LA POLICE ET L'INTÉRIEUR (SUITR
g^ag^és. Il possédait, un premier chef, l'ascendant impérieux et la séduction qui forcent les intellig^ences, entraînent les vouloirs. Ce diable d'homme montait résolument à l'assaut des consciences ou les pliait in(jénieusement à ses vues. Il avait reçu de la fée libérale le don de convaincre et de plaire (flexaninia y.al ^J^D^aycoyôç eloquentia, eussent dit de lui les anciens). Il savait, selon les cas, s'insinuer au cœur de la place ou l'enlever au pas de chargée. Chacun de ses auditeurs, pour peu qu'il eût d'honneur, de courag^e et de bonne foi, lui devenait ami ou, tout au moins, lui rendait justice. Certes, il n'était point l'orateur irréprochable en ses mœurs que vante Caton ; son passé n'était pas sans tache, ni sa vie exempte de faiblesses. Mais il était si sincèrement épris de justice et de liberté, — soit qu'il pérorât en petit comité, soit qu'il remplit des éclats de son indig^nation l'enceinte parlementaire, — qu'il trouvait aisément un écho dans les âmes. Un homme qui l'a bien connu et souvent entendu trace de lui, presque au lendemain de sa mort (1), un portrait où revivent avec un sing^ulier relief son aspect physique, son activité inlassable, exubérante, fiévreuse, sa méthode de travail, et l'impression produite par son éloquence pendant ses quinze ans
(1) cf., dans \a. Revue des Deux-Mondes du 15 janvier 1833, l'article, non signe (Wesl-End-Revieiv), intitulé : Lettre sur les hommes d'Etat de In France. L'auteur est Loève-Ve'uuars.
d'opposition. Le morceau vaut qu'on le cite sans en retrancher une lig^ne.
«... Vie d'efforts inouïs, qui, loin de l'épuiser, semblait lui donner de nouvelles forces, quoiqu'il eût à lutter aussi souvent contre son propre parti que contre les royalistes ses adversaires ! Au milieu de ces combats journaliers, de ces voyag^es, de ces incidens sans nombre, Benjamin Constant trouvait encore le loisir de composer des pamphlets, des ouvragées de long^ue haleine, tels qu'un cours de politique constitutionnelle; d'écrire des articles polémiques dans plusieurs journaux quotidiens, et de jeter des aperçus pleins d'intérêt et de science dans les feuilles littéraires. La nuit, il prenait des notes, il compulsait, il accumulait des matériaux; et, le matin, avant de se rendre à la Chambre, il avait déjà fatig^ué la plume de son secrétaire, à qui il dictait sans cesse des articles et des discours. Cette activité intellectuelle ne se ralentit pas un instant dans ses dernières années, lorsque la vieillesse et les infirmités avaient déjà courbé sa haute stature. On le voyait arriver à la Chambre, toujours quelques momens avant la séance, vêtu de son uniforme de député, brodé d'argent, afin d'être prêt à monter à la tribune, où ce costume était de rigueur, sa tête blonde et blanche couverte d'un vieux chapeau rond, et tenant sous son bras une redingote, des livres, des manuscrits, des épreuves d'imprimerie, le
LA l>OLICK ET L'INTÉRIEUR (SUITE) 255
budget, et sa béquille. Dès qu'il s'était débarrassé de tout ce bagage et qu'il était assis sur son banc, à l'extrémité de la gaucbe, il commençait à écrire et à expédier une infinité incroyable de lettres et de billets, qui mettaient sur les dents tous les huissiers de la Chambre; ensuite, ou plutôt en même temps, il corrigeait les feuilles de son nouveau livre, prenait des notes pour répliquer à l'orateur qui se trouvait à la tribune, répondait à toutes les questions de ceux qui se pressaient autour de lui pour lui demander des renseignemens sur diverses matières, s'agitait pour réclamer la parole ; et lorsque son tour arrivait, il semblait prendre au hasard quelques chiffons de papier au milieu des paperasses qui l'entouraient, et s'acheminait lentement à la tribune. Une fois là, il n'y avait plus moyen de s'occuper des singularités de ce personnage. Son front pâle et sa longue figure puritaine s'animaient difficilement, et sa parole lente, débitée d'un ton de voix monotone, étonnait d'abord ceux que sa haute réputation d'orateur avait attirés (1); mais, peu à peu, sa voix s'élevait, devenait vive et sonore ; ses grands yeux bleus s'éclairaient d'une lumière soudaine; et
(i) Victor Cousin, lui aussi, parlait avec lenteur, au dire de ses biographes. Tel, aussi, je me souviens d'avoir ouï Jules Sinaon dans les derniers temps de sa vie ; mais, chez ce merveilleux improvisateur, la recherche de l'expression était jouée : c était une coquetterie de plus qu il se donnait.
alors les raisonnemens les plus clairs, rironie, l'esprit, le savoir, les citations heureuses se confondaient avec abondance dans ses improvisations. a On l'entendait parler des heures entières sans se lasser de l'écouter; on se plaisait à le voir soulever avec calme les passions de ses adversaires, et, comme s'en faisant un jeu, n'opposer aux débordemens de fureur des bancs de la droite qu'une politesse sèche et froide, qui aug^mentait encore l'exaspération. Pour lui, apostrophé avec insolence, traité de séditieux, de révolutionnaire (1), rappelé à l'ordre à g^rands cris, il ne se laissait pas troubler; et, continuant son discours comme dans le salon le plus calme, déconcertait quelquefois ses ennemis par une plaisanterie de bon goût qui les désarmait en excitant leur hilarité. Mais c'était surtout sur la question de la presse, qui l'intéressait si vivement, que Benjamin Constant se montrait toujours neuf, inépuisable et chaleureux... »
D'ailleurs, avec une modestie très g^racieuse, et qui n'a rien d'apprêté, Constant se plaisait à reporter sur ses devanciers dans l'arène politique la g^loire — le mot n'est pas trop fort — que lui-
(1) L'épithcte — très injuste — figure dans tel rapport préfectoral que nous citons plus loin; elle ne pourrait être admise, appliquée à Constant, qu'au sens de //7s de lu Hérolution, et non au sens i\c fauteur systciuali<juc de complots.