‹ Benjamin ConstantChapitre 20 sur 60 · LA POLICE ET L'INTÉIUEUR (SUITE · texte numérisé non relu

LA POLICE ET L'INTÉIUEUR (SUITE

Aussi, après sa réélection;! Paris (1) (25fév. 1824), cliercha-t-on à se débarrasser de lui. 8a qualité de Français lui fut contestée, lors de la vérification des pouvoirs ; mais sur le rapport de Martip^nac, elle lui fut enfin reconnue, non pas, il est vrai, du chef de ses ancêtres paternels, mais comme descendant, par sa mère, d'officiers suisses au service de la France.

Opposé à la (juerre d'Espagne (1823), dont il redoutait les conséquences, autant pour les libéraux français que pour ceux d'au delà les Pyrénées, il se prononça, par contre, en faveur de l'indépendance de la Grèce, et écrivit son pamphlet : Appel aux nations chrétiennes en faveur des Grecs (Paris, 1825). — Dans la pièce de vers que nous citons plus loin (pp. 423-426), et qui fut lue en son honneur à la fin d'un banquet, on retrouvera exprimé ce souvenir de la sympathie que Constant, comme Byron, V. Hug"o et Casimir Delavig^ne, portait aux Hellènes se soulevant pour la liberté.

La politique n'absorbait pas tout entier Benjamin Constant. Il publie enfin l'ouvrage qui, depuis

(1) A propos de ces élections de 1824, rappelons incidemment ce passage d'une lettre du duc Mathieu de Montmorency à Mme Récanùer (Paris, ce 28 février 1824) : « Je vous ai parlé de chambre, elle s'annonce excellente. Les premières élections d'arrondissement dépassent tout ce qu'on attendait : sur cinquante et quelques, il y avait seulement cinq libéraux, mais très marquants, et un entre autres que vous connaissez (Benjamin Constant), et dont on aurait bien pu se passer. »

{Souvenirs et correspondance de Mme Bccamier, t. II, p. 70.)

1796, n'avait cessé d'occuper sa pensée, une étude d'ensemble sur le caractère et l'évolution du sentiment religieux (I) ; il donne kV Encyclopédie moderne son g^rand article sur le Christianisme (1825).

Réélu, aux élections de 1827, à Paris et à Strasbourgs (19 nov.), il opta pour ce dernier collègue.

Ses discours et ses votes, empreints toujours du même libéralisme, contre la loi dite de tendance, et celles sur le 8acrilèg:e, sur le droit d aînesse (févr. 182G) , contre la loi sur la liberté de la presse, appelée, par une cruelle ironie, laide justice et d'amour, etc., le désignaient pour être un des 221 députés qui sig^nèrent l'adresse du 16 mars 1830, laquelle amena la dissolution delà Chambre. — Chez lui, nulle opposition systématique. Au début du règ^ne de Charles X, il avait contribué à ménag^er au souverain une réception très chaude lors de son voyage en Alsace (sept. 1828), où lui-même se trouvait alors. Réélu comme tous les 221, il était malade à la campagne lors de la publication des ordonnances, le 25 juillet, et de la protestation des journalistes (le 26). Il semble qu'à ce moment il ait mal auguré de 1 issue du conflit et préparé sa relraite en Suisse avec sa femme. « Nous nous sommes trompés w , aurait-il dit à Odilon Barrot. Cependant, averti par LafHtte

(i) De la Reli(jion cons'ulércc dans sa source, sa forme et son développement (Paris, 1823-1825, 2 vol. in-S"; 2*^ édit., 1826, t. \" seulement).

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de la tournure que prenaient les événements, il se rendit à Paris, où il si^jna la protestation de la presse et la proposition législative qui nommait le duc d Orléans lieutenant-g^énéral du royaume (30 juillet). Le lendemain, il se faisait porter en litière à THôtel de Ville, où La Fayette, aux applaudissements unanimes, donna l'accolade à ce prince.

Le nouveau rég^ime nomma Benjamin Constant président du Conseil d'État 127 août). Il mourut trois mois et demi plus tard, sans avoir connu le calme et le repos au cours de cette existence de soixante- trois années. Jusqu'à ses derniers instants, Constant voulut continuer à mener cette vie active, occupée, dont il s'était fait une habitude, une loi. — On a conservé de lui (1) la déclaration envoyée à la commission municipale de Paris le vendredi 30 juillet 1830, et remplacée le lendemain par une autre, rédig^ée par Guizot; elle débutait ainsi :

« La réunion des députés actuellement à Paris a pensé qu'il était urgent de prier Son Altesse Royale Monseigneur le duc d'Orléans de se rendre dans la capitale pour y exercer les fonctions de lieutenant-général du royaume, et de lui exprimer le vœu de conserver les couleurs nationales, etc. »

(i) Pièce autographe vendue par M. Gharavay fl page infolio). Deux mots (des chambres) qui se trouvent dans cette déclaration sont de la main de Guizot.

— Le 7 août suivant, 219 députés, représentant environ 100,000 électeurs, offrirent au duc d'Orléans la couronne et le titre de roi des Français, qu'il accepta le surlendemain (9 août) . Guizot eût voulu qu'il s'intitulât Philippe VII. On lui fit prendre le nom de Louis-Philippe P^

Constant trouve encore la force d'écrire deux g^randes pages in- 4" à Voiart (Paris, 10 octobre 1830J, touchant son projet sur les subsistances que sa maladie ne lui a pas permis de lire ; mais, puisqu'il a invité M. Guizot à se le faire représenter, il ne doute pas qu'il n'en profite, « toutes les améliorations devant arriver tôt ou tard sous un (gouvernement tel que le nôtre. »

Jusqu'au bout, aussi, Constant fut fidèle à cette g^énérosité bienfaisante, efficace, qui lui valait près de ses amis et même des étrang^ers un renom mérité de tuteur complaisant et serviable des intérêts d'autrui. Toute sa vie, en effet, n'avait-il pas professé, selon le beau mot de Bossuet, que « la prescription contre la violence et l'iniquité est immortelle » ? Et n'avait-il point dépensé ses forces, sans compter, pour le triomphe du droit et de la justice? — Il pratiquait, par surcroît, rindulg^ence et la charité qui sauvent de la déchéance et de l'infamie. Il était las, malade, il n'avait plus peut-être qu'un rayon de connaissance, quand, deux mois avant sa fin (Paris, 3 octobre 1830J, il apposait sa sig^nature encore ferme

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SOUS cette supplique présentée à un maréchal de France, au héros d'Austerhtz, de Wagram et de la Moskowa, par un g^roupe de militaires coupables implorant leur réinté()ration dans l'armée du nouveau monarque, Louis-Philippe d'Orléans :

» J'ai l'honneur d'adresser à monsieur le maréchal Gérard (l) la demande de plusieurs soldats détenus qui désirent servir Sa Majesté. Monsieur le maréchal jugera de leur demande dans sa sag^esse; je ne suis qu'un simple intermédiaire.

« Je prie monsieur le maréchal d'agréer tous mes hommages (2) . »

Il est temps d'aborder maintenant le sujet propre dont l'examen constitue la seconde section de ce volume, à savoir le récit des événements qui précédèrent l'élection de Benjamin Constant comme député de Strasbourg. S il était opportun de parcourir brièvement, comme nous l'avons fait, les autres étapes de sa vie politique, mieux connues de ses biographes, il importe de retracer avec tout le détail convenable ces voyages, contrôlés de près par le gouvernement, où Constant

(1) Député de l'opposition on 1822 et 1827, Gérard devint ministre de la guerre après 1830. — Voir sa vie par J. Nollet.

(2) L'original de cette pièce laconique est en ma possession. On ne peut contempler ces lignes sans être ému. Un élan de pitié comme celui-là rachète bien des fautes !

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put savourer à souhait les délices de la popularité que lui ménag^èrent adroitement ses amis d'Alsace. Un court préambule sur l'état de cette province à la date qui nous occupe (1827-1830) nous semble d'abord de mise; et pour le reste, les faits parleront assez d'eux-mêmes. Nous nous retrancherons derrière les textes officiels, et n'interviendrons que le plus rarement possible.

L'Alsace ne pouvait passer, même aux yeux des plus timides, pour un foyer d'agitations civiles. Aussi bien, ses préfets ne manquent-ils pas de rendre très haut hommage aux qualités sérieuses, aux mœurs calmes de leurs administrés, à l'excellent esprit d'ordre et de discipline qui les animait. Au vrai, jamais elle ne semble avoir fait grise mine à la monarchie restaurée. Là, nul ferment de discorde; nulle menace de révolte, et, à part quelques protestations individuelles (1) plus ou moins clairement exprimées, nulle velléité d'émeute. Un sol qui rend la semence avec usure n'est pas propice aux insurrections, aux barricades, comme le dur pavé des villes. Heureuse contrée, bercée par une paix

(1) Surtout parmi les gros messieurs à qui leur situation de fortune assurait l'indépendance absolue, et parmi les intellectuels, les étudiants des Facultés de l'Etat, volontiers' frondeurs sous tous Ics'régimcs, par conviction ou par divertissement.

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plus que séculaire, terre variée de monta^^nes, de vallons et de plaines, plus soucieuse de bienêtre, de prospérité matérielle, que de vains conflits politiques, fière de sa fertilité merveilleuse, de sa florissante industrie régionale, de ses richesses ag^ricoles et manufacturières toujours accrues par une sag^e économie et par la comparaison constante avec l'étrang^er, province plantureuse et g^aie, commodément assise entre les Vos(}es et le Rhin, larg^ement, hospitalièrement ouverte au commerce, aux industries, aux idées des pays limitrophes, Lorraine, Franche-Comté, Suisse, AUemag^ne, elle avait été respectée dans l'intég^rité de son territoire par les traités de 1815 (1). La capitale, Strasbourg^, cité laborieuse et bien munie, — au moins en apparence, — avec sa forte ceinture guerrière, sa brillante académie, ses beaux établissements d'instruction, ses multiples écoles où catholiques, protestants, israélites rivalisaient de zèle et d'émulation, avec ses usines pleines d'iiabiles artisans, Strasbourg avait perdu toute indépendance politique, mais longtemps gardé d'appréciables privilèges locaux, un gouvernement municipal, un grand et un petit sénat. Sa bourgeoisie acceptait avec quiétude le nouvel état de choses. Seule, une poignée d'opulents propriélaii'cs, maîtres de scieries et de forges,

(i) Moins \i\ forlercsso de T.;ui(lau, réunie à la Bavière (Palatinat). ^

avocats ou banquiers, se donnait le luxe d'afficher, en face des fonctionnaires timorés ou apeurés et des préfets con(>rùment stylés, un franc-parler et de libres allures qui, parfois, ne laissaient pas de mettre sur le qui-vive les représentants du pouvoir. Par contre, les paysans se montraient paisibles, uniquement attachés à leurs fermes, à leurs domaines. C'était sans penser à mal que les blondes fillettes des campagnes offraient leurs bouquets à M. le député Benjamin Constant, ces rieuses filles d'Alsace dont le ruban aux lar^jes coques noires n'évoquait pas encore la symbolique croix de deuil, ni les sombres ailes de l'oiseau du souvenir, vers qui s'envoleront, cinquante ans plus tard, les reg^rets de la patrie mutilée... (1) .

Les protestants, très nombreux, sans prétendre former un État dans l'État, avaient pris pied dextrement et solidement, depuis un siècle, sur toute l'étendue de l'Alsace. Leur influence morale et leur rôle professionnel y étaient vite devenus assez considérables (2). Presque tous vivaient à leur aise; certains occupaient des postes en vue. Il est faux qu'ils fussent traités, surtout depuis la chute de l'Empire, avec défiance et défaveur,

(J) René Bazin, Les Ohcrlé; la cueillette du houblon. (2) Il y avait aussi pas mal d'israélites, et deux grands rabbins, un à Strasbourg, un à Colmar.

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comme B. Constant ne se gênait pas pour Tavancer en ses jours de mauvaise humeur. Constant, par parenthèse, sans se poser comme Guizot en pape des hur/uenois, ne perdait point une occasion de plaider pour ses corcli^jionnaires. — Il serait curieux, à ce propos, de rechercher quels furent ses rapports exacts avec le g^rand doctrinaire (1^, en comparant les vues politiques, philosophiques et relig^ieuses de ces deux personnag^es doués de complexions si dissemblables, mais tous deux ég^alement dévoués àla communion protestante. C'est un sujet que j'indique en passant, que je ne puis ici même effleurer.

Mais non, les protestants, sachons-le, n'étaient nullement à plaindre sous les derniers Bourbons. On ne les écartait ni des chargées, ni des honneurs. La censure ne rog:nait pas leur plume ; ils avaient voix au chapitre dans les assemblées délibérantes. D'ailleurs, la révocation de l'Édit de Nantes, les vexations confessionnelles, l'exil, la mise à l'index, étaient devenus de l'histoire bien antique ! Les petits-fils de ceux qu'en 1685 on traitait en brebis égarées et qu'on chassait honteusement du bercail, étaient rentrés conscients de leur valeur et jaloux de l'imposer. Depuis la Déclaration des droits^ confirmée par la Charte, ils

(1) Guizot, royaliste constitutionnel sous la seconde Restauration, ne sera envoyé qu'en janvier 1830 à la Chambre, par les électeurs de Lisicux.

levaient la tête, parfois plus haut que de raison. Ils avaient bec et on^^les pour se défendre en cas d'attaque. Ils s'épaulaient mutuellement, au besoin. C'est chez eux que s'était réfug^ié l'esprit de caste sacerdotal, maté par la Révolution.

Ils possédaient une organisation ferme, assujettie à la plus stricte hiérarchie. Ils se divisaient en protestants de la confession d'Augsbourg ou luthériens^ et protestants réformés ou calviivsies. Dans le département du Bas-Rhin, les premiers — ceux de la confession d'Augsbourg — avaient des consistoires, des inspections ecclésiastiques, des consistoires généraux, une académie, un séminaire, à Strasbourg, pour la formation des ministres, une Faculté de théologie, où leurs plus brillants sujets professaient, parfois avec éclat, avec la théologie proprement dite ou science de la religion, la philosophie, les belles-lettres, les langues et littératures anciennes, modernes et orientales (1). Le baron de Tûrckheim, personnage de marque, député, entouré de la considération universelle, était, en sa qualité de président du Consistoire général, directeur de cette académie, que bien des Facultés de l'État ne valaient point.

Les réformés avaient, de leur côté, leurs prêtres ou pasteurs, leurs consistoires et leurs synodes

(1^ {^xiQ chaire spéciale de doqine pour les églises réformées fut créée près de cette Faculté; le cours était fait par le doven Haffner.

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