CHAPITRE PREMIER
Sommaire. — Claude Fauriel; son portrait. — Ses débuts dans l'année, puis à la police, chez Fouché. — La société d'Auteuil et le salon de Mme de Condorcet. — B. Constant et Mme de Staël en exil. — Séjour à Weimar. — Examen des lettres de Benjamin Constant à Fauriel; la police consulaire et impériale; nostalgies de B. Constant; ses rapports avec Joseph Fouché, ministre de la police ; affaires domestiques et privées ; projets de travaux ; jugements politiques et littéraires. — Retour
à Paris.
« J'ai écrit au ministre de la police de renvoyer Mme de Sttiël à Genève, en lui laissant la liberté d'aller à l'étranger... Ayez aussi l'œil sur Benjamin t]onstant; et à la moindre chose dont il se mêlera, je l'enverrai à Brunswick chez sa feumie 1 »
[Lettre de l'empereur Napoléon à Cambacérês.)
Sainte-Beuve a narré, non sans esprit, les années d'adolescence et de première jeunesse de ce bon
et fidèle Claude Fauriel (1), qui fut de tout temps Fami de Benjamin Constant et de Guizot. Sorti d'une honorable famille d'artisans aisés, soig^neusement élevé au collège des oratoriens de Tournon, il achevait là son temps de scolarité, précisément à rheure où éclatait la Révolution de 1789, dont il suivit les premières phases avec l'ang^oisse passionnée qui étreignait alors tous les cœurs bien situés, angoisse mêlée de candides espérances sur lesquelles Fexécrable tyrannie jacobine , la plus atroce de toutes les tyrannies, souffla bientôt jusqu'à les dissiper pour la plupart. Aussi Fauriel, vite désabusé, avoue-t-il plus tard à ses intimes quil est volontiers pour la république ^ à condition qu'il n'y ait pas de républicains . — La boutade est, malheureusement, d'une perpétuelle actualité. . . Mais qu'y faire ?. . . La république athénienne, idéale, n'est pas de ce monde !
Porté par instinct et par goût vers l'étude, vers la méditation paisible, il se fait violence par chaleur patriotique au point de porter Fépée pendant cette période de troubles civils et militaires. Nommé (26 mars 1793) par le citoyen Beurnonville, ministre de la guerre, sous-lieutenant au 4^ bataillon d'infanterie légère de la lécjion des
(1) Portraits contemporains, t. II; cf. surtout pp. 485-'f93. — Une bio{jraphic complète de Fauriel par un de ses compatriotes sléplianois, ancien député de Saint-Etienne, est actuellement en préparation.
montagnes en g^aniison à Perpi/|nan, puis, presque aussitôt après, attaché quel({ue temps à Du(|ommier comme secrétaire, il sert enfin dans la compa(>nie dont La Tour-d'Auvcrjjne est capitaine. Tout cela dura peu. En 1794, Fauriel a réintégré ses foyers, où il remplit des fonctions municipales. Il disparaît complètement durant les années du Directoire (1795-1799). Il n'est question de lui nvdle part. Sans doute il travaille dans l'ombre; il se fortifie dans la connaissance des langues et littératures méridionales, qu'ilva révéler au monde savant; il compose ces solides articles accueillis avec empressement par la rédaction de la Décade philosophique. — Mais rendons ici la parole à Sainte-Beuve : « Un séjour de plusieurs mois qu'il fit à Paris, peu avant le 18 brumaire, dut le remettre en relation étroite avec quelques compatriotes, personnages influents d'alors. Français (de Nantes), qui était natif du Dauphiné, cet homme excellent dont on retrouve la trace bienfaisante à l'origine de tant de carrières littéraires, protégeait beaucoup le jeune Fauriel, et celui-ci lui dut peut-être de connaître Fouché (1), auprès
(i) Mme de Staël, elle aussi, vers 1800, connaissait le ministre de la police. — Cf. Louis Madelin, Fouché, t. I, chap. xi (Contre la réaction) , p. 318 : « Mme de Staël, déjà fort mal avec les Tuileries, recevait Fouché, en était reçue, débitrice de plus d'une grâce; par elle le ministre tenait Benjamin Constant, le leader, au Tribunal, de l'opposition libérale au despotisme naissant. Celui qui, à côté de Constant, menait avec une certaine
duquel il avait, d'ailleurs, à présenter comme titre direct les souvenirs de son éducation oratorienne. Bref, après le 18 brumaire, Fauriel fut employé sous Fouché, alors ministre de la police, et il devint même son secrétaire particulier; en cette qualité, il logeait avec son patron à l'hôtel du ministère. Nous pourrions suivre son passag^e à la police durant ces deux années (depuis la fin de 1799 jusqu'au printemps de 1802) par une longue suite de bons offices rendus et de bienfaits (1). " Pourtant les occupations administratives, pas plus que la charge de sous-lieutenant ou d'officier municipal, n'étaient son fait. Sa santé s'en ressentit; dans l'été de 1801, il dut, pour se rétablir, voyager dans le midi. Il déclina donc les offres de Fouché, qui l'aimait bien et l'engageait instamment à demeurer auprès de lui. « Nous arrivons » , promettait-il. — Mais non ; Fauriel prévéhémence la lutte au Tribunal, Daunou, alors en fort mauvais termes avec le Premier Consul, était pour Fouché un vieil ami. » On voit que, dès celte date de 1800, 1 opposition boudeuse à Bonaparte, qui bientôt va lui donner tant de til à retordre, gagne de proche en proche, et que les fortes tètes du futur groupe libéral commencent à se dessiner nettement.
(i) Poitiaits contemporains, t. II, p. 490. — Sainte-Beuve cite notamment une lettre touchante^ presque pathétique, adressée à Fauriel au début de son nouvel emploi idatée du 17 frimaire an VIIIV Elle émane d'un bon vieillard obligé par lui, et qui, dans un accès de gratitude lyrique, qualifie les bureaux de la police de boîte a Pandore, llien du gendarme. 11 s'agit de la fabuleuse cassette au fond de laquelle, selon le mythe hésiodique, se cachait l'espérance.
fera quitter son poste. Il nourrissait, disait-il luimême, « d'autres idées et d'autres espérances. » Il lâcha donc Fouché pour re^jarder à loisir un plus g^racieux visage, et troqua les cartons verts de la police — couleur de l'espérance, eux aussi, — contre les aimables verdures du parc de la Maisonnette. G est là, dans le voisinage de Meulan (1), qu'on le trouve installé dès le printemps de 1802, jouissant, en toute quiétude de corps et d'esprit, du home hospitalier de « sa noble et digne amie la belle Mme de Gondorcet (2) » . — Arrêtons-nous \n\ peu à considérer cette intelligente et séduisante maîtresse de maison dont le nom revient si souvent comme un refrain au cours des lettres ci-après citées de Benjamin Constant.
Disons d'abord que la localité qui servait de cadre à cette villégiature est aujourd hui un riant chef-lieu de canton du département de Seine-et- Oise (arr. de Versailles) , sur la rive droite de la Seine, dont les berges gazonnées bordent des carrières de plâtre, des moulins, des fabriques et des distilleries. Meulan, aujourd'hui peuplé d'environ 3,000 habitants et desservi par une station du chemin de fer de l'Ouest, n'était alors qu'une vieille petite cité, ressortissant d'un comté au moyen âg^e et souvent possédée par les seigneurs
(i) Ce nom de Meulan rappelle la première femme de Guizot, Pauline de Meulan (1773-1827).
(2) Expression de Sainte-Rcuve.
de Vexin. Le bourgs est dominé par un tertre où s'élève, proche les vestig^es d un ancien château féodal, l'antique et curieuse église de Saint-Nicolas, âg^ée de près de mille ans. Un pont datant du quinzième siècle traverse les deux bras du fleuve, où se mirent les ruines de l'égalise Saint-Jacques (quinzième siècle) , comprises dans l'île qu ils forment en se rejoig^nant.
La châtelaine de céans, Marie-Louise-Sophie de Grouchy, marquise de Gondorcet, née près de Meulan en 1764, morte à Paris le 8 septembre 1822, était la sœur ainée de l'officier qui devint plus tard le maréchal de Grouchy, la nièce du président Dupaty et de Freteau , conseiller au Parlement. En 1787, elle portait Ihabit de chanoinesse à Neuville-les-Dames, en Bresse, quand elle épousa Gondorcet, plus âg^é qu'elle de ving^t et un ans. La jolie Grouchetie était alors aussi disting^uée par sa beauté que par l'élévation de son caractère et « la furie du travail » : elle lisait avec délices Marc-Aurèle, Voltaire et Jean-Jacques (1).
Gette union fut fort heureuse; une fille naquit en 1790 (2). Mais ce calme bonheur domestique allait soudain faire place à une existence nouvelle, livrée aux tourments et aux orag^es de la politique. On sait la mort tragique du philosophe (9 ger-
(1) Voir Ant. Gc illots, La marquise de Condorcet, ch. i.
(2) Elle fut mariée, en 1807, au général O'Connor, qui édita, avec F. Arago et Génin, les œuvres de son beau-père.
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minai an 11-29 mars 1704). a Qnand son mari fut proscrit en 1793, Mme de Condorcct, donnée de ressources, dut pourvoir par son travail à son entretien, à ceini de sa fille Élisa, alors âg^éc de quatre ans, et de sa propre sœnr puînée Charlotte, qui plus tard épousa Cabanis. La crise révolutionnaire passée, la veuve de Condorcct fit paraître une traduction de la Théorie des sentiments moraux d'Adam Smith, suivie de Lettres sur la sympathie, dont elle était Fauteur (1798) ; elle publia en cinq volumes les Eloges des académiciens écrits par son mari (1 799) , et s'occupa, avec son beau-frère Cabanis et Garât, de faire imprimer la première édition des oeuvres complètes de Condorcct (1801- 1804, 21 vol. in-8). — Mme de Condorcct était restée fidèle aux idées politiques de son mari, et sa maison fut, sous le Consulat et l'Empire, l'un des lieux de rendez-vous où se g^roupaient ceux qui avaient (jardé le culte de la liberté (1) • » B. Constant et Fauriel marquent parmi les principaux familiers de ce salon célèbre ; ils étaient fréquemment aussi, à la campag^ne, les hôtes de cette charmante femme, instruite sans ombre de pédanterie,
(i) Extrait de la notice de M. J. Guillaume (Grande Encyclopédie). — Consulter, sur cette femme si séduisante, la notice manuscrite (rédigée par sa fille, Mme O'Connor) qui est aujourd'hui, ainsi que les papiers de Condorcct, à la bibliothèque de l'Institut, et surtout la monographie de M. A^T. Guillois : La marquixe de Condorcct ; sn famille, son salon, ses amis (ITCil- 1822); Paris, Ollcndorff, edit. ; 1897, 1 vol. in-8».)
et de son aimable fille, celle-là même qui épousa en 1807 le général O'Connor.
Mme de Gondorcet ne se contentait pas de recevoir chez elle ; elle allait dans le monde. Elle fréquentait non seulement les milieux littéraires , mais les cercles militaires, où elle se rencontrait avec des membres de la famille Bonaparte. On lit dans les fameux Mémoires du g^énéral baron de Marbot (1) : " Mon père occupait alors (2) un bel hôtel rue du Faubourg-Saint-Honoré, n° 87, au coin de la petite rue Verte (cest le quartier même qu'habitait FaurielJ... Il recevait chez lui nombreuse société. J'y fis connaissance de son ami intime, le g[énéral Bernadotte, et des hommes les plus marquants de l'époque, tels que Joseph et Lucien Bonaparte..., Gambacérès, etc. Je voyais aussi souvent chez ma mère Mme Bonaparte et Mme de Gondorcet, et quelquefois Mme de Staël, déjà célèbre par ses œuvres littéraires. » Benjamin Gonstant et Fauriel y venaient peut-être de loin en loin ; mais Marbotne les nomme pas. B. Gonstant était, à cette date, fort recherché dans les salons pour sa causerie fantaisiste et vag^abonde, effleurant tous sujets, — ce que Sainte-Beuve (3) appelle sa « digression inépuisable et spirituellement
(1) Tome I, chap. v, pp. 31-32; Pion, éditeur, in-8«.
(2) Au printemps de l'an 1799, sous le Directoire exécutif.
(3) Étude sur M. de Barante père, préfet à Genève ^Portraits contemporains, t. H^ p. 415).
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rapide », — et aussi pour » cette exaltation un peu factice » qui contrastait heureusement avec la réserve et la correction froide des vrais mondains. Je n'ai eu sous les yeux aucune lettre de Fauriel énonçant une appréciation quelconque sur le caractère de son ami Benjamin Constant; mais on peut l'inférer, ce jug^ement, de ce passajje d'une épitre de Pariset, médecin connu, à Fauriel (1) (à la date de 1803) ; à défaut d'autre, ce court texte est précieux : « La Rochefoucauld a tout vu dans le cœur de l'homme. On y a peutêtre fait jouer d'autres ressorts, autrefois, il y a bien long^temps. Mais les peuples modernes seront plus long^temps encore comme il les a peints. C'est un vilain tableau, d'un vilain modèle; mais il a de la vérité, au fond; lui, valait mieux personnellement, si je ne me trompe. Il en est de même de beaucoup de g^ens contre qui on pourrait s'indisposer, quand on n'entend que leurs maximes. Mais on les plaint, et on finirait par les aimer quand on songe que leurs relations avec les hommes les ont conduits à ces résultats désolants. Ne m avez-vous pas dit que tel était Benjamin Constant (2] ? »
(1) BinL. DK l'Ixstitut (fonds Faiiriel). Lettre (datée de Cautcrels, 6 thermidor an XI) publiée pour la première fois par AiNT. GuiLLOis, Le salon de Mme Helve'tius, p. 182.
(2) A cette même date, Gon>;tant écrivait de Leipzig à Fauriol : « Vous n'iuiaginez pas connue 1 Allema^jne repose 1 àme et la
Quoi qu'il en soit, on verra par le ton des lettres de Benjamin Constant, auxquelles il faut reg^retter qu'on ne puisse opposer les réponses, trop rares à son g^ré, de Fauriel, que la liaison entre les deux amis était aussi étroite que possible; et pourtant ils ne se ressemblaient guère, sous le double rapport intellectuel et moral. Ils s'entretenaient en toute licence, malgré les circonlocutions indispensables, des plus hautes questions politiques et littéraires. Je n'en dirai rien de plus ici, pour ne pas répéter inutilement les analyses et extraits donnés par le critique des Lundis (1), ni déflorer par un sec résumé préjudiciel l'intérêt de cette correspondance. Je préfère quitter un instant Fauriel pour insister sur les circonstances relatives à l'exil de Mme de Staël et de Benjamin Constant, sur la société que celui-ci hantait à l'étranger, et sur son séjour à Weimar. Tous ces faits sont bien éclaircis aujourd'hui, et de remarquables travaux récents en ont encore ranimé la mémoire. Ne craignons pas, sous l'impression de ces lectures, de remonter un peu haut.
Benjamin Constant, trop indulgent pour la
tête, ou, peut-être, l'inia^incz-vous, car je suis sûr que ceux qui ont l'idée la plus vive du Paradis, ce sont les habitants de l'Enfer. » (Lettre publiée par M. Guillois, op. cit. y ibitl., note 1. Cette lettre appartient à la collection Requien, à Avignon.)
(1) Cf. Sainte-Beuve, art. précité {^Portraits contcmportiinx, t. II, pp. 506 et suiv.).
journée du 18 fructidor (1), devait néanmoins sous peu se mettre à dos le pouvoir et se faire destituer par lui de toute chargée politique. Bonaparte, décidé à hériter de la Révolution par un coup d'État, n'était nullement disposé à tolérer même l'ombre d'une remontrance ou d'un débat. — Laissons ici la parole à L. de Loménie, auteur d'une brève mais substantielle Notice sur notre écrivain (2) : « Appelé, dit-il, à faire partie du Tribunat, Benjamin Constant fut du petit nombre de ceux qui prirent leur rôle au sérieux et essayèrent d'arrêter quelque peu le mouvement des esprits, affamés de servitude politique autant que de g^loire militaire. Ces quelques voix qui se permettaient la discussion déplurent bientôt au futur empereur; il les fit taire d'autorité, en éliminant du Tribunat les membres qui osaient parler. »
Benjamin Constant fut naturellement du nombre de ceux-là. Exilé en même temps que Mme de Staël, il parcourut avec elle l'Allemagne. En jan-
[V) Pour résister au club royaliste de Clichy et au club jacobin du Manège, un club républicain constitutionnel s'était forme à l'hôtel de Salm, rue de Lille, et Benjamin Constant, déjà haut place dans l'opinion publique, en avait été élu secrétaire. Il y avait prononcé, note avec regret L. de Loménie, quelques mots qui peuvent ressembler à une apologie de la journée de fructidor. On l'a bien souvent tancé sur cette attitude.
(2) On trouve cette Notice imprimée en tête des Lettres de Benjamin Constant à Madame Récamier (1807-1830), publiées par l'auteur des Souvenirs de Madame Récamier (l^aris, Galmann Lévy, 1882, in-8°.).
vier 1804, ils étaient à Weimar, dont Gœthe et Schiller leur faisaient les honneurs » , ainsi que Wieland, Fichte, et tant d'autres poètes et philosophes disting^ués d'outre-Rhin, qui ménag^eaient aux suspects de France le plus cordial accueil. Elle n'était pas loin encore, l'époque où les émig^rés, sous l'empire de leurs sèches rancunes ou de leurs reg^rets intéressés, ne se g^ênaient pas pour railler et bafouer devant les étrangers, dans des improvisations plus ou moins spirituelles, toujours caustiques, les hommes et F esprit de la Révolution victorieuse de l'Europe (1) ; l'époque où le comte Antoine de Rivarol, par exemple, — qui, après avoir résidé successivement à Bruxelles et à Londres, habita, du printemps de 1795 à l'automne de 1800, la villa de Hamm, à peu de distance de Hambourg^, — recevait en son logis d'exil, selon le mot d'un de ses amis, « de très mauvaise compa- « gnie, et par-ci par-là de la bonne » , des grands seigneurs et des bohèmes de tout rang. Il était impos-
(i) Et pourtant, de l'aveu nirinc de ces nobles mécontents et frondeurs, les lettres elles-mêmes pouvaient se régénérer au cours des épreuves qui avaient fait tressaillir l'àuie de la nation. D'après ce mcuic comte de llivarol, auteur d'un discours fanieux sur V Universalité de la langue française (1 784), couronné par l' Académie de Berlin, le goût, « fruit des beaux-arts du siècle de Louis XIV, » est assurcnjent un héritage précieux; mais « l'énergie nouvelle qu aura prise l'esprit national fera sortir le génie français du cercle des petites conventions » où il allait s'emprisonner. — Ce jugement du moraliste Cliamfort, mort en 179V, traduit bien la pensée de Rivarol et de son groupe aristocratique.
sihlc qvie, clans ce milieu de réaction où battait, en souuiie, plus d'un cœur généreux, après les secousses de 89 et de 93, au lendemain d'un bouleversement social qui semblait devoir aboutir à la dictature, mais à une dictature glorieuse entre toutes, le retentissement des succès rapides remportés par les Français et dont les gazettes étrangères répercutaient partout l'écho, il était impossible, dis-je, que ce bruit triomphal n'éveillât point des sentiments de fierté patriotique plus forts que tous les griefs individuels et ne provoquât, chez ces gens peu habitués à réfléchir, certaines réflexions salutaires. «Ainsi, songeaient-ils, la Révolution, dans l'élan qui soulève aujourd'hui tout un peuple avide de liberté et le pousse à porter par delà ses frontières les idées de justice, d'ordre, d'égalité civile et politique, n'a-t-elle pas son utilité, sa grandeur? — Sans doute les débris jonchent le sol; mais une vie puissante sort de ces ruines. A cette France des fleurs de lis, à demi déchue sous une royauté débile et défaillante, succède une France nouvelle, celle du drapeau tricolore, une France capable dans le présent de tous les efforts, et dans l'avenir de tous les progrès ! » Telle était aussi l'opinion de Mme de Staël.
M. Herriot, en un travail récent (1), a résumé de main de maître les relations de Benj. Constant
(i) Ed. HKnniOT, Un ouvrage inédit de Madame de Staël; les fragments d'écrits politiques (1799); thèse doctorale; Paris,
avec la baronne ; je ne puis mieux faire que de le prendre ici pour g^uide (1) et de reproduire ce crayon si net.
C'est en septembre 1 794 que Mme de Staël connut Benjamin Constant. A cette date, « sceptique sous des airs ingénus, » il tenait pour la Révolution, u II y avait en lui du Bonaparte. Né à Lausanne en 1767, du même âg^e que Mme de Staël, — ou à peu près; — d'une étonnante précocité d'esprit; après une enfance qui avait développé en lui les facultés d'attention beaucoup plus que les facultés d'émotion ; instruit par l'étude et par les voyag^es et par les femmes; élevé à la triple école de la France, de l'Allemag^ne et de l'i^ng^leterre ; cosmopolite d'instinct et dilettante ; démocrate, mais par raison ou par désir de revanche; ég^oïste avant tout; marié par hasard en 1789 à à quelque baronne allemande, Benjamin Constant n'avait fait que se disperser dans toutes sortes d'aventures jusqu'au jour où il fut mis en présence de Mme de Staël. Ce jour-là fut décisif pour l'un et pour l'autre. Constant s'illumina. Ceux qui l'avaient vu à Lausanne, et qui le revirent à Paris dans l'été de 1795, ne le trouvaient pas le même homme, tant il leur parut brillant de conversation
Pion, 1904, in-8", 101 pp. — Cf. le chap. iv (pp. 67 et suiv.) : De la collaboration de Benjamin Constaiit à l'ouvrage.
(1) Cf. aussi Saintk-Peuve, Portraits littéraires j t. III, p. 252, et A. SoREL, Madame de Staël, p. 52.
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dans le salon de Mme de Staël, tenant tête avec entrain et saillie aux personnag^es divers et de tous bords qui s'y pressaient. On peut dire que jusque-là Tair et le stimulant lui manquaient (1) . » Remarquons, d'autre part, avec M. Herriot (2), qu'il brille plus dans la causerie que la plume à la main. Les deux opuscules qu'il donne en 1797 (une brochure sur les Effets de la l'erreur^ et, antérieurement, un autre ouvragée beaucoup plus développé, intitulé : Des réactions politiques) n'annoncent pas un maître écrivain. Sec, trouble et hardi tout ensemble, il s'exprime fort mal à cette époque, « dans un style confus et prétentieux, fréquemment déclamatoire, sans cette chaleur et cette émotion qui font pardonner à Mme de Staël des périodes souvent trop long^ues... «
M. Herriot (3) insiste surlag^rande communauté d'idées qui lia vite Mme de Staël à Benjamin Constant, bien explicable, d'ailleurs, par l'histoire de leurs étroites relations au cours des années 1797, 1798 et 1799. A la fin de 1797, la baronne était « accouchée très heureusement (4) » d'une fille.
(1) Ces deux dernières phrases sont de Saixte-Beuve, Portraits littéraires, t. III, p. 252, n. 1.
(2) Ouvrage précité, pp. 69-72.
(3) Un ouvracfe inédit de Madame de Staël ; les fragments d'écrits politiques (1799), pp. 72-73.
(4) Cf. la lettre de B. Constant à son oncle Samuel de Constant de Ilebecque (13 juin 1797). Lettres de B. Constant à sa famille; Paris, Savine, 1888, p. 149.
à la naissance de qui Constant parut vivement s'intéresser (1). « De son côté, Mme de Staël s'intéressait avec passion aux brochures de Benjamin. Il Faccompag^ne à Goppet en 1798. Dans l'été de cette année, le baron de Staël s'est séparé de sa femme, malg^ré les efforts de Necker (2). A Paris, lorsqu'elle y est, Mme de Staël voit Pauline de Beaumont, qui a contre Constant l'antipathie la plus profonde. Les vrais amis de Mme de Staël ne pardonnent pas à Benjamin Constant son hypocrisie. En effet, tandis qu'il se prodig:ue en démonstrations de dévouement, il cherche à se dégag^er et à porter ailleurs sa fantaisie. "
A Weimar, Mme de Staël, comme l'ont justement noté tous les admirateurs posthumes qu'a suscités cette belle complexion morale de femme intellig^ente, expansive, exubérante, laissait ses interlocuteurs éblouis, mais un peu étourdis et fatig^ués de sa verve. Schiller écrit d'elle qu'elle incarne la culture française dans toute sa pureté; par cela même, elle n'était g^uère d'accord avec ceux qui, par système ou par conviction, dénient
(1) Albertine (la future duchesse deBroglie), « clo)it la 7'esseinblance des tfaits^ des cheveux^ de tout enfin, se montra au monde comme la frappante image de M. Benjamin Constant. » — C'est cette très mauvaise langue de Barras qui insinue ainsi que l'enfant était le vivant portrait du meilleur ami de sa mère {^Mémoires de Barras, publiés par M. Georges Duruy, t. III, pp. 127-128).
(2) Cf. Lady Blknnkrhasset, Madame de Slad et son temps, trad. Dietrich, t. II, p. 386.
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aux Fiançais le sens de la poésie élevée, de la philosophie profonde, de la liberté véiitahle. Dans ces entretiens où se jouait sa naturelle éloquence, assaisonnée d'humour, elle prenait ferniement, au besoin, la défense de res[)iit (uekhc méconnu; toutefois, elle plaidait sa cause en [)ersonne avisée, exempte de tout sot chauvinisme, et qui sait rendre hommag^e aux qualités des autres nations. Elle appréciait le ^oénie lumineux, humain, universel, des bons écrivains classiques du dix-septième siècle. Sans admettre dans son intégrité Toeuvre voltairienne, elle se refusait pourtant à la sacrifier en bloc. Elle aimait à considérer moins ce que le dix-huitième siècle a détruit que ce qu'il a créé et renouvelé. Elle eût sig^né des deux mains, soyons-en convaincus, ces lig^nes du philosophe Bersot, qui renferment tout le programme qu'ont taché d'appliquer les novateurs de 89 : « L'âme du dix-huitième siècle, c'est \ humanité, c'est-à-dire une vraie sympathie pour la nature humaine, l'idée de ses droits et le désir de son bonheur, la révolte contre les injures qu'on lui fait, contre les injustices qu'on lui inflige. Ainsi il combat l'intolérance religieuse, le gouvernement arbitraire, l'esclavage, le servage, les entraves au commerce et à l'industrie, l'inégalité artificielle, la torture, la cruauté des peines, la guerre et ses barbaries, et il rêve la perfectibilité de notre espèce. Sans doute, il
s'est trompé en croyant que les hommes étaient assez mûrs pour le g^ouvernement de la raison, mais il a bien vu que c'est à la raison qu'il appartient de g^ouverner, et il a vivement représenté l'idéal vers lequel le genre humain marche, quoiqu'il semble souvent s'arrêter en route. »
Quelle formule heureuse dans sa concision ! Oui, tout Tâge de Yoltaire est là : aimer la créature humaine, l'améliorer, la servir. Ces noblesvelléités de développement intellectuel et d'amendement moral n'ont-elles pas cheminé bien au delà de nos frontières? Montesquieu, Rousseau, Diderot n'ont-ils pas toujours, à l'heure où parle et écrit la fille de Necker, maints zélateurs et même maints disciples en Allemagne? Et s'il convient d'acclimater chez nous, comme elle eut le courage de le tenter, la connaissance du monde germanique, ce monde, à son tour, n'a-t-il point gagné mille fois davantage au contact de nos penseurs et de nos écrivains?
Parmi tant de beaux et solides esprits. Benjamin tenait discrètement son coin. A coup sur, il n'était pas encore le séduisant causeur qu'il deviendra plus tard. Le talent de sa célèbre compagne éclipsait sa faconde naissante. Mais il réfléchit, compare, étudie beaucoup; il songe, comme fera son ami Fauriel (l) pour les langues
(1) A plusieurs reprises, dans les lettres qu'on va lire, il s'ouvre à lui de ses projets en ce sens.
CLAUDK FAURIEL ET BKNJAMIN CONSTANT 10
méridionales, à révéler à ses compatriotes une littérature si différente de la leur, qui a produit si vite tant d'œuvres ori^jinales, dig^nes d'être mieux connues des Français, capables d'élargir et de vivifier leur esprit. Parmi les poètes contemporains avec qui d'abord il brûle de se mesurer, c'est Frédéric Schiller (1) qu'il a élu : Schiller, le plus fou(jueux de tous, et, de tous, le plus épris peut-être de justice et de liberté; Schiller, l'esthéticien philosophe, le sectateur de Kant, le sculpteur du réel et de l'idéal. Benjamin entreprend de vulgariser une de ses pièces les plus applaudies par une adaptation (dirions-nous aujourd'hui) accommodée au g^oùt et aux habitudes de son pays. De cette tentative l'intention est meilleure que le résultat, comme l'observe avec pertinence un de ses biographes : « G est pendant ce séjour que Benjamin Constant eut l'idée de traduire ou plutôt d'imiter en mauvais vers le WaL~ lenstem[2) de Schiller; heureusement qu il y joignit une préface en prose, beaucoup plus belle et plus poétique que ses vers. Cette préface est un exa-
(1) C'est en 1799 que Schiller s'établit définitivement à Weimar, où son protecteur, le duc Charles-Auguste, lui assurait un traitement de mille ccus, lequel devait être doublé en cas de maladie; il se consacra, dès lors, presque exclusivement au théâtre jusqu'à sa fin. Il mourut à Weimar en 1805, âgé de quarante-six ans. Son drame de Wallcnstein est de 1799; Gnillauine Tell, de ISOIi'.
(2) L. DE LomÉnip:, Notice sur Benjamin Constant, p. 24 (insérée dans l'ouvrage susmentionné). Constant orthographie toujours : Walhtein.
men aussi éloquent que judicieux des deux systèmes auxquels on a donné le nom de classique et de romantique. Il y a là surtout un passa-^e où l'auteur tiaite de l'amour en France et en Allemag^ne, qui prouve que, pour faire de mauvais vers, Benjamin Constant n était pas, comme on s'est plu à le dire, étrangler au sentiment de la poésie. »
Ce jugement est exact. Si l'adaptation de la pièce de Schiller à la scène française peut passer à bon droit pour totalement manquée, en revanche Tétude sur le théâtre allemand qui la précède dénote, avec une érudition rare alors, d'habiles mérites de vulgarisateur. On ne lit plus du tout, à l'heure actuelle, cette fastidieuse rapsodie de Wallstein, où s'est peut-être un peu compromise la collaboration de Mme de Staël (1) ; il convient d'ajouter, au surplus, que l'auteur n'avait pas la moindre illusion sur la durée de son œuvre; mieux que personne, il se rendait compte que ses aptitudes et la qualité de son esprit ne se prêtaient ni à la versification ni à la tragédie, et qu'à
(1) Sur le projet et la composition du Walhlcin, cf. le Journal intime de licnjainin Constant, publié, avec les lettres à sa famille et à ses amis, par I). Mklkgari (Paris, Paul Ollendorff, 1896, in-8). J'y relève, notamment, cette phrase su{j}]es(i\e : « Mme de Staël m'est fort utile pour les conseils. " Alf. de Vignv {Journal <Vun poète, p. 52) conte qu'un jour il taquina B. Constant à propos des règles littéraires : «< J'enjjageai avec lui une sorte de petite querelle polie sur ce sujet ; et il se laissa battre, avec Wallstein, très complaisamment. »
CLAUDE FAURII.r. F<:T BENJAMIN CONSTANT 21
forcri" son talent, on ne fait rien avec^^râce. Nous avons, à cet éj'jard , son propre aveu (habenius confiienlem reum), qu'il a modestement pris soin de consigner un jour dans l'une de ses confidences autobiographiques : u AnjourcT liui j ai travaillé comme un imbécile à faille des vers, au lieu de m occuper utilement (l). » La lang^ue des dieux n'était décidément pas l'idiome qu il fallait à ce blasé ; il la comprenait, mais il ne la parlait point.
Nous ne savons pas quel jug^ement Fauriel, tant sollicité d'exprimer un avis sincère, a bien pu porter sur les essais poétiques de son ami, non plus que son opinion de derrière la tête sur la conduite et les mœurs d'un homme qui lui ressemblait si peu. Il n'était certes point complimenteur, mais il était indulg^ent et bon en même temps que droit; et sa parfaite courtoisie devait tempérer les sévérités et blâmes intérieurs qui, se faisant jour trop crûment, eussent rebuté sans la corri(]er la nature passionnée, susceptible, de Benjamin Constant. Fauriel ne jouait pas avec lui les Mentor ou les Tiber^jC ; il était bien trop fin pour commettre un pareil pas de clerc. Il faut, pour manier les sensitives, la caresse d'un doi^t léguer; la moindre chiquenaude les froisse, les blesse irrémédiablement. Bien qu'il fût de
(1) On lit cette hurnble note dans le Journal intime de Benjamin Constant (p. 57 de 1 édition D. Melegari).
cinq ans le plus âg^é, Constant (1), contemporain de Chateaubriand et romantique anticipé, semble moins Taîné que le cadet du sérieux et ré(julicr, quoique affable et souriant Fauriel. Celui-ci — on ]'a clairement noté — a beau avoir été mêlé de près à la rég^énération politique et littéraire de la France : il demeure, à mille égards, un homme du passé, de ce passé où le plongent sa vocation historique et aussi ses tendances philosophiques; il n'a pas impunément traversé ce salon d Auteuil dont Cabanis est l'âme, ce salon qui s'ouvre aux jours de lEncyclopédic et recueille les derniers échos du dix-huitième siècle mourant. Sainte-Beuve l'a répété sur tous les modes, et, là comme presque partout, il a vu juste : « M. Fauriel, l'élève et le rejeton, ce semble, de la société d'Auteuil, l'ami filial de Cabanis... » Et ailleurs (2) : «M. Fauriel, à qui l'on ne refusera pas d'être sorti également (comme DaunouJ de l'école du dix-huitième siècle et du cœur même de la société d'Auteuil, esprit exact et scrupuleux, s'il en fut, ayant en lui un g^oût vif de curiosité et d'investigation, létincelle de la nouveauté en tout. . . »
Fauriel jouira plus tard d'une situation exceptionnelle dans le monde savant tout entier (et non pas seulement à l'Institut, auquel il appartiendra
(1) Benjamin Constant était né en 1767, Fauriel en 1772.
(2) Sainte-Beuve, Poitraits contemporains, t. III, p. 55.
CLAUDE FAURIEL ET HE^'JAMlN COISSTAIST 23
vers la fin de sa vie; (1); grâce à Tétendue de sou érudition comme à Taméuité de son abord et de ses manières, il sera en relations avec beaucoup de personnages illustres, en France et à Fétranger, avec Chateaubriand comme avec Baggesen et Sismondi. Il n'entre pas dans notre cadre de retracer ici sa biographie, dont nous avons naguère brièvement établi les lignes essentielles, en étudiant ses rapports épistolaires avec François Guizot (:2j . Elle peut se résumer, disions-nous, en cette formule : il Belle vie, beau caractère, belle œuvre » . — Vie harmonieuse — une fois passées les hésitations du début — comme ce nom même de Fauriel, aussi doux que ceux des bardes méridionaux qu'il a ressuscites; on songe, en le prononçant, au Joffroy Rudel de cette adorable Princesse loiiiiaine, prompt à s'éprendre des blondes et gracieuses visions devinées outre-mer. — Vaste et solide intelligence d'historien, de philologue, de lettré, de folklorïsie, expert à sonder les temps obscurs du moyen âge, à en ranimer les souvenirs éteints, à retrouver les titres nobiliaires des vieux dialectes, à évoquer les chants populaires de la Grèce moderne. Aussi, quelle réputation,
(1) Il fut élu aux Inscriptions seulement le 25 novembre 1836, à l'âge de soixante-quatre ans, huit ans avant sa mort. Quelle nc{>Iigence, ou quel oubli !
(2) Voir notre article de la Nouvelle Revue, 1^' décembre 1901 , pp. 337-357.
21 BENJAMIiS GOlNSTANT SOUS LOEIL DU GUET
quelle autorité, bien qu il écrive peu et qu'il cherche moins à plaire au public ou à propa^^er son nom qu'à aider ses amis en leur communiquant à profusion notes, livres et manuscrits (1) ! Partout c'est, sur son compte, un élog^e unanime. L'impérieux Cousin a dit de lui : « C'est notre maître à tous. » — Tache profitable et féconde, dont Renan (ce n'est point là un mince élog^ej a prisé si haut le laborieux ouvrier; sans avoir beaucoup produit, puisque sa nature consciencieuse et scrupuleuse à l'excès reculait toujours devant le terme intimidant de la composition définitive, il est, à coup sûr, le savant qui, au début du dix-neuvième siècle, « a mis en circulation le plus d'idées, inaug^uré le plus de branches d'études, apeiçu dans l'ordre des travaux historiques le plus de résultats nouveaux (2). » — Enfin, cœur généreux, désintéressé; caractère d'élite, à la fois ferme et fin, qui toujours se montrait aussi dénué de vanité que bienveillant, obligeant, officieux, " inépuisable en savoir et en bonté » ,
(1) Guizot blâme un peu Fauriel de recovnnencer sans cesse ce qui est bien. Doucement, presque avec respect, il reprend son aîné sur la lenteur et les délais exagérés, selon lui, qu'il apporte à la rédaction de ses ouvrages, lui si minutieux dans l'étude et la méditation de ses moindres travaux : « Vous passez votre vie, lui mande-t-il (15 août 1818), à sacriHer l'action à l'espoir de la pcyfcctiori; il en résulte que, tandis que vous vous satisfaites en cherchant le mieux, le bien que vous avez trouvé ne proHte à personne. » — Reproche bien délicatement tourné !
(2) Revue des Deux-Mondes, livraison du 15 décembre 1855.
CLAUDi: FAUIUKL ET BKNJAMIN CONSTANT '2i
selon le mol de Mme de Stacd. Il possédait à merveille l'art d'accncillir les sollicMteiirs di/|iies d'iiitéièt, mcine les plus Immhles; les tcmoi^na^jes abondent, touchants on naïfs, qui en font foi (I . (1 était un protecteur, un excitateur de vocations uni(jue, incomparable.
Oui, Fauriel sera tout cela plus tard; mais, à riieure où nous le découvrons, l'ami de Benjamin Constant est surtout le familier de Cabanis et de Sophie de Condorcet. Il n'est pas encore installé, selon le sublime mot lucrétien, dans «les temples sereins élevés par la science des sa(|es (2)» . Il est jeune, ardent, épris ; il s'exalte, comme Constant lui-même. C'est au printemps de 180:2 (la date même, où commencent les lettres qu'on va lire) que lemonte son étroite liaison avec la maiquise de Condorcet. Il va s'établir avec elle aux environs de Meulan, à la Maisonnette. Il song^ea sans doute encore à la liberté, et ne parvint pas, comme le lui reprochait en 1803 le docteui' Pariset, ♦< à ce calme que donne le désespoir » ; mais il se consacra tout entier à Tamour, à l'amitié et à la science (3) .
L'amour, c'est Mme de Condorcet; l'amitié.
(1) Cf. la ooncspondancc (fonds Fauiicl. Institut). Le catalojjuc des lettres, dressé par Ad. Régnier (n>ars 1900), contient plus de cincj cents numéros.
yi) Edita doctrina sapientuin tcmpla serena. (Lucrkce.)
(3) Cf. Giu>'DE Encyclopédie, article Fauriel, par H. Momn.
26 BElNJAMIN constant SOUS L'OEIL UU GUET
c'est Benjamin Constant; c'est plus encore peutêtre Cabanis. J imagine volontiers que Fauriel, pour mille raisons, se trouvait mieux en communion d'idées, et plus à 1 aise, avec celui-ci qu'avec celui-là. Cabanis était un savant positif, un philosophe pratique, lorsque Constant n était encore qu'un amoureux, un rêveur, un vag^ue métaphysicien, qui, préoccupé de son travail sur les Religions, se décidait à lui faire subir une métamorphose essentielle, mais un peu tardive, en y introduisant enfin le sentiment, le souffle rehgieux (I), dont il venait de s aviser.
Fauriel connaissait Cabanis d'assez long^ue date; il avait pu le rencontrer non seulement dans sa thébaide très mojulaine d'Auteuil, mais aussi, sept ans auparavant, chez Mme de Staël. En mai 1795, la baronne était rentrée à Paris, où elle s'employa de son mieux, ainsi que le rappelle M. Herriot (2), à concilier les partis et à
(i) Cf. Sainte-Beuve, article susmentionné (Poitrails contemporains, t. II, p. 509), et la lettre ci-après de Benjamin Constant à Fauriel (26 messidor an XJ : « Pour la quatrième fois, écrivait-il, j'ai recommencé mon ouvrage. Je crois qu il gagnera à la refonte à laquelle je me suis déterminé. Je désire le rendre le moins imparfait possible. . . etc. »
(2) Madame Recamier et ses amis. — Sur la situation, en 1795, de Mme de Staël, invitée à sortir de France par arrêté du Comité de Salut public du 13 vendémiaire, voyez le beau livre de M. Pâli. Gautier (^Madame de Stacl et Napoléon, chap. i, p. 7^ : « Décrétée d'arrestation par arrêté du Directoire du 6 iloréal an IV (^22 avril 1796), si elle tentait de pénétrer sur le territoire français, simplement tolérée depuis cette époque, haie des royalistes pour le rôle
amortir les haines. Constitutionnels, libéraux présents et futurs, futurs doctrinaires, frayaient volontiers avec elle. Benjamin Constant et Fauriel les ont entretenus dans son salon : c'étaient de Talleyrand, de Narbonne, de Montmorency, de lîarante, Lanjuinais, Boissy d'An^las, Chénier, Daunou, Garât, et plusieurs autres, au nombre desquels Cabanis. Elle a fort profité de la conversation de tous ces hommes éminents, dont ses écrits ultérieuis porteront la tiace visible. Daunou, par parenthèse, que ses Considérations sur le procès de Louis XVI (1), non moins que sa remarquable ouverture d'esprit, rendaient sympathique à Mme de Staël comme à tous les amis du prog^rès, de la tolérance et de la liberté, avait, dès 1793, dans son Essai sur Vinslruciion publique^ réclamé le développement des écoles et la diffusion des lumières en France. Et n'était-ce pas lui qui faisait prescrire, en 1795, la distribution sur
qu'elle avait joue en fructidor, et des révolutionnaires pour la pitié qu'elle témoignait aux victimes, en ce moment même (décembre 1797) elle était menacée d'expulsion, et Benjamin Constant écrivait aux Directeurs, le 30 frimaire an VI, pour les prier de rapportci- un arrêté qui ne permettait à son amie ni de sortir (le France, ni d'y rester. (Cf. Barras, Mémoires, t. III, p. 128 (publiés par M. George Duruy.) — Journal des Hommes libres, S nivôse an VI.
(1) Sur l'attitude de Daunou à la Convention nationale, en cette occurrence, sur ses opinions et son vote au cours du piocès (ic Capet, voir l'éloge mérité que lui décerne Sainte-Beuve dans ses Portraits contemporains, t. III, pp. 19-21.
tout le territoire de la République de \ Esquisse des progrès de l'esprit humain, par Condorcct, le philosophe-martyr^ mort Fainiée précédente, et dont la mémoire persistait ég^alement chère à la fille de Necker et à Fauriel, l'ami de sa veuve?
Quant à Cabanis (1), l'ancien proté^jé de Mme Helvétius, le camarade de Diderot et de d'Alembert, le dépositaire de la pensée de Gondorcet, nommé à la fin de 1794 professeur d hygiène à l'École centrale de Paris, il ne publiera qu'à la fin de 1802 son traité sur les Rapports du physique et du moral de F homme, qui contraste si bizarrement par sa physiologie transcendante, exclusive, avec la Lettre sur les causes premières, adressée par lui à Fauriel, — laquelle ne parut qu'en 1824, et où il se révèle nettement favorable aux doctrines spiritualistes (2). — Mais déjà, sans
(i) Voir les pages qui le concernent clans l'étude de M. Axt. GuiLLOissur la société d'Auteuil, pa^sn/i. Cabanis était né en 1757.
(2) Cf. ^KVSS^-MYîAjyY., Poj'ti-aits co)itcinporaiiis, t. II, pp. 510- 511. — On verra (cf., ci-après, la lettre datée de Genève, o frimaire an XI), avec quelle indulgence Constant accueillait l'ouvrage de Cabanis sur ce sujet scabreux, qui! recevait de Paris en iiiénie temps que Fauriel y recevait Delphine. " Je lis, dil-il, autant cpie mon impuissance de méditation me le permet, le livre de Cabanis, et j'en suis enchanté... » Suit un jugement sur lequel, observe Sainte-Beuve, « il y aurait bien à épiloguer; l'idée la plus choquante, du moins de la part d'un homme politique, est celle-ci : qu'il n'y a rien à f<iirc des idées spiritiiolistcs et religieuses à titre d'institutions ; mais l'espèce de protestation (fua)id même qui termine, cette réserve expresse en faveur de la partie u)ystérieu^e de notre être est noble autant que sincère ; elle honore Constant . . . » Si peu monarchiste qu'il fût à cette date, Constant ne pouvait se
CLAUDE FAURIKL ET HEN.IAMIN CONSTANT 29
î)vil doute, il professait cette thèse déterministe qui aboutit en droite l!.'>ne îui matérialisme pur. Les convictions et surtout les conclusions du philosophe, ces pag^es où revivait audacieusement, mitigée toutefois par les conquêtes de la physiologie moderne, l'aride et desséchante physique du vieil Epicure, ne firent point daus la honne compagnie le meilleur effet. Les esprits les plus indéj)endants, les plus hardis, s'en offusquèrent comme d'une injure personnelle; et peu s'en fallut qu'ils ne refusassent désormais d'avouer Cabanis pour un des leurs, ainsi qu'on peut l'inférer du passage suivant, extrait d'une lettre du haron J.-M. Degérando (1) à Mme de Staël :
dissimuler que l'idée spirilualiste la plus haute, la plus dijjne de respect, et la plus efricace en son principe, si l'application ne le fut pas toujours, avait jadis fondé, puis étavé pendant de lonjjs siècles le trône de droit divin. Donc, en tant qu'institutions, il ne lui était nullement permis de représenter des idées de ce genre comme ruineuses. Il semble, d'ailleurs, qu'il ait lui-même senti la contradiction. Ainsi, continue àSainte-Beuve (note 1 de la p. 511), Camille Jordan (^Camille, comme R. Constant l'appelle tout court, par son seul prénom) « avait fait imprimer, dans l'été de 1802, une brochure où il plaidait la cause de la monarchie constitutionnelle. Benjamin Constant en écrivait à Fauriel (de Suisse, 26 messidor an XJ : u On m'écrit de Paris de grands éloges sur la brochure de Camille. Je trouve qu'elle les mérite. C'est une action courageuse, et un écrit de talent; et la manière dont elle a été lue subrepticement me paraît l'indice d'une époi/ue nouvelle dans l'opinion. . . » Il est clair que, ce jour-là, ('onstant ne jugeait pas les théories spiritualistcs tellement inutiles soit à la morale individuelle, soit au gouvernement des peuples!
(1) Lyonnais (1772-18 V2), philosophe, juriste et compatriote de (Camille Jordan ; philanthrope tiès <listingué. L'année même
«Nous avons été bien mécontents, Camille Jordan et moi, de Touvra^'^e de Cabanis. Voilà ce qui discrédite la philosophie, ce qui la fait considérer comme Fennemiede toutes les idées consolantes. Non, des hommes qui ne croient qu'à la fatalité et à la matière ne peuvent être les amis sincères de la liberté. Nous ne savons ^ré à Cabanis que d'une chose, c'est d'avoir dit un peu de bien de vous... Faites-nous toutefois la grâce de partag^er notre indig^nation contre la désastreuse influence de son ouvragée. En réduisant tout ainsi en matière brute, n'est-ce pas inviter à nous pétrir comme on veut (l)?.-. » Il est bien vrai! La pauvre cervelle humaine deviendrait, dès lors, une cire malléable, à la merci de toutes les empreintes. Cabanis, âme fière, éner(jique à l'occasion, aurait dû supputer les conséquences humiliantes, funestes, de ses imprudents théorèmes.
Je me fig^ure donc que Fauriel ne dut pas s'associer à l'engouement de Benjamin pour le fameux traité matérialiste récemment paru. Non qu'il désapprouvât en tout les doctrines de son
où parut le traité de Cabanis sur les Rapports du physique et du moral (1802), Degcrando était couronné par l'Académie de Berlin pour un mémoire, conçu dans un esprit tout opposé, sur la Génération des coiniaissanccs humaines ; ce mémoire devint plus tard V Histoire comparée des systèmes de philosophie.
(1) Cité par le baron DECÉnANDO, Lettres inédites et soui'enirs biographiques de Madame Récamier et de Madame de Staël. (Paris, Renouard, 1868, in-12.)
CLAUDK FAURIEI> KT liENJAMIN CONSTANT 31
cher Gahanis, mais il est probable qu'il y apportait les tempéraments, les restrictions nécessaires; aussi bien, tous ses écrits, à lui Fauriel, témoignent d'une sérénité, d'une élévation incompatibles avec le système qui attribue à Tor^anisme cbarnel 1 bé^jémonie souveraine sur les démarcbes de la vie intellectuelle et fait de la Pensée la sécrétion du cerveau. Le déterminisme insolent d'un Taine lui-même, appelant le vice et la vertu des produits assimilables au sucre ou au vitriol (1) , ne se risqua point à prononcer contre Tintelli- {jence humaine des blasphèmes aussi osés.
Tel était alors, tel sera par la suite l'homme qui, par le charme et l'intég^rité du caractère (2), tenait par de si fortes attaches au cœur de ses nombreux amis ou obli^és^ depuis son compagnon d'adolescence, François Guizot, depuis l'harmonieux et pieux Manzoni (3), jusqu'à ce jeune Ozanam qui fut son fidèle disciple, son suppléant préféré, et qui continua dans sa chaire de la
(1) Définition célèbre, qu'on lui a bien souvent, trop souvent n»ême, reprochée, car il a dû en rabattre.
(2) Comme complément de ce portrait, et notamment sur l'aspect physique de Fauriel, voyez les quelques citations de Sainte-Keuve que nous donnons encore dans V Appendice.
(3) Alexandre, comte Manzoni, poète et romancier (ITSV-ISTS), né à Milan, vint de bonne heure à Paris, où il se lia avec Volney, Garât, de Tracy, Fauriel. La collection de l'Institut contient plusieurs lettres de lui. Sainte-Beuve a insisté sur ses rapports avec Fauriel (Revue des Deux-Mondes, mai-juin 1845).
32 BENJAMIIN COISSTANT SOUS L'OEIL DU GUET
Faculté des Lettres de Paris les belles traditions d'un enseignement profondément original et neuf à cette date, celui des littératures étrangères. — Tels étaient aussi, quand le dix-neuAième siècle avait deux ans, Tentourage de Claude Fauriel (1), l'atmosphère philosophique et politique qu'il respirait avant de s'enfermer dans la studieuse retraite où bientôt il se fera sourd aux bruits du dehors, où la turbulence, les heurts, les ambitions des partis a ont le laisser calme et froid, au rebours de Benjamin, toujours plus bouillant avec làge. Dorénavant, détaché des luttes et peut-être un peu des lutteurs, de ceux-là mêmes qu'il a le plus affectionnés, soutenus, réconfortés au fort de la tempête, il ne vivra plus, lui, que pour la méditation fructueuse, pour la reconstruction patiente, attentive, du passé des races et des éléments primordiaux d'où jaillirent les langues et les civilisations latines. . . — Et maintenant, il est temps de se pencher sur son épaule pour lire avec lui les confidences encloses dans les plis de ces missives agitées, issues de l'exil, que lui remettait son concierge de la petite rue Verte, ou, plus mystérieusement, l'intermédiaire désignée d'avance pour cet office, Mme de Prix, feil)lantière à Meulan.
(1) On Irouvera quelques intéressants souvenirs sur Fauriel et son groupe littéraire dans le petit vohnne de K. 0' Mkara. Un
salon a Paris; Madame Mohl cl ses iiifiincs Paris. Pion, in- 18).