‹ Benjamin ConstantChapitre 17 sur 60 · LA POLICE ET L'INTÉRIEUR (SUITE · texte numérisé non relu

LA POLICE ET L'INTÉRIEUR (SUITE

lin droit personnel absolument inviolable, imprescriptible : le droil divin de Cliomme. Constant s'évertue à enseig^ner aux ^'»ens réflécbis qu avant tout il faut faire à tout gouvernement sa part, la i-especter ensuite, mais surveiller et enrayer ses empiétements.

(jette question (1) de l'initiative privée, apte et habile à se développer librement en face de l'absorbante communauté moderne, — question neuve encore à l'époque où Constant la posait plus qu'il ne la traitait dans des pag^es vraiment sincères, orig^inales, lucides (2), — cette ques-

cst point ainsi. Le christianisme bien compris est l'antithèse do l'intolérance, de la cruauté et de l'aveugle superstition. » — Passage cité par Mme AnvROR B.\rine, laquelle ajoute, en guise de conclusion, cette phrase qui cadre bien avec l'idée que nous nous formons des principes libéraux de R. Constant en matière de foi : i< Etre libre-penseur, cela signifiait, à ses yeux, être attaché à la liberté de penser pour soi et pour les autres ; c'est presque exactement le contraire aujoiird hui »... El dans tous les temps: d'où il faut admettre que cette rare vertu est une des plus difficiles à mettre on pratique. Ce qui est certain, c'est que Benjamin Constant voulait être avant tout — prétention très justifiée de sa part — un -penseur libre,... c'est-à-dire à peu près l'inverse d'un librf-pcnscnr, au sens actuel du mot. Jamais il n'eût autorisé, ni excusé, la mainmise de l'athéisme sur l'Etat et sur les consciences, toute pression lui étant odieuse.

(1) Cf. Gn . Beuda^t, Le droit individuel et l'État (Rousseau, édit. ) .

(2) Sur les qualités du style de Benjamin Constant, M. Faguet n'apporte pas de restrictions à ses éloges. L'écrivain, dit-il, est très distingué, au premier rang après les plus grands. 8a clarté est souveraine. C'est un des penseurs les plus lumineux de notre âge, — Inutile de rappeler que la cité antique absorbait 1 individu sans qu'il songeât à regimber contre cet accaparement.

tien, dis-je, est, ce semble, la seule assise fondamentale qui permette d'édifier, par la stricte définition des rapports, droits et devoirs mutuels des associés sig^nataires du contrat, un franc et solide système libéral. Il est reg^rettable que Benjamin Constant — et M. Fag^uet le lui reproche sans aig^reur, mais avec précision, — fonde mal son système de libéralisme en lui donnant pour base la conscience morale, souvent si large et fluctuante, et, d'autre part, le délimite d'une façon insuffisante, vague et précaire. Peut-être, de par sa foi native, ne pouvait-il mieux faire. C'est encore M. Faguet qui fait cette constatation, dont la sévérité n'exclut point la justesse (1) : « Les protestants, ayant été persécutés pendant deux siècles, ont été libéraux ou ont cru l'être pendant deux siècles. C'est dans l'ordre. Mais ils n en sont pas moins les fils de Calvin, c'est-à-dire de l'homme qui est le type même du despotisme et del'antilibéralisme. » C'est encore lui qui énonce, au terme de son ironique et subtile étude, ce désolant aphorisme (2) : « La France est un des pays les moins libres du monde et les moins libéraux de l'univers... Le libéralisme n'est pas français. Je ne crois pas avoir, de ma vie, rencontré un Français qui fût libéral... » Ce qui ne l'empêche pas, d'ailleurs, d'ébaucher pour son compte

(1) Ém. Faguet, Le Libéralisme, pp. 330-33J .

(2) Ibifl., chap. XIX, p. 307.

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le plan crunc Ré[)iil)liqiie, mailieurcuscineiit, sans doulc, aussi idéale que celle de Platon, bien qu'elle en soit justement Tinverse, d'une Républi(}ue athénienne, non (gauloise, où, 1 office de chacun étant fixé sans malentendu, sans équivoque, sans menson{je, l'Etat serait respecté dans ses attributions, comme la conscience de l individu serait sauve. Faites attention, en effet, que l'État ne doit point se confondre avec la patrie. Vous devez obéir à ses règlements, à ses codes, à ses arrêts, ainsi que les Lois l'intimaient, il y a deux mille ans, à Socrate (1) ; par contre, il ne peut, lui, exiger de vous le sacrifice d'une idée, d'un principe, d'une conviction qui ne heurte pas de front l'exercice de ses droits et ne met pas son existence en péril. Son rôle, sa compétence légitimes se haussent à org^aniser, puis à maintenir le bon fonctionnement des services publics; à surveiller, dans l'intérêt g^énéral des membres du groupe social, l'ordre, à l'intérieur; à procurer la sécurité du coté de l'étranger. Le gouvernement doit être considéré, « non comme un maître exig^eant, tracassier et impérieux, mais comme un simple gardien vig^ilant de la rue, du champ et de la frontière (2). » Qu'il s'interdise surtout d'assu-

(1) Platon^ Criton, chap. xi-xvii. — Voir surtout le chap. xin, sur le caractère libéral de la léjjislation d'Athènes. (Prosopopce des Lois.)

(2) Em. Faguet, Le Lihérulisinc, p. 283.

mer la direction ou le contrôle des opinions particulières, jusqu'à concurrence de menace ou d'attaque directe contre son autorité collective et sa stabilité. — Voilà, je m'assure, le libéralisme bien compris. L'État est, par définition, non une personne, mais une machine, un mécanisme. Son ing^érence, le plus souvent aveug^le ou brutale, dans les créations de linitiative privée, ou mieux, dans le for intérieur des unités qui le composent, n'a jamais entraîné — voyez 1 histoire — que des conséquences funestes, depuis la sinistre Inquisition du moyen âge jusqu'à l'abjecte délation politique dont pâtissaient, hier encore, des soldats sans reproche, chargés de la défense nationale, ou de bons citoyens, coupables d'avoir réservé leur indépendance, repoussé toute étiquette de parti, et refusé de s'enrégimenter.

Voilà ce que Constant pensait ou, du moins, sentait confusément, après les auteurs de la Déclaration des droits et de la Charte; il convient d'ajouter que son libéralisme, à lui, fut militant, mais non étroit, non intransigeant, à telles enseignes qu'on est allé jusqu'à lui jeter à la tête son excès de souplesse et de fâcheux compromis au cours de ses relations avec les divers régimes qu'il a traversés. Seulement son libéralisme, au rebours de celui de son amie Mme de Staël, " libérale de naissance et de complexion » , manquait d'enthousiasme. Benjamin Constant était,

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au fond, l'antipode d'un homme enthousiaste (1) . Rationaliste et raisonneur, sans élan, sans transports d imagination, ennemi pourtant du froid calcul et des visées purement utilitaires, sincère et candide, lui aussi, dans sa recherche du mieux, et plus muni que beaucoup de ses contemporains de connaissances précises touchant les constitutions des peuples libres, Angleterre et Amérique, Constant aboutit, en philosophie et en politique, à peu près aux mêmes conclusions que sa rêveuse et chimérique compagne, à savoir la foi en la perfectibilité de la race humaine et le besoin impérieux de V individualisme , « cette idée qu'une personne humaine est chose sacrée, inviolable, non org^ane et fonction subordonnée d'un g^rand corps, mais vivant pour elle et but à ellemême, à tel point que l'organisation générale doit tendre précisément à ce qu'elle soit respectée et aisément active (2). '» — D'accord; mais, dans cette doctrine plus qu'en toute autre, la mesure et le tempérament sont nécessaires, l'individualisme exagéré menant, par un fatal corollaire, tout droit à l'anarchie.

(1) Il était trop fin pour être enthousiaste. N'a-t-il pas écrit (nous avons cité le mot plus haut, chap. m) : « La première condition pour l'enthousiasuje, c'est de ne pas s'observer soimême avec finesse » (De i usurpation) ?

(2) Les citations guillemetées sont extraites de l'étude de M. Faguet sur Madame de Staël (^Politiques et moralistes du dix-neuvième siècle, l""** série, pp. 123-185).

2g;; benjamin constant sous loeil du guet

Encore qu'il fût partisan déclaré de la liberté de la presse et qu'il revendiquât hautement cette liberté en toute occurrence (I), Benjamin Constant n'était pas, d'autre part, en matière de littérature, l'être intransig^eant que Ion nous a trop souvent dépeint, incapable de se résig^ner à retrancher par ordre de l'autorité une virgule à ce qu'il avait une fois écrit. On en a la preuve dans une très curieuse lettre qu il écrivit, un jour, à un censeur (lequel nous est inconnu) (2) D abord, il se félicite de ses procédés ; il approuve et ses remarques, et ses objections; il consent à tous les chan^jements sollicités. Puis il conclut : » Je ne cesse de me louer de la libéralité fsicj de votre censure. Si une institution que je crois mauvaise en principe pouvait devenir bonne en fait, des censeurs comme vous seraient propres à réconcilier avec elle tous les esprits sag^es. . . Il est bien évident que tous ceux qui, comme moi, ne se réunissent pas avec l'opposition des Ultra fsicJ n'ont de g^arantie

(i) Cf. H. Welsciiingep., Histoire de la censine sous le premier Empire, et les Discours de Benjamin Constant.

(2) Cette lettre autographe (4 pages in-8''), vendue réceininent par M. A. Voisin (34, rue Mazarine), figure dans son catalogue n° 249 (janvier 1905), sous la cote 13922. Je ne sais si elle a été publiée; j'en cite un extrait à tout hasard. Signalons enfin, dans le même ordre d'idées, une lettre littéraire intéressante adressée par Constant à son éditeur (1815, une page in-S"), et relative à la publication du livre intitulé : Principes de politique applicables a tous les gouvernements (^vendue par la même maison).

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que dans le maintien du nninistère et ne peuvent avoir de désir que ce maintien. Ce que je me permets dans l'intérêt de ce que je crois la vérité, et, par suite, dans celui du ministère même, ne changée en rien mes vœux pour lui et ma reconnoissance pour ce qu'il a fait... »

Où est le révolutionnaire dans tout cela ?

Benjamin Constant homme politique a été — on ne saurait le nier — très sévèrement jufj^é par ses contemporains; et je ne parle pas ici seulement de ses ennemis déclarés, comme l'auteur de l'article que j'ai rapporté ci-dessus. D'aucuns ont tâché de l'excuser, mais assez mollement. Les tergiversations de sa vie, disent-ils, sa promptitude à embrasser un parti, puis à l'abandonner en un clin d œil, s expliquent peut-être par un attachement réel à des opinions de juste milieu social auxquelles la brutalité des faits permet rarement de s en tenir; n'importe : elles ont fait supposer une absence totale de convictions qui a nui plus encore à son influence que les irrég^ularités et les tares de sa vie privée. On ne le prenait pas au sérieux; on lui jetait couramment à la tête ce vilain mot de cabotinage, qui, depuis, a trouvé dans les cercles parlementaires et les assemblées délibérantes des applications malheureusement de plus en plus fréquentes. Le critique Sainte- Beuve, peu strict en morale pour son compte personnel, mais plus exig^eant pour la moralité

d'aiitrui, n hésite pas à le morig^éner : « Il passa sa vie à faire de la politique libérale sans estimer les hommes, à professer la relig^iosité sans pouvoir se donner la foi, à chercher en tout l'émotion sans atteindre à la passion. Il a le triste honneur d'offrir le type le plus accompli de ce g^enre de nature contradictoire, à la fois sincère (1) et mensong^ère, éloquente et aride, chaleureuse et terne, et antipoétique, insaisissable vraiment... » Constant, comme chacun sait, rentré en France en 1814, rattaché aux Bourbons par leurs promesses libérales, puis rejeté dans l'opposition par le mouvement de réaction, avait pourtant, au retour de l'ile d'Elbe, vig^oureusement combattu, chez le vaincu de 1813, la tradition renaissante de l'absolutisme. Mais l'ancien despote affectait maintenant des allures libérales qui le déterminèrent aisément à accepter de lui le titre de conseiller d'État (Louis-Philippe l'appellera plus tard, quelques semaines avant sa mort, à la présidence de ce même Conseil d'État) . Il prit part, en cette qualité, à la rédaction de Y Acte additionnel aux constitutions de l'Empire, qui fut promulg^Lié par Napoléon en g^rand appareil le 1" juin 1815, et qui n'était, au fond, que la reproduction de la Charte de 1814, sauf le dernier para-

(1) La sincérité! Il faut toujours, malgré tout, en revenir là. C'est le trait essentiel de caractère que loue en lui M. Paul Bourget fLivrc du Cculenairc du » Journal des Débats •>•>).

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