I,A POLICE ET L'INTÉRIEUR (SOITE
des plus sa.<jaces reconstructeurs de la pensée d'autrui (jiic conipte l'école critique contemporaine : j'ai nommé M. Emile Fîi.",uet.
M. Fa(|uet(l), démontant avec sa vi([ueiir et sa pénétration coutumiéres cette bizarre menialité de Benjamin Constant, où cohabitaient les impressions et les impulsions les plus contradictoires, se risque à évoquer le type de Don Juan pour caractériser ce glaneur de sensations vives et fortes, sceptique et dogmatique tout ensemble, brûlant la chandelle par les deux bouts, ce cerveau sans relâche agité, surexcité, sans cesse en ébullition et comme sous pression, cette activité turbulente, dévorante, inconstante (le jeu de mots est de Benjamin lui-même : sola inconstantia constans) , à qui manquait la visée continue vers un but stable. — De fait, voilà son image frappante; et je dirais volontiers, s'il se souciait de mon impertinent suffrage, au critique à qui nous devons, après Sainte-Beuve, la plus imposante galerie de portraits littéraires :
Poui' bien peindre les gens, vous êtes admirable !
M. Faguet ne flatte point son modèle, mais il le comprend à merveille : plus passionné que sensible, et plus romanesque que passionné (à condition de stipuler que ses romans étaient sincères) ; très intelligent, très conscient; un peu
(1) Politiques et moralistes- du dix-neuvième siècle. Première série (2* ('dit., 189J). Article à rapprocher de son livre sur le Libérali:;mc (1903).
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vicieux par nature, et, avec cela, toujours avide mais toujours sevré de considération ; personnel au premier chef, oui, tranchons le mot, carrément ég^oïste, « mais point niaisement, point bassement ; ég^oïste ardent, impétueux, aventureux, batailleur et amoureux de la g^loire " , voire ménrie de la parade; au reste, généreux, bienfaisant, pitoyable à ses heures. En politique, il affiche un g^oùt ombrag^eux de 1 indépendance, » l'individualisme étant pour lui la revanche de ses faiblesses. » Son libéralisme, issu des théories ég^alitaires du dix-huitième siècle (il est l'héritier de Rousseau, le disciple de Gondorcet et de Necker), n'est que le perpétuel besoin d'autonomie propre (1). Il n'aime pas l'État, ni la loi, ni l'autorité, ni le culte public, ni la souveraineté quelconque, laïque ou pontificale. Il est, in jjetto, dépourvu du sentiment relig:ieux. cet homme qui, toute sa vie, écrivit un livre sur la religion; il est, en tout cas, ce fils de réformés, violemment anticatholique (2) . A ses yeux, l'homme possède
(1) Voir ce chapitre m de l'ariicle de M. Faguet : il est tout entier à lire, et à méditer.
(2) Mais, comme il pousse aux dcrnitrcs limites le respect de la liberté d'autrui, nul n'est fondé à dire qu il fût antichrétien. Je suppose que, sur cet article, il eût opiné dans le même sens que George Sand, dont on publiait récemment ce fragment sans date, intitulé Liberté : « Si l'on voulait , écrivait-elle, juger le christianisme d'après les excès, les abus, les crimes atroces commis en son nom, il ne faudrait pas hésiter h le regarder comme un de.*^ plus funestes mensonges qui ont égaré l'esprit humain... Mais il n'en