LE CONSEILLER D ETAT, PREFET DE LA MEURTHE
« Monseigneur,
u J'ai l'honneur d'informer Votre Excellence que M. Benjamin-Constant^ venant de Strasbourg et se rendant à Paris, a traversé d'abord Lunéville, et ensuite Nancy, où il a coLicbé le 13 et où il a (sic) resté de six heures du soir à neuf heures du matin du l^de ce mois. Pendant son court séjour, il n'a reçu la visite que de quelques habitans. Son passage n'a donné lieu à rien de remarquable.
" Je suis avec respect. Monseigneur, de Votre Excellence le très humble et très obéissant serviteur. »
u C'« d'Allonville. »
MINISTÈRE
de
, ,,. Paris, le 16 flecemhre 1828.
L INTÉRIKUR (1)
Au Préfet du Haut-Rhin^ Colmar.
(Confidentielle .)
il M. le P., j'ai reçu votre lettre confidentielle du 11 de ce mois, relative au séjour à Munster de (2) M. Benjamin Constant, membre de la Chambre des députés. Je vous remercie des détails que vous m'avez communiqués à cette occasion.
u Agréez... »
Lettre de B. Constant au vicomte de Marti(jnac, Ministre de Cintérieur.
« Monsieur le vicomte,
" J'ai l'honneur de m'acquitter, auprès de Votre Excellence, de diverses commissions dont mes commettans m'ont chargée.
« M. Louis Schertz, électeur éligibledu département
(1) Minute, fie la main du ministre ('f'* de Martiqnac).
(2) Ces cinq mots surchargent un premier jet, ilWsible.
456 BENJAMIN CONSTANT SOUS L CE i L DU GUET
du Bas-Rhin, a été assez heureux pour remettre en mains propres à S. M. dans sa voiture, lors de sa sortie du département, une pétition très bien faite, et qui renferme l'exposé de toutes les souffrances de l'Alsace. Elle aura sans doute été remise à V. E. M. Schertz est un des hommes les plus estimés et des meilleurs citoyens de Strasbour(j. Lors du voyage du Roi, dans nos beaux départemens, V. E. a été l'interprète des intentions royales, et l'Alsace, dont l'industrie est gênée et la prospérité entravée par beaucoup de dispositions vexatoires, a pu espérer qu'on allégeroit ses maux (1). Les Alsaciens se flattent que, durant la session, quelques-unes de leurs espérances seront réalisées. La pétition de M. Schertz contient beaucoup de faits et d'indications importantes. Si elle n'étoit pas sous les yeux de V. E., j'en ai une copie que je m'empresserai de lui envoyer.
« M. de Gambefort, ancien émigré, qui a remis aussi en mains propres au Roi une pétition pour réclamer des secours auxquels il pense que son dévouement lui donne des droits, m'a prié de rappeler à V. E. sa demande. Je dois servir mes commettans, sans acception de principes. D'ailleurs, sa famille tient un rang honorable en Alsace.
u V, E. trouvera encore un placet de 3L Pautliier, qu'il m'a envoyé pour remettre à S. M. Je n'ai aucun moyen direct pour le faire.
a Enfin, Monsieur le vicomte, je joins un mémoire de
(1) Peinture évidemment beaucoup trop poussée au noir. B. Constant, à la tribune comme devant sa table à écrire, ne hait point, dans ce que M. Faguet appelle sa grande luauirro, le ton emphatique, déclamatoire, presque tragique. Et puis, il aimait assez à prendre les airs protecteurs.
Far-ximili' d'uni- li'llir de Heii/uiinn Oinsliinl un iiromlr de ilniinjiuu-, minixiir de l'iiilérieui
/(UJ(tu.. UkAuHjwïioJbiitJ^uJit k y. t. \ij.fJuJk ^h^Su hL^ ^r'
sur, LKS HOUTKS DALSACK i5T
M. ^liiiicli, ancien maire. 11 traite (raniélioiations de détail (jui sont du ressort de V. E.
<£ Je la prie d'afjréer l'assurance de ma liautîM^onsidél'ation. »
lîr.xjA'MiN Constant.
Paris, ce 23 janvier 1829.
(En tête de cette lettre est inscrite la mention suivante : « liép. te 27 janvier. — Ees deux placets ontété transmis, l'un au ministre du commerce, l'autre au ministre de la maison du Roi (1), dont ils dépendaient. — On saisira l'occasion de remettre au Uoi le placet de M. Pauthier. »)
(Celte lettre ^ dont [orîyinaL est en notre possession, est reproduite en fac-similé dans le présent ouvrage, ici même. Elle donne une idée juste de C écriture si ferme, si lisible, si correcte, de Benjamin Constant .)
Note.
Voir au dossier de M. de Lafayette, même n" d'ordre, une correspondance relative à un voya^^e qu'il doit faire •dans le département de la Ïlaute-Loire (2) avec M. Beniamin- Constant .
Juillet 1829.
(1) liC duc de Doudeauville cul la inais^on du lloi le V août 1824.
(2) Cette désijïnation de département en reinpiace une autre, •fjui a été grattée. Le mot doit sureharye devait.
PREFECTURE de
LA MEURTHE A Sou Excelleuce
,,. . , ie Ministre de l' hite'rieur.
Ministère de l'Intérieure (sic.)
Direction du Cabinet. Nancy, le 8 août 1829.
(Bulletin du 12.) u Monseigneur,
« J'ai l'honneur d'informer Votre Excellence que- M. Benjamin Constant a traversé le département de la Meurthe dans les premiers jours de ce mois avec Mme son épouse pour se rendre aux eaux de Baden. A Nancy, il n'a reçu que deux ou trois visites; à Luné~ ville, il a été complimenté, et on lui a offert un dîner qu'il a accepté; à Blamont, on lui a donné une sérénade; environ 150 personnes se sont réunies sous les fenêtres de l'auberge où il était descendu. — Aux cris de : « Vive Benjamin Constant ! » il a répondu par ceux de " Vive le Roi constitutionnel! ii et : u Vive la Charte! » Il a aussi crié : u Vive les liabitans de Blamont l » assurant qu'il veillerait toujours à la liberté du peuple et au maintien de la Charte ; il ne m'est point parvenu de rapport sur la suite de son voyage, qui, au surplus, ne parait avoir aucun but politique.
a Je suis avec respect, Monseigneur, de Votre E.xcellence le très liumble et très obéissant serviteur. »
« Le Conseiller d^Etat, Préfet de la Menrtlie, « C'* d'Allonvili.e. »
GKNDAHMICnil-:
nOYAI.E
^' ^2''""' ^ Son Excellence
No 175. le Ministre de Cintérîeur,
Nancy, 8 août 1829.
(liulletin (lu 12.)
a Monsei(jneur,
« M. le clief d'escadron commandant la (gendarme ri ede la Meurtlie me fait le rapport suivant :
u Le 3 août, le sieur Benjamin-Constant est arrivé à « Blamont vers sept heures du soir; à neuf heures, les « musiciens de cette ville lui ont donné une sérénade; « il est descendu pour les remercier, et, aussitôt qu'il a " paru, il a été salué des cris de : u Vive Benjainin Cons- « tant! M 11 a répondu par les cris de : u Vive le Roi cons- « Uhitionnelî Vive la Charte hi ce qui a été répété par a la foule. Dans une seconde apparition qu'il fit à une u fenêtre, aux cris de : « Vive le défenseur de nos libertés ! " Vive le Roi! Vive la Charte! »> il répondit : u Vivent u les hahitans de Blamont! » et il ajouta qu'il veilleroit u toujours au maintien de la Charte et de la liberté du a peuple. »
« Cette dernière pliraso pourroit échapper à Finexpi'»rience d'un jeune homme (jui quitte les bancs d un collé[je et dont la tête est farcie de mots dont il ne sent pas toute la portée, et, certes, on ne peut pas dire que
4G0 lîENJAMIN CONSTANT SOUS L OE I L DU GUET
M. Benjamin-Constant soit un homme à ne pas sentir ce qu'il dit.
" Je veillerai toujours au maînlien de la Charte et de u la itbertc du peuple il » Ce langage est fier, mais il semble déplacé dans la bouche de quelque individu que ce soit et n'appartenir qu'au Roi seul. La France doit être bien tranquille sur le sort d'une Charte donnée par un Bourbon, et qu'il a juré de maintenir.
u M. Benjamin-Constant est arrivé à Brumath, Bas- Rhin, le 4 courant.
u Je suis avec respect, Monsei(jneur, de Votre Excellence le très humble et très obéissant serviteur, j)
u Le D Colonel CoinuV la légion,
a G. DE CadUDAL. »
MIMSTI'Ri:
de
'l'intérieur(I)
Paris, le 14 août 1829.
Au Préfet de la Meurthe, à Nancy.
(Confidentielle .)
u M. le P., j'ai reçu votre lettre du 8 de ce mois, relative au passage de M. Benjamin Constant dans votre département.
» Je vous remercie des détails qu'elle renferme à ce sujet.
« Agréez... »
(1) Minute, rédigée de la juain (Ui iiiinistic.
MINISTKUi:
lie
, IV (iiuincio (le cliissf'inciit
i. intérie:i'R
Paris, le 17 umH 1S29.
An Colonel coinmanddul la 'lit légion de la (jetidarnierie royale, à Sancy (I).
(Confidentielle.)
a iM. le Colonel, j'ai reru la lettre que vous m'avez fait riioiineur de m'écrire le 8 de ce mois, relativement aux circonstaïues ([ui ont ae(;onipa{;Tié le passage de M. Benjamin Constant à lîlarnont. Je vous remercie des détails (jue vous avez pris soin de me communi(|uer à cette occasion.
« A{;ré('z... 'j
1^ Le licutfnaiit-coîoncl (\i(hi(l(il . — Miiuttt'. dv la main du iiiinislro en pcrsonn<'.
4>REFECTURE du
RAS-RHIN A So?î Excellence
le Ministre de l'Intérieur.
CABI.NET.
Strasbourg, le 25 septembre 1829.
u Monsei{}neur (1),
i( J'ai rendu compte à Votre Excellence des bruits sinistres que la faction avoit répandu (sic) sur le Roi des bruits ont donné de l'inquiétude un moment, et l'indignation a promptement remplacé la crainte.
u J'ai cherché à découvrir commentées bruits avoient été répandus. Ils sont venus de la rive droite du Rhin. Ils se sont répandus d'abord dans les cantons de Brumath et de Hocfeld dans le département, et, de là, dans la ville et la campagne.
u Gomme la nouvelle a été donnée d'abord aux eaux de Bade, où est M. Benjamin Constant, qu'elle a circulé à Brumath, où il a son pied-à-terre, avant de se répandre dans Strasbourg, je serois assez porté à croire qu'elle est de la fabrique de notre député, ou qu'il l'a reçue de ses amis de Paris pour la distribuer.
" Une autre nouvelle du même genre a circulé hier à Bade et nous arrivera probablement ici demain. C'est qu'un attroupement très nombreux s'étoit porté
(1) Lettre autographe, olographe, tout entière écrite de la main du préfet Esuiangart.
SLR LES IIOIJTKS DALSACK 4<i3
■SOUS les fenêtres du Koi, pour demander le renvoi du ministère, (jue le Iloi, poui* calmer cet attroupem(;nt, s'étoit montré au balcon et avoit promis le renvoi de tous les ministres.
« Lorsque cette nouvelle fut donnée à M. Benjamin Constant, il s'est borné à dire : « La cliose est trop belle pour y croire... » Si cette nouvelle ne circule pas ailleurs, je serai convaincu (jue celle-là et la première sont •de lui (1). Il a été (2), du reste, d'une réserve remarquable sur le cbangement du ministère. Personne n'a pu le faire parler.
u Son séjour aux eaux de Bade se prolonjje plus que ■de coutume. Il y a été fort délaissé. Ses amis crovent qu'il repassera par Strasbour{|. Ils parlent d'un banquet. Jl seroit composé d'une centaine de personnes, à peu près toutes honteuses de s'y trouver. Il est, au surplus, complètement usé dans ce pays; et le soin que j'ai pris de laire laisser dans l'oubli toutes les demandes de faveurs recommandées par lui a particulièrement dimiaiué sa clientelle .(^>/cj et son crédit : on le re(;arde comme un mauvais protecteur et comme un député fort innutile fsicj à ses commetans (sic).
u Ce pays continue à être parfaitement tranquille. Les journaux, à force d'injures, perdent un peu leur crédit; ils s'useront : mais, en attendant, ils font toujours ^^rand mal.
« Je suis avec respect. Monseigneur, votre très humble <et très obéissant serviteur. »
Il EsMANGAllT. )J
(1) Celte hypothèse est d'un comique achevé! >(2) Correction, reiiiplaçanl : « Il est. "
de
, , .-.. Paris, le 29 septembre 1829.
L I!tTEUlEUR(l). '
Au Préfet du Bas-Rhin. — Strasbourg .
(Confidentielle .)
a Monsieur le P., j'ai reçu votre leltre confidentielle du 25 de ce mois, relative au séjour de M. Benjamin Constant aux bains de Baden, et aux bruits îilarmans dont vous croyez reconnaître la source dans la réunion qui s'est formée autour de ce député.
u Je vous remercie de ces détails. Le soin que vous avez mis à les rassembler prouve votre sollicitude pour le service (2) du Roi. Continuez, je vous prie, à me transmettre les informations intéressantes qu'une vigilance éclairée mettra en votre pouvoir.
« Si des fêtes sont offertes à M. Benjamin Constant, à son passage par Strasbourg, l'autorité municipale devra veiller à ce qu'aucune construction n'ait lieu sur la voie publique (3), et ne tolérer aucune manifestation
(1) Minute, de la propre main du ministre.
(2) Ce terme a été substitué au mot bien (barré).
(3) jXous retrouverons des ini<tructions de police analogues dans une lettre écrite par le ministre, peu de jours après celle-ci (10 oeiobre; cf. p. 468-469).
bruyante telle que le tir d armes à feu ei l'explosion d<? pièces d'artifices. On s'opposera pareillement à ce que les commissaires qui seraient commis pour préparer le banquet aient la disposition d'aucun local public. Du reste, il suffira de se tenir prêt à réprimer immédiatement tout excès, et de me sij;naler (1) les fonctionnaires ou employés du gouvernement qui oublieraient leur devoir au point de prendre une part ostensible à cette espèce d'ovation, ou de fi{;urer à des réunions auxquelles M. Benjamin Gonst<int présiderait (2). »
(1) Gela s'est pratiqué sous tous les régimes, en vertu de ce beau principe qu'un fonctionnaire est un simple rouage dans le mécanisme social, et, comme tel, doit obéir à l'impulsion donnée d'en haut, sans plus.
(^2) Ce dernier ujot a remplacé assisterait (raturé).
PREFECTURE
du
BAS-RHIN A Son Excellence
Monseicjneiir le Ministre de l'Intérieur.
CABINET
Sti'asboiirg, le 6 octobre 1829 .
u Monseigneur,
u M. Benjamin Constant a quitté Baden hier. Il va passer trois jours chez son ami Goulmann, à Brumatl», et, vendredi soir, il se rendra à Strasbourg. On lui prépare un banquet par souscription, à l'hôtel de l'Esprit. Une table sera disposée pour 120 convives; mais jusqu'ici, malgré les efforts des commissaires qui se sont chargés d'organiser cette réunion, ils n'ont pu rassembler encore que 62 souscriptions. Ils se démènent pour en obtenir davantage. Ses amis ont imaginé de lui offrir, par souscription aussi, un vase d'argent ciselé par un orfèvre fort habile de cette ville, et dont le prix est de 1,500 francs; mais les souscriptions manquent, et probablement les amis seront obligés de parfaire la somme; la souscription n'était cependant que de 5 francs.
« Nous empêcherons toute démonstration bruyante au-dehors. Je crois cependant qu'ils lui donneront une sérénade sur la rivière en face de l'auberge où il descend; mais il n'y aura ni feu d'artifice, ni explosion bruyante; et je ne doute pas que, cette année comme
les .aini(''('.s pivcrdeiites, ses camis non retirent plus de ridicule que de profit.
u Je suis avec respect, Monseigneur, de Votre Excellence le très-liurnl>le et très-obéissant serviteur »
< Le Conseiller d'Etat, Préfet,
a ESMANGART. »
MIMSTKUE
de
, . .,. Paris, le 10 octobre 1829.
\. interieur(I).
An Préfet du Bas-Rfibi. — Strasbourg.
u M. le P., j'ai reçu votre lettre du 6 de ce mois, relative à la réception que l'on préparait à M. Benjamin Constant pour son retour (?) à Strasbourg. J'attends les détails que vous ne manquerez sans doute pas de me transmettre sur la fête qui a dû lui être offerte hier. Si quelques fonctionnaires ou employés de l'administration s'étaient, à cette occasion, placés sur une liste d'opposition au gouvernement, vous voudriez bien me faire connaître leurs noms.
a Dans toute circonstance semblable, l'autorité doit veiller à ce qu'aucune construction ne puisse être établie sur la voie publique, à ce qu'aucune pièce d'artifice ne soit tirée (2), et à ce qu'une force suffisante soit disposée de manière à en imposer aux perturbateurs ou à réprimer immédiatement les excès qu'ils viendraient à (3)
(J) Minute^ rédigée de la main même du ministre de lintérieur; il écrit comme un grand homme, ce ministre, ou, si l'on préfère, comme un chat,
(2) Correction interlinéaire. — Premier jet, bâtonnc : «... A ce qu'il ny ait aucune approbation bruyante. "
(3) Remplace pourraient, (lorrection interlinéaire.
SUR LKS ROUTES I) ALSACE 4<i9
commettre. La vijjilance la plus active doit se porter de tous les côtés ; aucun local appartenant à l'Ktat ou à la ville ne doit être prêté poui" des réunions de ce {jenre, et l'improbation ouverte de l'administration doit résulter de ses actes, sans être cependant annoncée par aucune déclaration.
« Agréez... ;>
PREFECTURE du
BAS-RHIN ^ ^^^^ Excellence le Ministre
CABINET
Arrivée de i. Benjamia Constant.
Banquet.
de l'Intérieur.
Strashoiug, le 1 i octobre 1829.
u Monseigneur,
K M. Binjamin (sic) Constant est arrivé avant-hier au soir à Strasbourg. Depuis six semaines, ses amis ont fait courir dans la ville, chez les personnes qu'ils croyaient disposées à le fêter, une liste de souscription pour lui offrir un banquet et un vase d'argent ciselé par un orfèvre fort habile de cette ville. Beaucoup de personnes ont refusé de souscrire, et, hier encore, la souscription pour le vase n'était pas remplie. Sur ce vase se trouve représentée la Charte défendue par un lion. Il lui sera offert aujourd'hui. Il n'a pas voulu le recevoir hier, ni qu'il lui fût présenté dans rassemblée réunie pour le banquet : je n'en sçais (sic) pas le motif.
u Hier, quelques personnes de ses affidés (I) ordinaires sont allées le voir à son hôtel; du reste, pas une âme dans la rue n'a été attirée même par la curiosité.
a A midi, il s'est présenté chez le maire pour lui faire
(1) Le tcruic est à retenir. 11 ne s applique, dordinaire, qu aux complices d'une conjuration; il est donc, ici, fort impropre, et, de plus, insultant, injuiicux de la façon la phis gratuite.
SUR LKS KOUTKS D'ALSACE 471
uin' \ isito : on lui a dit (ju'il n'y était pas, et, une heure après, le maire a envoyé une carte à sa porte.
« Aucune démonstration n'a eu lieu pour son arrivée. A 5 heures, MM. Marchand, ancien rédacteur d'une feuille lihérale, et ([ui a été amené dans ce pays par MM. Rœc/erer et d'Arejenson; — le sieur Steiner^ directeur d'une d(is assurances contre l'incendie, (it hou jacobin ; — Ilolzapfel^ hls d'un né(;ociant, et pensant comme M. Steiner, sont montés clans une voiture de loua^je avec M. Benjamin Constant., et l'ont conduit à l'hôtel de l'Esprit, où devait avoir lieu le banquet. Il n'y a pas eu le moindre cortèjje ni le moindre rassemblement dans la rue, à sa porte.
u Le diner a commencé à 6 heures. — L intérieur do la (OUI' de l'hôtel était seul illuminé par des lampions. Les quais de Saint-Thomas, de Saint-Nicolas, ainsi (jue le pont de l'Esprit, étaient jjarnis de monde appartenant presque exclusivement à la classe ouvrière, sans aucune intention, et attiré unic^uement par la curiosité. Le nombre peut s'en évaluer à deux à trois mille.
u Deux bateaux très bien illuminés par des lampions portaient chacun une trentaine de musiciens, et étaient surmontés [)ar les chiffres de M. Binjamin (sic) Constant, de MiNL Saglio et de Turckheim, députés. La musique des bateaux attirait principalement le monde; des feux de Ben[jale étaient allumés par intervalle sur les bateaux .
« A neuf heures, quehjues convives du banquet se sont montrés sur un balcon, et faisaient des signes au public pour obtenir des cris de : «« Vive Binjamin (sic) (Constant! » Quelques vivats partaient toujours du même côté, de la part, sans doute, de quelques salariés, et les si{jnes s'adressaient toujours à eux.
u Enfin parait un avocat, noiniiié Lichtenbcry (sic)^
avec un autre individu; il fit signe au public de faire silence. M. Benjamin Constant se présenta, fit des gestes avec la tête. L'avocat mit, à plusieurs reprises, la main sur sa poitrine en signe d'émotion, et pour exprimer la difficulté qu'éprouvait M. Benjamin Constant de faire comprendre tout ce qu'il éprouvait, à cause de son émotion. Enfin M. Lichtenberger déclara au public que la santé de M. Benjamin Constant le mettait hors d'état de rester plus longtemps au grand air (1).
« Cependant on le vit reparaître peu de momens après, et il dit en allemand : « Nous faisons tous nos u remercimens à ces nobles et estimables Strasboiirgeois ; u tous mes efforts seroîit employés pour la défense de « leurs droits n ; et, après avoir salué le public, il se retira dans la salle du banquet. Quelques cris de : « Vive Benjamin Constant ! » partirent encore du point où se trouvaient les gens apostés.
u A neuf heures et demie, la foule était dispersée, et chacun est rentré chez soi : on peut dire avec vérité (2) qu'il y a eu absence complète d'enthousiasme. Le peuple n'y a pris aucune part; pas un cri; quelques mauvais propos, çà et là, sur M. Benjamin Constant, sur le ridicule de cette pasquinade; quelques cris : A bas! se sont même fait entendre, quelques sifflets aussi, et pas un seul individu pour s'en fâcher. — Voilà l'exacte vérité.
u M. Benjamin Constant s'est retiré vers la même heure; et quand il est sorti de l'auberge, il n'y avait pas une seule personne pour le voir passer.
« On a vu successivement sur le bateau, un instant,
(1) N'oublions pas que Benjamin Constant est, à cette date, plus que sexagénaire, et, partant, doit ménager sa santé.
(2) Le mot vérité, qui surcharge le mot droit, n'est pas tle la même écriture.
MM. Sa{jlio et de Turcklieim, qui ont eu la faiblesse de se rendre à cette réunion et qui se sont couverts de honte; le premier surtout, qui devait s'en abstenir par une foule de raisons, même par des raisons de famille. On a vu paraître ensuite sur le balcon le notaire SUrber^ (jui, dans ce moment, est pres(jue sous le poids d'accusation de la plus infâme escio(juerie; Tavocat Scliutzenberger; les avoués Destrois ut Lœmtnermann; Schneider, nottiire; Elirmann^ docteur en médecine; Koffemœner^ épicier; Ulmer, épicier; Kœyler, cabaretier; Kuntz. fabricant de cbandelles; Heleck, brasseur; Simon, cafetier; Storiclî, lutbier; Hickel, notaire; Bartholeni, marchand de vin. Je vous cite ces noms pour que vous puissiez voir où était l'enthousiasme (1). Du reste, il n'v a pas eu le plus petit désordre, et il ne restera de tout cela demain que le rudicule (sic) dont se sont couvertes plusieurs personnes.
« C'est aujourd'hui (ju'on doit offrir à M. Benjamin Constant le vase, produit de la souscription; et j'espère que demain nous serons débarrassés de sa présence; elle ne me donne cependant aucune inquiétude, car, je vous l'assure, elle ne produit sur la population pas le plus lé(}er effet.
« Je suis avec respect, Monseigneur, votre très humble et très obéissant serviteur. »
u Le Conseiller (PEtat, Préfet,
a ESMANGART. »
(1) Voilà la reflexion d'un esprit assurément peu démocratique ! Et pourtant, le préfet Esmangart n'est pas titré. Mais il affecte volontiers les allures d'un {gentilhomme, et, comme le poète, il écarte la profane vulcjaire.
u Je (1) joins ici la liste des convives et leurs professions; elle est complette (sic), à dix noms près, que je n'ai pas pu av^oir. V. E, jugera de la nature de cette réunion par l'état des personnes qui la formaient. »
(Suivent, en effet, inclus dans ce rapport, les u noms des personnes qui faisaient partie du banquet où se trouvait M. B. Constant ».
Après de Turckheim, député, figurent des notaires, des pharmaciens, un capitaine en retraite, des avocats, avoués; puis, mêlés ensemble : gazetier, marchands de drap, cafetier, marchand de vins, orfèvres, confiseur, chapelier, épinglier, imprimeur, droguistes, brasseurs, cordier, marchands, négociants, épiciers, tourneur, un médecin de l'hospice des orphelins, deux officiers de santé, charcutiers, aubergiste, un colonel en retraite (Asseltn), huilier, chandeliers, charpentiers, un directeur d'assurance (Mathis), un ancien directeur des contributions indirectes (Grave lotte); un juge du tribunal (Mœrlm)'y maçon, boucher, marchand de toiles; un ancien quartier-maître du train, un agent de change, un rentier, un luthier. — Il ne m'a pas semblé indispensable de livrer à la postérité tous les noms de ces centtreize (2) dîneurs strasbourgeois protestataires (presque tous sont terminés en mann, en er, en ing, en heiL en heùn, en us; ce sont presque tous des Alsaciens pur sang.)
Le jeune libéral très exalté (3) Goulmann, de lîrumatli, était là aussi. Devenu plus tard écrivain, il consignera dans de curieuses Réminiscences (intéressantes
(1) Ce post-striplvm est de la propre main du préfet.
(2) La liste n'indicpie que cent trois convives ^clont un n'est pas désigné nouuncnjcnt). Il y manque dix noms, a dit le préfet.
(3) C'est l'épithète dont le gratifie un des rapports préfectoraux.
SUR LKS ROUTES D'ALSACK 475
à consulter sur toutes les affair(3s religieuses et politiques de l'Alsace, à cette date) les faits dont il fut le témoin au cours de ces actives campagnes.
La liste envoyée au ministre de l'intérieur se termine par cette nota :
« Le banquet était coniniandé pour 126 personnes. La très-grande rnajorite' des convives appartient au ctdte protestant . »
Le préfet se plaisait à représenter les commensaux de Benjamin Constant comme des hommes du plus bas éta^^e, des (>ens de rien, une vile canaille. Cette mor^jue hautaine et dédai{]neuse était, de sa part, une forte maladresse dont les amis de Constant tiraient parti. — Ecoutons, en effet, l'autre son do cloche (1) :
« Le séjour de Benjamin Constant, l'accueil que lui fit la population et le banquet ({ui lui fut offert à Strasbourg causèrent de vives alarmes à notre préfet de cette époque, M. Esmangard (sic). Il prévit que les ovations présageaient une candidature, et il crut dés lors devoir opposer tous ses efforts au triomphe du redoutable adversaire du ministère.
u C'est un grand désavantage pour un administrateui', et surtout l'administrateur d'un département à mœurs et à idées encore si différentes de celles de l'intérieur de la vieille France, que de juger ses habitants d'un point de vue général et superficiel. Esprit politique à part, la présence d'un grand orateur et d'un grand publiciste paraissait un honneur fait à notre province, et chacun, sans acception d'opinion, croyait devoir une sorte de protection à cet illustre visiteur. Sa gloire par-
(I) Cori.MA>N, Rrininiscoicrs, t III, cKai). v\ , pp. llhO-lVS.
-476 r.ENJAMIN CONSTANT SOUS L'ŒIL DU GUET
lementaire était incontestable; et dans nos campagnes, où Ton lit peu les journaux de Paris et leur polémique personnelle, le presti[>e était entier. Mais, caractère plus touchant et plus local encore : si quelque chose distin(>ue la race autrefois allemande des bords du Rhin, c'est la bienveillance naturelle et la cordialité qui ne vous font voir que des visages amis, répandent le bonheur et font épanouir toutes vos facultés... Tous ces sentiments furent maladroitement froissés par l'intervention de M. Esmangard, qui croyait rendre un service à son gouvernement, et qui ajouta aii succès de son ennemi.
u Quand Strasbourg se prononça dans une fête magnifique et fut approuvé par tous les organes français et étrangers de la presse libérale, le préfet ajouta à ses fautes celle de dire dans son journal que la masse des convives du banquet se composait de cordiers et àcsaucîssiers. On juge de l'effet de cette aristocratique impertinence (1), et si l'injure fut profondément ressentie par des citoyens que des institutions libres et municipales avaient façonnés à l'égalité, et qui formaient l'immense majorité de la bourgeoisie. — Je n'ai pas l'orgueil de croire qu'on prit en même temps fait et cause pour un compatriote outragé indirectement dans son hôte; mais de toutes parts m arrivèrent des témoignages d'appui et de sympathie... »
(1) Esnianjjart n'avait jamais dû méditer sur le mot de Fianklin : « Un cultivateur sur ses jambes est plus grand qu^un gentilhomme à genoïix. » — (Cité par Coulmann, ibid., p. 146.)
SCni: DU UAITOUT
CO.NFIDKNTIEL
Strashoura, le î î octohre 1829.
du y octobre. •'
a Mon Colonel,
u J'ai l'honneur de vous rendre compte que M. Hinjamin (sic) Constan (sic)^ député du département du Bas-Rhin, est arrivé à Strasbourg» le 9 de ce mois, à cinq heures du soir; il est descendu à l'hôtel du Poêle des Vijjnerons; le 10, un dîner d'environ 120 couverts lui a été donné à l'hôtel de l'Esprit; il a eu lieu à cinq heures du soir; la salie du l)an(juet était ornée tout autour de draperies blanches et rouges; au haut bout de la salle, il y avait (1) un tableau garni de guirlandes de feuilles de chêne, portant ces mots : Le Roi^ la Charte et ]\os Droits; au fond de la salle était un piédestal avec un tableau su*' lequel on avait écrit : Aux défenseurs des Libertés publiques ; puis, sur chaque côté, il y avait trois écussons, sur lesquels il y avait : Catnille Jordan^ Foi (sic), Lameth^ Andréosi^ Manuel, Girardin.
u A l'issue du dîner, vers neuf heures du soir (2), M. B, C. s'est présenté sur le balcon donnant sur le (|uai et sur le pont de l'Esprit; des acclamations peu
(1) Ici ces deux mots, biffés : il parait.
(2) Peste! quatre heures d'horloge à table! Les festins officiels sont expédiés plus vite, à présent, et nul ne s'en plaint.
nombreuses et peu soutenues ont acceuilli (sic) le député des cris de : « Vive B. C. ! Vive Turkeim (sic) ! Vive Sagliol » M. B. G. a salué le public à plusieurs reprises et s'est retiré. Au même moment, un jeune bomme, qu'on croit être un élève en droit, a dit au public que la santé de M. B. G. ne lui permettait pas de rester plus longtemps à la fenêtre. Quelques murmures, alors, se sont fait entendre; et, un quart d'beure après, M. B. G. s'est présenté de nouveau au balcon. Quelqu'un qui était à côté de lui ayant réclamé le silence, il a prononcé les paroles suivantes en allemand : u Nobles habitans de Strasbourcj^ nous ferons u toujours tous nos efforts pour défendre vos droits, v
u Dès buit beures du soir, deux barques, dont une très grande, sont parties de deux points opposés de la rivière de l'Ill, et sont venues se placer au milieu de la rivierre (sic) en face de l'bôtel de l'Esprit; elles étaient cbargées de lampions, arrangées avec symétrie, et formant un beau coup d'œil; elles étaient remplies de musiciens qui ont exécutés (sic) différents airs et divers morceaux de musique ; au-dessus de cbacune de ces barques, il y avait trois écussons portant les lettres initiales des noms et prénoms de MM. B. G., ïurckeini (sic) et Saglio, tous trois députés du département sié- ^jeant au côté gauche de la Gbambre.
u 11 V avait sur les deux quais en face de Tliôtel de l'Esprit un rassemblement d'environ trois mille personnes, attirées par la nouveauté du spectacle et, en général, plus occupées des barques, des lampions et de la musique que de M, B. G. A dix beures du soir, tout <Hait rentré dans Tordre, et cbacun cbez soi.
u Aujourd'hui, 11, M. B. G. dîne cbez M. Steinner('«c), ancien marchand de chevaux ; c'est là, dit-on, qu'on doit
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lui offrir la coupe, ou plutôt le (jobelet d'argent (ju'on a fait faire pour lui.
u J'ai l'honneur d'être avec respect, mon Colonel, votre très h uni hic et très ohèissant serviteur. »
« Pour le chef (T escadron^ en congé :
li Le Lieutenant de Gend'",