CHAPITRE V
LA POLICE ET L 'INTÉRIEUR (suùej
SoMMAiKE. — Etat d'esprit de la bourgeoisie française au début de la Restauration. — Le ministère Martignac et la liste d'exil. — Portrait de Benjanun Constant orateur politique, par un de ses contemporains. — Le libéralisme de Benjamin Constant. — Retour sur les principales étapes de sa vie publique et de sa carrière parlementaire. — Etat économique, politique et religieux de l'Alsace en 1827.
• Dis-moi, quel est ton pays?
Est-ce la France ou rAllcmagne?
C'est un pays de plaine et de montagne,
Une terre où les blonds épis,
En été, couvrent la campagne.
Où l'étranger voit, tout surpris.
Les grands houblons en longues lignes
Pousser joyeux aux pieds des vignes
Qui couvrent les vieux coteaux gris.
La terre où vit la forte race,
Qui regarde les gens en face.
C'est la vieille et loyale Alsace! »
(Erckmwn-Ciiatiuvn'.)
Demandons-nous un instant quels pouvaient bien être, au début de la Restauration, les sentiments vrais d'un bourg^eols intellig^ent, lettré, réflécbi, parvenu à l'àg^e de la maturité, d'un citoyen français soucieux, sans doute, de Thonneur national, mais avant tout épris du calme,
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du repos propice à Fétude et à la méditation, bref, d'un intellectuel^ comme on a baptisé quelquefois avec un peu de dédain aujourd'hui cette classe de g^ens naturellement ennemis des coups.
— Eh bien! qu'on ne s'y trompe pas : ce public moyen éprouvait, au retour si peu reluisant des Bourbons, une impression réconfortante de paix et de délivrance. De cet état d'àme, optimiste à l'excès, on trouve l'écho tout au lon^ d'une pag^e (1), — que je tiens à transcrire intég^ralement, tant elle est sig^nificative, — sig^née par un intime ami de Fauriel, sinon de Benjamin Constant, par un homme d'État qui fut aussi un écrivain moraliste de premier ordre, un célèbre historien philosophe et g^énéralisateur, François Guizot, le type accompli du bourg^eois avec Thiers, je le dis sans raillerie aucune. — Voici donc ce que ce vieillard, né sous Louis XVI et mort sous la troisième République, écrivait, peu de mois avant sa fin (1874), soixante années après la chute de l'Aigrie, après ces convulsions d'agonie que détaille le beau récit de M. Henry Houssaye.
Les enfants qui naquirent avec le dix-neuvième siècle, observe Guizot en résumant la biog^raphie d'un confrère académicien, virent, à l'àj'jc de quinze ans, en 1814 et 1815, la France vaincue,
(1) Cf. l'aiticlc tic Gui/vOT, inlilulc : écrivains contcinporuiiis.
— M. Vitct, sa vie et ses œuvres, clans la Revue des Deux- Mondes, livraison du 1" mars 187V, p. 3V.
LA l>OLICE ET L'INTÉIUEUU (sUITK) 230
et Paris non pas assiégé, mais envalii et occupé par les étran^jers. Ils assistèrent « an douloureux spectacle de l'Europe victorieuse de nous, chez nous, et nous imposant les conditions de la paix; mais c'était l'Europe, la coalition européenne qui nous avait vaincus, et non pas une seule des nations européennes. Nous avions succombé sous tous nos rivaux réunis après avoir été arrog^amment provoqués, et non pas dans un duel sans cause claire et dig^ne. Nous avions, de plus, trouvé, non pas des amis, mais des influences éclairées et modérées qui avaient compris l'intérêt européen et ce qui nous était dû malg^ré nos revers. L'Ang^leterre et la Russie, l'empereur Alexandre et le duc de Wellington, avaient fait repousser les prétentions envahissantes de la Prusse déjà g^éo^raphiquement rédigées. Nous n'avions perdu ni l'Alsace, ni aucune portion de la Lorraine. La France restait intacte. Elle entrait, d'ailleurs, après de longues années de g^uerre et de despotisme révolutionnaire ou militaire, en possession des deux g^rands biens de la civilisation, la paix et des institutions libres. Le g^ouvernement auquel elle avait aspiré dans les premiers jours de 1781), la monarchie traditionnelle et constitutionnelle, devenait le sien. H y avait là pour notre patrie des g^aranties de stabilité, de liberté et de prog^rès bien propres à nous donner dans le présent les consolations, et pour l'avenir les espé-
rances qui, au milieu des plus tristes désastres, relèvent et rassérènent l'àme des peuples.
« C'est un rare spectacle que celui d une grande nation passant tout à coup des violentes passions et des rudes épreuves de la guerre et du pouvoir absolu aux œuvres laborieuses et lentes, quoique très animées, de la paix et de la liberté. Ce fut le spectacle qu'offrit la France après ses revers de 1814 et 1815 (1). En même temps, un puissant mouvement intellectuel y éclatait : dans les sciences politiques et économiques, en philosophie, dans l'histoire ancienne et moderne, dans la critique littéraire, dans la poésie, dans les arts, des idées nouvelles et fécondes fermentaient; des hommes nouveaux et èminens les développaient et les appliquaient dans des oeuvres qui devenaient populaires... »
Quand il traçait ces lignes, Guizot, débris vénéré de l'ère monarchique, songeait avec mélancolie qu'il avait à peine touché la trentaine à l'époque où il plongeait par le souvenir, et qu'il avait lui-même été, dans le domaine des lettres et de l'enseignement professoral, un des maîtres ouvriers de cette renaissance sociale et morale dont lui, le désabusé, n'espérait plus voir la pareille après l'écrasement de 1870. Mais, même en écartant la propension sénile à
(1) V. les conclusions du dernier volume de M. Houssaye, i5i 5. — La France avait encore des réserves d'énergie incroyables.
i.A iM) 1. 1 c K i:i' 1/ 1 N 1 !•; Il 1 !•: i: r. (s i: 1 1 kj •-»'» i
rél()(je (hi temps [)nssé, tciKv pour certain que beaucoup de contemporains de Guizot, s ils eussent vécu aussi vi(Mix, eussent raisonné de façon analogue, et qu'en particulier Benjamin Constant, s'il eût atteint l'àg^e d'un centenaire, eut opposé avec un attendrissement rétrospectif le sceptre de Juillet, ou même le tronc de Charles X, à la seconde tyrannie impériale et surtout au règ^ne des émeutiers, soi-disant rénovateurs de l'ordre social, qui prétendent faire g^ermer dans le sang[ et le feu toutes les franchises de l'avenir.
« Nous ne pouvons accej)ler d'être privés du droit de parler et d'écrire, — ni rjne les destinées de la France dépendent de Végoisnie, de la vanilc, des terreurs ou des caprices d un /innnne, d'un étranger de race cl d'éducation. " — Ainsi protestait le fier et probe historien de Tocqueville, réfléchissant sur le coup d'État du 2 décembre 185 1, alors qu'arrêté, comme ses collègues de la Chambre, par les policiers du prince-président, il couchait, sans y dormir, sur une paillasse, dans les g^aletas de la caserne d'Orsay (1). C'est le cri qu'avaient répété sur tous les tons, dans leurs entretiens, leurs correspondances et leurs livres, à travers toutes les routes de l'exil, les apôtres irréductibles de la liberté sous le despotisme impérial issu de brumaire ; et ce cri tombait de haut quand il était
(1) Cité par M. Gaston Descuaimps, J.c malaise de la dc'niorralic, t-hap. m, pp. y2-9;> ; Colin, cdit., 1899.
proféré par une baronne de Staël, un Chateaubriand, un Benjamin Constant. Et pourtant Tévénement prouva que ce dernier tout au moins, tout nourri qu'il fût, de par son éducation, d'idées teutoniques (1), n'était point l'adversaire irréconciliable d'un diadème usurpé! Faut-il en tirer un arg^ument de plus pour soulig^nerla « sensibilité atrophiée, les misères, contradictions et défaillances de cette fine nature, de ce g^rand esprit" ? Toujours est-il que celui qui avait été « l'avocat le plus intrépide et le moins hésitant de toute liberté publique " subit à son tour, en 1815, à peine revenu de l'exil, le prestige de ce prépondérant génie, de cet étranger de race et (T éducation en qui la myopie de Taine (2) n'a très injustement pu démêler que les aspirations et les convoitises d'un condottiere. C'est pour lui que, en avril 1815, Benjamin Constant rédigeait VAcie additionnel aux constitutions de T Empire (3) ; c'est à Benjamin Constant que, deux mois plus tard, l'homme de brumaire, le vaincu de Waterloo, renié, honni par son Parlement, mais acclamé
(1 j Ces remarques sont de Sainte-Beuve, Portraits contemporains, t. III, p. 387.
(2) Voir son fameux — et infamant — portrait de Napoléon dans les Origines de la France contemporaine.
(3) Voir au Musée des Archives nationales la pièce originale, revêtue de la signature de Napoléon, de ce supplément à la Constitution du premier empire, promulgué au retour de l'île d'Elbe (Paris, 22 avril 1815).
I,A l'OMCK KT l'intérieur (SUITE) 243
par la [)o|)iilacc, déclarait, à la veille d'abdiquer, qu'il se refusait à devenir le roi de la jacquerie (1) et qu'il éviterait l'effusion du sang^.
Il ne nous appartient pas d apprécier ici, après tant d'autres, plus compétents, dont nous serions réduits à résumer les travaux, les diverses circonstances qui amenèrent entre le maître chancelant et son ancien proscrit ce rapprochement inopiné, qui fit hurler d'aise tous les ennemis de Benjamin Constant (2) . Je reviendrai, d'ailleurs, tout à l'heure sur cette période en retraçant les lig^nes essentielles de la carrière politique de mon héros; mais on possède, sur les propos qu'il tenait à cette date, un texte bien probant et trop peu connu, un témoig^nag^e d'autant plus irrécusable qu'il émane d'une lettre familière. Mme Deg^érando écrivait, le 9 mai 1815, à Camille Jordan : « Je vois souvent B. Constant; et la chose du monde la plus amusante, la plus curieuse, la plus
(1) Cf. les premières pages, si émouvantes, dvi dernier et magistral volume de M. Henry Houssayk, 1815.
(2) Je renvoie le lecteur au long, sévère, et parfois même perfide article Constant de Rcbccque (signé : M-D-E, c'est-à-dire Madrolle) publié par la Biographie iiniverselle ancienne et moderne de Miciiaud (t. LXP de l'edit. de 1836). — On y trouvera la conversation de Fouché et de Napoléon, puis de Fouché et de Constant, puis de l'empereur et de Benjamin Constant, à la suite do quoi celui-ci rédigea avec M. Mole cet acte retentissant qui rencontra de si vives oppositions de la part des républicains connue de la part des royalistes. La vérité est qu'on avait assez de Napoléon, et qu un replâtrage de ce genre paraissait par trop anodin.
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piquante, c est de l'entendre. Je n'ai pas le temps de vous expliquer le tableau qu'il trace du présent, ce qu'il entrevoit de l'avenir. La lutte des rois contre l'indépendance des peuples l'inquiète peu pour la Liberté; il voit plutôt, en résultat, les peuples s'élevant contre les rois et ne manquant point, dans cette entreprise, de chefs habiles et audacieux. Il trouve l'Empereur phénomène^ plus qu'il ne peut l'exprimer et plus qu'il ne s'y attendait; il est dans l'étonnement de la prodig^ieuse variété et souplesse de ses facultés. Il est avide de l'entendre pour recueillir toutes les paroles qui peig^nent ou qui décèlent ce prodige. M. de Sismondi a eu, l'autre jour, un entretien de deux heures avec l'Empereur : il en est sorti avec les mêmes impressions, qu'il m'a racontées après. . . »
La conclusion qui découle d'elle-même de ce passage significatif, c'est que les g^ens les moins volages eux-mêmes risquaient d'être retournés comme un gant au contact de cet adroit interlocuteur qui se faisait, selon l'occurrence, tyran impérieux ou charmeur irrésistible. Gomme tant d'autres. Constant avait été fasciné (1).
Napoléon tombé, Benjamin Constant accepta
(1) Un autre Constant, — non plus Benjamin, mais le propre valet de chambre de Napoldon, — insiste s.ur les côtés affectueux et la bienveillance habiluelle du caractère de l'Empereur (Mémoires su?- V Empire, t. I, Introduction, p. xi, et passimj. Toutes les thèses peuvent se plaider. Napoléon aimable, voilà qui nous change des diatribes de Bourrienne et de Tainc !
I,A l>OLI(;i; ET LINTKRIKUK (sUITE) 24:.
sans rcclii^j'iicr les Bourbons, au moins provisoirement et, si je puis dire, sous bénéfice d inventaire. Persuadé, comme il le déclara plus lard, que tout ^j^ouvernement est bon lorsqu'il donne des ^^^aranties de liberté et qu il tient ses promesses, il offrit à la Restauration, (jui ne Tag^réa jamais avec une pleine confiance, l'appoint de sa plume (aiticles dans les Débals) , tant qu'elle serait authentiquement constitutionnelle et s'appuierait sur les intérêts nouveaux. La perspective n'était (juère plansible. Benjamin se leurrait à plaisir, de g^aieté de cœur, tout au rebours de ses cadets, Thiers et Mig^net. Ceux-ci — Sainte-Beuve l'a formellement indiqué — étaient très convaincus d'avance, dès leur accession à la vie politique, « de l'impossibilité radicale qu'il y aurait pour les Bourbons à accepter les conditions du gouvernement représentatif, du moment que ces conditions s'offriraient à eux dans toute leur rigueur, c'est-à-dire le jour où une majorité parlementaire véritable voudrait former un cabinet et porter une pensée diri^jeante aux affaires (l). »
Il n'est donc pas inutile de préciser ici l'attitude des libéraux, tels que B. Constant, vis-à-vis du pouvoir restauré des Bourbons. Et d'abord, il ne semble point que lesdits libéraux aient été
(l) Pcrlraits conleinpor<iins, t. III, p. 3V0,
traités par Louis XVIII avec une rig^ueur excessive, ni même avec un mépris outra^jeant; il les tenait simplement à distance, par prudence dynastique. Et quant aux ministres de Charles X, il sied de reconnaître que plusieurs d'entre eux, — les bons, comme Martig^nac, — partag^eaient, au fond, les idées essentielles du g^roupe auquel appartenait Benjamin Constant, et se montraient tout disposés à l'action conciliante et large; aussi, vers le milieu du règ^ne, une sorte de détente s'opéra dans les esprits. Mais Martig^nac, qui ne fut appelé à 1 Intérieur qu'en 1828, après la chute du ministère Villèle, et succomba sous la coalition des intérêts en août 1829 pour faire place à Polig^nac, Martignac avait contre lui le roi, qui souhaitait notoirement la formation d un ministère d'extrême droite. Et puis, il avait recueilli la plus ingrate des successions. On sait que son prédécesseur immédiat, le comte de Villèle, dont les fonctions s'exercèrent sous les règnes de Louis XVIII et de Charles X, ne sut pas conserver la réputation favorable que lui avaient value d'abord l'intelligence des besoins du pays et d'importantes mesures économiques. Si, par une habile g^estion pécuniaire et de sages réformes, il perfectionna la comptabilité et fit prospérer les finances (1), il s aliéna, d'autre
(1) Consulter d'Audii i-i»Er, Notice liistoriqne sur M. de Villèle.
LA l'OLICK ET L'INTÉRIEUR (sUITE) 247
part, la sympathie publique en attachant son nom aux actes les plus antipopulaires : rétablissement (lu droit cl Mînesse, loi du sacrilè^je, censure des journaux, décrets contre la liberté de la presse, dissolution de la g^arde nationale, etc. Bientôt son administration fut unanimement qualifiée de ministère déplorable. Lâché par la majorité du Parlement et par les collègues électoraux, il sombra, c'est certain, par sa faute.
Marti(jnac allait-il prendre meilleure posture en face du parti sans cesse g^rossissant qui, sans battre en brèche le principe monarchique, revendiquait le respect des libertés constitutionnelles et réclamait 1 exécution pure et simple des articles de la Charte? — Laissons un instant, pour la réponse, la parole à un témoin qu'on peut, je crois, écouter avec quelque sécurité.
Le comte P.-Fr. Real, mort en 1834, a écrit un livre (1) aujourd hui peu connu et devenu fort rare, qu'on peut feuilleter avec intérêt. Real, préfet de police sous l'Empire, et bras droit de Fouché, avait occupé un poste équivalent sous le Direc-
(1) Indiscrétions, 1798-1830. Souvenirs anecdotiques et politiques tirés du portefeuille d'un fonctionnaire. (Paris, Dufey, 1835, 2 vol. in-S" (ouvrage posthume). — Cf., t. II, pp. 310 et suiv., le passage qui a trait au ministère Martignac. — Real, préfet de police pendant les Cent Jours, fut exilé au retour des Bourbons, se retira dans les Pays-Bas, puis aux États-Unis, et ne rentra en France qu'en 1818.
t>'i8 BENJAMIN CONSTANT SOHS L'OEIL DU GUET
toire; en même temps qu'il était hisloriograpJic de la République^ il dirig^eait la police de sûreté. G est lui qui décoiivrit, en 1804, les projets de Géorgie Gadoudal; il joua un rôle important dans l'arrestation du duc d'Enghien (l). — Ses souvenirs, ou plutôt ses indiscrétions (le mot est bien trouvé) , se composent d'une série de particularités ou de révélations sur les hommes et les choses d'alors, où, dans un pittoresque mélange, se coudoient : la manie de Gohier vovant partout des conspirations; le faible de Napoléon pour tout ce qui était royaliste; Fouché, ennemi des royalistes et défenseur des jacobins; Pichegru, Moreau, Mallet, d'Eng^hien, Lally, Sidnev-Smith, Ouvrard, Danican, les émig^rés, Talleyrand, etc., etc. Dans cet ouvragée, le ministère Martignac est apprécié d'une façon nette et impartiale.
Ce ministère, dit Real en substance (:2) , « était un de ces temps d'arrêt auxquels fut condamné Charles X. Le ministère Martig^nac était un ministère d'honnêtes g^ens, auquel l'opposition n'a pas voulu tenir compte de ses bonnes intentions, de ce qu'il a fait de bien, et des résistances extraparlementaires qu'il rencontrait à chaque pas.
(i) Voir le dramatique récit de Chateaubriand (Mémoires d'outre-totnhej.
(2) Je cite textuellement tout ce qui, dans cet ouvrage, a trait à l'attitude de notre parlementaire vis-à-vis de ce niinistèro qui se prolongea, comme on sait, dix-huit mois ^5 janvier 18^8- 8 août 18^9V
LA PO Lie F, ET LI N TK II I FCU U (SlJITIv) 240
Les hommes les plus éclairés de ropposltion, et parmi eux Gasimir-Pcrier, Benjamin Constant et le g^énéral Sébastiani, avaient compris le ministère Marti(}nac; et s'ils ne s'étaient pas franchement, ouvertement réunis à lui, c'est qu'ils devinaient que ce ministère, imposé à la couronne par l'opinion publique, n'aurait qu'une existence éphémère, et qu'ils se pressaient de demander des g^aranties pour être en mesure de résister à ce qui se préparait dans l'ombre. Combien de témoignages de confiance n'ont-ils pas été donnés au ministère Marti^jnac par Benjamin Constant luimême, qui ne se montrait préoccupé que d'une seule pensée, de la durée possible de ce ministère qu'il combattait cependant!
» M. de Marti^fjnac, homme d'un esprit si délicat, si éclairé (1), homme de concession et de con-
(1) 11 est hors de doute que de Martignac, ancien avocat à Bordeaux et directeur général de l'enregislreinent et des domaines, apportait au ministère, avec un talent oratoire de premier ordre, un caractère modéré, une âme droite, haut située : c'est une justice que les historiens sérieux de la Restauration ont unanimement tenu à lui rendre. Par «Jialheur, le roi ne l'avait élu que comme dernière ressource de conciliation, prêt, si la Chandjre ne voulait pas le suivre, à faire appel à son favori impopulaire, le prince de Polignac, son ancien aide de camp, qui avait promené avec tant de conviction le drapeau blanc dans Paris, le 31 mars 1814; Polignac, sous qui les conflits latents seront poussés à l'aigu, jusqu'à la catastrophe des orilonuanccs.
IjCs collègues de Martignac, ministre de l'intérieur, étaient Portalis, à la justice; de La Ferronays, aux affaires étrangères (elles lui étaient assez étrangères); de Caux, à la guerre; Roy,
ciliation, pouvait raffermir le trône ébranlé de Charles X; il y a travaillé consciencieusement, et malg^ré Charles X : et, pour cela, il fallait du courag^e, il fallait qu'il luttât au conseil pour obtenir la permission de faire un peu de bien, pour combattre dans les Chambres contre deux oppositions, l'une qui repoussait le bien, l'autre qui en voulait davantag^e; l'une qui l'accusait de dépouiller le roi de ses prérog^atives, l'autre qui lui reprochait de dénier à la France le complément de ses institutions. Être ministre d'un roi qui lui refusait sa confiance, voir ses bonnes intentions méconnues, telle fut pendant deux ans la carrière politique de M. de Martig^nac. C'est payer bien cher le pouvoir, on en conviendra, que de l'acheter à un tel prix... »
Remontons plus haut (I). Decazes avait été nommé préfet de police après le second retour de Louis XVIII. Une liste d'exil, où fig^urait Decazes, fut dressée en mai 1818 : elle comptait quatorze noms . Au mois d'août de cette même année 1818, nouvelle liste de bannissement, — de cinquante-
aux finances; de Vatimesnil, à l'instruction publique, désormais séparée des affaires ecclésiastiques. On constitua aussi un nouveau portefeuille du commerce et des colonies, confié à de Saint- Gricq.
(1) Cf. PiÉ.\L, op. cit., t. II, chap. xii, p. 143 : M. le duc Decazes. Benjamin Constant. — A la page 152 est reproduit le Mémoire (le M. Benjamin Constant qui commence ainsi : « J ai reçu l'invitation de quitter Paris... »
LA POIJCK i: T L'iNTKRIEUR (suite) '251
huit noms, celle-là, — parmi lesquels liéal (ui personne. Ces deux tables de proscription émanaient du trop fameux duc d'Otrante, l'oblique Fouclié, et étaient transmises par lui au préfet de police. Decazes parvint à faire diminuer la liste fatale. Il ne put faire supprimer le nom de Real ; mais il réussit mieux pour Benjamin Constant, qui se trouvait sur la première liste manuscrite, communiquée aux exilés vers le milieu de juillet, et convertie en ordonnance le 24 seulement, réduite à trente-huit noms. Decazes se charg^ea de plaider la cause de l'écrivain publiciste et remit à Louis XVIII une note de lui, qui frappa beaucoup le spirituel monarque et le détermina à rayer Benjamin Constant de sa propre main. — Decazes luimême, se souvenant sans doute qu'il était mag^istrat, jug^eait aussi sévèrement que les proscrits la mesure qui les frappait, puisqu'il ne la leur présentait que comme un avis^ dont il se g^ardait de prendre la responsabilité. Cette manière d'envisag^er un pareil acte n'était pas sans courag^e; il faut le reconnaître et lui en savoir g^ré, tout en le plaig^nant de la mission dont il s'était chargée.
Parmi les noms qui ne furent pas maintenus sur la liste d'expulsion étaient ceux de M. Sébastiani, de Mme de Souza et de M. de Montalivet ( 1) . . .
(1) Sur Mme de Souza, Montalivet, l'abbé Morellet, etc., cf. notamment les amusants souvenirs de la comtesse I'otgcka {JMémoires, 1794-1820, publies par Casimir Stryienski ; Paris,
(Ici Real donne le texte du Mémoire de Benjamin Constant.)
Revenons à notre Benjamin ; et, tâchant de nous faire ses contemporains par la pensée, évoquons, si possible, à Taide de souvenirs emoreints d'un accent bien véridique, Timag^e nette du prodig^ieux orateur politique qu'il fut, à une époque où Tenceinte parlementaire n'était peut-être pas aussi encombrée qu'aujourd'hui de nullités prétentieuses ou bruyantes; où les délibérations sérieuses n'étaient pas continuellement troublées, entravées par l'obstruction systématique, par les interruptions grossières ou le stérile bavarda(je. Une influence si persistante, un pareil don de se faire écouter ne sauraient s'expliquer que par des raisons solides. Il n'y a point là d'engouement éphémère.
Les ovations, les hommag^es que le populaire prodig^uait partout à Benjamin Constant dans les divers cantons qu'il traversait au cours de ses tournées électorales n'ont, en somme, rien qui doive nous surprendre; il n'est pas du tout besoin de supposer qu il rencontrât uniquement sur son passag^e des applaudisseurs
Pion, 1897, in-S" (Voyage en France en 1810. Promenades clans Paris.). Ce sont des anecdotes et des dialogues : Mme de Souza, pp. âOS-SOV, 229, 237, 250, 255, 2G7. 271; Morellet, pp. 248-249; Monlalivet, pp. 276-282.