respect, tous ceux que n'aveuglait pas leur foi royaliste. Benjamin Constant était de ceux-là, et ne s'en taisait g^uère; delà l'attention spéciale dont l'honoraient les bureaux de la rue de Jérusalem. Il disait sans sourciller, crûment, tout ce qu'il pensait des hommes et des choses, dût-il lui en coûter cher. L'Arg^us de la préfecture de police (qu on me passe cette métaphore mytholog^ique un peu usée) ouvrait ses cinquante paires d'yeux, dressait autant d'oreilles, dès qu'on lui signalait un déplacement quelconque de Benjamin Constant. — On sait qu'il voyag^eait sans cesse. Il se rendait aux eaux pour sa santé, ou pour sa distraction personnelle, ou pour assouvir son péché mig^non (on joue beaucoup dans les stations thermales !) ; ou bien, se rappelant ses succès d'antan, à la Chambre, comme député de la Sarthe, puis de Paris, et désireux de les renouveler, il se hasardait dans ces départements de l'Est où la présence de nombreux corelig^ionnaires lui assurait un sol propice, et il venait, piloté, hébergée par quelques amis politiques (1) de l'endroit, y solliciter un mandat, et, comme s'exprime le jargon moderne, y chauffer son élection. Par ces incessantes excursions en Alsace, de 1827 à 1829, il taillait des croupières, le vou-
(1) Au p)emicr rang desquels il faut citer Goulmann, l'auteur des Hctuiniscences, le plus connu de tous.