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parle de ses souffrances, des mesures vexatoires qu'elle subit au détriment de sa fortune et de son essor, on est donc fondé à croire qu'il exa- {jère pour se donner de l'importance, ou qu il voit mal. La lutte des partis, les querelles do^jmatiques étaient moins acerbes là qu'ailleurs : les notions que nous livrent, à cet égard, les messag^es des préfets de l'époque au gouvernement royal paraissent exactes et bien informées. Les protestants dominaient sur bien des points, mais les conflits de castes comme les jalousies confessionnelles et les rivalités politiques étaient apaisés. Les liaines étaient mortes, ou couvaient à Tétat latent. On parlait l'allemand dans beaucoup de villages; les villes imprimaient leurs journaux dans les deux langues; Taccent local pouvait choquer l'oreille des gens de l'Ile-de-France, mais partout aussi 1 âme était bien française (L . Aujourd'hui, tandis que les patriotes parisiens enguirlandent des fleurs du souvenir la statue de Strasbourg, TAllemagne, qui s'est emparée de l'iVlsace, superpose déplus en plus opiniâtrement l'empreinte germanique à notre vieux cachet na-
(1) Cf. les pages relatives à la réjjion lorraine et alsacienne dans le magistral Tahlean de la Géoqrapliie de la France, par M. Vidal i)K LA Hr,A(:iiK, qui sert d introduction à la grande Histoire de France publiée sous la direction de M. Ern. Lavisse ^'Paris, fiacliclte, 1903); l'orticlo reproduit par la Revue alsacientie illustrée de juillet lOOV, avec des Sotes préliminaires de M. le D' F. Dollinger.
tioiial, toujours trop résistant à son gvé; il faut plus (le trente-cinq ans pour déraciner les mœurs et Tesprit d'une race vingt fois séculaire! Les catholiques allemands tiennent congrès à Strasbourg (l). Metz, naturellement imprenable, est le plus vaste camp retranché qui se puisse voir Les usines, les manufactures, où les sujets de Guillaume se substituent en masse aux Français demeurés par option, se sont accrues sans arrêt et pullulent sur la terre d'Empire (2). Mais le chaos où se débattent les partis politiques, aussi
(1) Le congrès des catholiques allemands s'est réuni pour la première fois à Strasbourg, du dimanche 20 août au jeudi 24 août 1905. Jusqu'à présent, le groupe catholique alsacien formait, au Reichstag, un groupe distinct du « centre parlementaire catholique » . Après le congrès, la fusion s'opéra, augmentant ainsi l'influence déjà très considérable du groupe parlementaire catholique. La presse allemande de tous les partis attacha une grande importance aux travaux de cette assemblée; elle envova, pour en rendre compte au public, deux cents représentants de toutes les contrées de l'Allemagne, et 35,000 étrangers affluèrent, pour celte solennité, dans les vieux murs de Strasbourg. — Vov. les récentes études de M. Goyau qu'a publiées la Revue des Deux-Mondes.
(2) D'après les rapports des surveillants de l'industrie en Alsace-Lorraine, on a compté, en 1904, dans la Basse-Alsace, 3,025 fabriques, 2,752 dans la Haute-Alsace et 1,53-V en Lorraine, avec un chiffre total de 193,650 ouvriers. Ceux-ci se répartissent comme suit : Basse-Alsace, 55,197; Haute-Alsace, 84,985; Lorraine, 53,558. H y a lieu d'ajouter 21,761 ouvriers occupés dans des mines ou des carrières souterraines, de sorte que le chiffre total des ouvriers se monte à 215,441, dont 155,300 ouvriers adultes, 44,380 ouvrières, et plus de 7,000 enfants ou adolescents. — Les surveillants ont procédé, en tout, à 2,693 inspections en Alsace-Lorraine. — Voir le Journal d Alsace, l'Express de Mulhouse, etc.
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nombreux que chez nous, n^ais les antn^[onismes reli^jieux éveillés de toutes parts, mais les discussions violentes entre les protestataires et leurs rivaux, les appréciations contradictoires provoquées, de l'extrémité de la Basse-Alsace à l'autre bout de la Haute- Alsace, par les livres [ï.es Oberlc, etc.) où la thèse brûlante est posée, tout cela ne prouve-t-il pas amplement que le colosse a des pieds d'arg^ile? — Tout imbu qu il fût d idées g^ermaniques. Benjamin Constant, s il revenait en ce monde, adhérerait au moins à ce vœu d'un savant qui se flatte de réaliser dans l'avenir, par le règ^ne inviolé de la science et de la raison, la belle chimère de la paix universelle :
« Ce que nous désirons, c'est que tous les Etats soient constitués par le libre consentement des populations, aucune n'étant contrainte par la force à demeurer soumise à une oppression étrangère (1). »
L'Alsace avait accueilli les idées révolutionnaires avec une sympathie marquée. Elle prodigfua son sang^, en 1792, pour chasser l'envahisseur. Sous Napoléon, ses conscrits semèrent leurs os sur tous les champs de bataille de l'Europe (2) ;
(1) Lettre de M. Marcelin Keithelot, secrétaire perpétuel de Tacadéniie des Sciences, à M. le sénateur Pctitjean, président du comité d'organisation du Congrès de la Libre pensée (sept. 1905).
(2) Cf. Les (généraux alsaciens pendant la Révohilion et le premier Empire, par P. -A. IIklmer (Golmar, 1903}.
quelques-uns des plus valeureux capitaines de l'épopée impériale venaient des bords du Rhin et de riU : Kléber de Strasbourg^, Rapp de Golmar, Lefebvre de Rouffach, et cent autres. » Soixantedeux g^énéraux alsaciens s'illustrèrent pendant la Révolution et l'Empire ; ving^t-buit ont leurs noms gravés sur l'Arc-de-Triompbe. Et nous ne parlons pas de la lég^ion obscure des simples soldats. L'Empereur, qui connaissait ses Vosg^iens, disait d'eux : u Laissez-les parler leur allemand : ils « sabrent toujours en français ! »
Les long^ues années de paix qui suivirent n'auraient pu que consolider, s il en eût été besoin (1) , la fusion dès longtemps cimentée parla très largue part octroyée aux Alsaciens dans l'administration française. Les Bourbons, la Révolution, Napoléon F', la Restauration, Louis-Philippe et Napoléon III, tous nos g^ouvernements, durant plus d'un siècle, furent unanimes dans l'élog^e. On ne tarissait pas, en haut lieu, de bons points et de compliments officiels sur l'excellent esprit de ces populations, leur sens droit, leur pondération, leur netteté de vues; a et, tandis que préfets et mag^istrats de V intérieur ^ comme on disait alors,
(1) Voir, dans le Correspondant du 25 octobre 100 V 'pp. 11?- 253), le bel article de Jkanne et Frédéric Réga:mkv : Ce «jri.e veut l'Alsace. — L'évolution de son -patriotisme (notamment p. 2V5j. — Cf. aussi, à la Bibliothèque nationale, le ms. fr. 11V71 : Histoiie de l'Alsace, par Joseph Syiuli-E de Ciieverp.y, ancien ofHcier supérieur dans la garde royale (1851).
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étaient reçus et traités en Alsace avec une extrême cordialité, les Alsaciens s'élevaient, à Paris et dans les provinces françaises, aux plus hauts em[)lois. De pareils souvenirs de vie et de tendances communes ne s'effacent point au co'ur d'un peuj)le... (I) » — Aujourd'hui encore. Dieu merci, après trente-cinq ans écoulés, l'arrêt cruel de l'annexion, en unissant deux provinces si diverses, n'a pas rompu le lien moral qui les rattache à la France. Déjeunes Alsaciens, nés après l'année terrible, publient à Strasbour^j une Revue d'Alsace illustrée qui proteste hautement contre la conquête : « Nous voulons, disent-ils, refléter toute la vie nationale de l'Alsace, et démontrer qu'il existe bien une personnalité, un {]énie alsaciens, et que ce n'est pas le génie g^ermanique. Politiquement séparés de la France, nous lui restons attachés par les liens d'une affectueuse reconnaissance. Elle fut notre éducatrice, et nous lui devons une supériorité de g^oùt, de mœurs, de civilisation, que nos maîtres eux-mêmes ne peuvent nous contester. Ainsi nous consacrons cette Revue (2) à tout ce que nous vénérons, à tout ce
(1) J. et F. Ukcamev, article précité, p. 245.
(2) L'Académie française, décernant naguère (novembre 1905) une de ses couronnes à la Revue (f Alsace, la louait ainsi par la bouche de son secrétaire perpétuel (Rapport sur les concours de raiinée 1905; séance publique annuelle du jeudi 23 novembre 1905) : "... Ce n'est pas une entreprise comniereiale ; c'est l'oeuvre désintéressée de jeunes Alsaciens, amis dos lettres
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qui nous a formés; nous souhaitons qu'elle serve de point cFappui à nos jeunes générations pour qu'elles restent fidèles aux traditions françaises de l'Alsace. » — Noble lang^a(>e, et difjiie de parvenir aux oreilles des oublieux ou des indifférents!
Revenons à Benjamin Constant.
Ces manifestations de sympathie, parades en musique, banquets, exhibitions de pompiers en grande tenue, salutations et cris — nullement subversifs (" Vive la Charte! Vive le Roi! Vive Constant! ") — sous des balcons d'auberge illuminés, régates aux lanternes vénitiennes, toutes ces petites fêtes où, selon le cliché des gazettes, ne cessait de régner la plus franche cordialité, semblent à
I heure actuelle bien anodines, bien peu ténébreuses ou dangereuses, à nous qui en vimes bien d'autres, qui assistâmes, il n'y a pas vingt ans, aux folles entreprises d'un général grisé par le succès, et qui n'avons tous les jours que trop fréquents sujets de déplorer les turbulentes réunions où souffle 1 esprit jacobin, sectaire, l'oubli des traditions sacrées qui maintiennent la santé
et des arts, et qui ont uniquement à cœur « de conserver et de
II défendre leur patrimoine intellectuel» . Ils nous racontent 1 histoire de leur pavs, ils en décrivent les beautés, ils en célèbrent les écrivains et les artistes; ils en reproduisent les monuments dans des illustrations qui sont, dans leur génie, de véritables chefs-d'œuvre. " — Sur la situation, les intérêts, les sentiments des Alsaciens-Lorrains, et pour la description exacte, nette, précise et vivante du pays (^villes, paysages, souvenirs, mœurs, légendes), cf. Em. Hixzelin, En Alsace-Lorraine (Pion, in-16\