HOUZEAU
Du 12 j au matin.
u J'apprends d'une manière positive qu'une députation de libéraux s'est réuni (sic) hier, à onze heures du matin, chez le sieur Steinner (sic)^ et que, de là, elle s'est rendue à l'hôtel des Vignerons pour présenter à M. Binjamin (sic) Constant la fameuse coupe; elle a la forme d'un calice; elle est en arguent, et non en or; elle est fixé (sic) sur un plat du même métal, au fond duquel est une couronne figurant des feuilles de chêne; le calice est placé au milieu de cette couronne; la coupe contient, dit-on, un litre; sur un des côtés du vase est représenté (sic) une femme tenant un livre figurant la Charte; un lion debout tient une de ses pattes sur le livre, comme pour le défendre. Sur l'autre côté, on a gravé : " A Monsieur Binjamin (sic) Constant^ député de l^ arrondissement de Strasbourg n , ou bien quelque chose qui signifie cela (1).
u M. B. C. a répondu à ceux qui lui ont présenté la susdite coupe que, jusqu'au dernier soupir (2), il défendrait les droits des nobles habitants de Strasbourg et la couronne. »
(i) Cette description ininuticusc de l'objet d'art, qui ne nous fait grâce d'aucun détail, est assez amusante. (2) Surcharge. Il a failli écrire : soupière.
22* LÉOIOM.
Date des événements : ' '
10 octobre 1829.
« M. Benjamin Constant, député du Bas-Rhin, est arrivé à Strasbour^j le 9 de ce mois, à cinq heures du soir; il est descendu à l'hôtel du Poêle des Vignerons. Le 10, un dîner d'environ 140 couverts lui a été donné à l'hôtel de l'Esprit et a eu lieu à cinq heures du soir; la salle du banquet était ornée tout autour de draperies blanches et rouges; au haut bout de la salle, il y avait un tableau garni de guirlandes de feuilles de chêne portant ces mots : Le Roi, La Charte, et Nos Droits; au fond de la salle était un piédestal avec un tableau sur lequel on avait écrit : Aux défenseurs des libertés publiques; puis, sur chaque côté, il y avait trois écussons sur lesquels il y avait : Jordan, Foi (sic), Lameth, Andréosi, Manuel, Girardin. A l'issu (sic) du dîner, vers neuf heures du soir, M. Benjamin Constant s'est présenté sur le balcon; des acclamations peu nombreuses et peu soutenues ont accueilli le député des cris de : « Vive Benjamin Constant l Vive Tûrckheim! u Vive SaijUo!)) M. Benjamin Constant a salué le public à plusieurs reprises, et s'est retiré; au même moment, un jeune homme, qu'on croit être un élève en droit, a dit au public que la santé de M. Benjamin Constant ne lui permettait pas de rester plus longtemps à la fenêtre; quelques murmures, alors, se sont fait entendre; et, un
quart d'heure après, M. Benjamin Constant s'est présenté de nouveau au balcon ; quelqu un qui était à côté de lui ayant réclamé le silence, il a prononcé les paroles suivantes en allemand : u JSobles habitans de Stras' il bourg ^ nous ferons toujours nos efforts pour défendre u vos droits. »
a Des huit heures du soir, deux barques sont parties des deux points opposés de la rivière d'Ill, et sont venu (sic) se placer au milieu de la rivière, en face de l'hôtel de l'Esprit; elles étaient chargées de lampions et remplies de musiciens qui ont exécuté différens airs; au-dessus de chacune de ces barques, il v avait trois écussons portant les lettres initiales des noms et prénoms de MM. Benjamin Constant^ Turckheim et Saglio^ tous trois députés du département. Il y avait sur les deux quais, en face de l'hôtel de l'Esprit, un rassemblement d'environ trois mille personnes, attirées par la nouveauté du spectacle et, en général, plus occupées des barques, des lampions et de la musique que de M. Benjamin Constant. A dix heures du soir, tout était rentré dans l'ordre, et chacun chez soi.
«.Aujourd'hui, 11, M. Benjamin Constant dine chez M. Steiner, ancien marchand de chevaux; c'est là, dit-on, qu'on doit lui offrir une coupe en argent, qu'on a fait faire pour lui. ■»
« Pour le chef d^ escadron de la Gend'^ i?'* du Bas-Rhin, en congé :
« Le Lieutenant,
u IIOUZEAU. »
P.- S. — " La coupe a été remise à M. Benjamin Constant le 11, à onze heures du matin, à l'hôtel du Pocle des Vignerons, où il est logé. »
PRÉFECTUIIE
(lu
BAS-RHIN A Son Excellence
" le Ministre de C Intérieur.
CABINET
Strasbourg, le 14 octobre 1829.
u Monseigneur,
a M. Benjamin Constant est parti hier au soir. Il est sorti dans une voiture de louage dans laquelle se trouvaient sa femme et un domestique sur le devant et dans Tintérieur (1). Il est retourné aux eaux de Baden. De là il va, dit-on, à Manheim et à Carlsruhe. Son projet, m'a-t-on ajouté, est de revenir par la Suisse, le Haut- Rhin, et de retourner à Paris.
u Son séjour ici ma fourni l'occasion de remarquer le bon esprit du pays; car, à une trentaine d'individus près, le reste de la population repousse M. Benjamin Constant et l'apprécie tel qu'il est : mais cette trentaine d'individus sait user de son influence à propos pour groupper (sic) autour d'elle la classe inférieure des marchands (2), qui sont flattés un moment d'être quelque chose et de se trouver dans la société d'hommes qu'ils croyent importans; mais ils s'apperçoivcnt (sic) l)ientôt qu'il n'y a que fumée, et ils s'en retirent toujours mécontens jusqu'à la première occasion.
« J'ai envoyé à Votre Excellence la liste des convives
(1) Rédaction trt-s néjjlijjée, eoinme on voit.
(2) Toujours son nu-pris pour les petites gens .'
le jour du banquet; mais je ne lui ai pas fait remarquer une chose sur laquelle il importe de se fixer. C'est que, sur 126 convives, presque tous marchands ou artisans, il se trouve 111 protestans et seulement 15 catholiques; à l'exception de 4 marchands catholiques, la moitié a refusé; et tout me démontre, — je le dis à regret, — que les protestans sont pour beaucoup dans les coups d'épingles (sic) donnés, de temps à autre, au gouvernement du Roi dans les pays où l'on ne peut faire des agressions plus violentes. Il y a au moins ingratitude, car il est impossible d'être traité avec plus de justice, je dirai même de faveur. Mais c'est inutile; le gouvernement des Bourbons ne convient pas aux meneurs de cette secte : ils devraient cependant se rappeler et comparer ce qu'ils étaient du tems de l'usurpateur.
" Excepté au moment où la musique a attiré les curieux et la foule sur le quai de l'Esprit (1), pas une âme ne s'est occupée de M. Benjamin Constant pendant son séjour ici. Sa femme a été au spectacle le dimanche; on a même ignoré dans la salle qu'elle y fût. Il est parti comme il était arrivé, sans qu'un seul individu se soit trouvé sur son passage pour le voir; et ce qui
(1) On trouve en maintes lettres de préfets ou de chefs de gendarmerie cette observation, qui renferme une bonne part de vérité et que l'expérience vérifie chaque jour, à savoir que, dans ces soi-disant démonstrations populaires dont parfois on s'alarme à tort, la fainéantise, la flânerie et la badaudcrie jouent le premier rôle. On allait à ces sérénades comme la foule des oisifs de toutes les classes se presse aux concerts militaires dans nos jardins publics, comme jadis, en province, on accompagnait la retraite de la grande place à la caserne. D'ailleurs, en France, on a toujours volontiers cric Vive ou A bas lai tel.'... sans que, dans la plupart des cas, cela tire beaucoup à conséquence.
prouve plus que tout ce que l'on pourrait dire combien la population était peu émue de sa présence, et même peu attentive sur (sic) lui, c'est l'indifférence que la foule a montrée quand on a entendu quelques sifflets et quelques a A bas! » quand il s'est montré au balcon le jour du banquet. Chacun laissait faire sans s'en occuper; les vivat (1) des uns, les sifflets des autres étaient reçus avec la même indifférence.
« Connaissant bien l'esprit du pays et la manière dont on doit prendre les habitans, j'avais recommandé à M. le maire (2), tout en se tenant prêt à tout événement, de ne rien publier, de ne témoi^jner aucune défiance, de montrer de l'indifférence : cette inaction apparente a désintéressé (3) la masse, et les meneurs se sont trouvés sans moyens d'action; et comme ils sont par eux-mêmes sans crédit, sans influence, toute possibilité d'action leur a été ôtée, et l'ordre n'a pas été troublé une minute.
« Les deux députés Saglio (4) et de Turckheim ont joué un fort triste rôle dans cette circonstance. M. de Turckheim est protestant (5); il a voté constamment avec le côté gauche, à l'exception de la dernière session, où on l'a vu voter avec le centre gauche. Mais M. Saglio, bien qu'il eût voté souvent avec la gauche, n'était pas moins connu par d'assez bons sentimens. On attri-
(1) Toujours l'hypothèse d une claque payée!
(2) M. (le Keiitzinger.
(3) II veut dire : cette inaction apparente a empêche' la masse de s'inte'resser à ce qui se passait. Mais c'est bien mal écrit!
(4) Saglio, négociant, était membre du conseil municipal de Strasbourg. Le baron de Turckheim, banquier, était membre du
conseil général.
(5) Il avait même une très haute situation sous ce rapport (voir plus haut, p. 290, notre tableau de l'Alsace à cette date).
buait sa réunion à la (j;auche à un défaut de courage et à la peur de se brouiller avec le parti libéral, qui a été d'un bon secours pour lui au moment de l'élection. « M. Saglio devait être retenu aussi par des liens de famille et d'amitié. Il doit toute sa fortune, lui et les siens, à M. Humann : le fils de celui-ci a épousé sa fille, et il avait d'autant plus de raison (sic) de s'éloigner de cette orgie, que ceux qui la composent sont les ennemis jurés de M. Humann, qui, très franchement, s^est séparé d'eux.
« M. Benjamin Constant a été bien aise de compromettre les deux députés qui avaient été réunis à lui au banquet; et il l'a fait d'une manière fort adroite (1). « Lorsqu'il s'est présenté la première fois sur le balcon le jour du banquet, il n'y était resté que quelques minutes et s'était retiré sans rien dire. Rentré dans la salle des convives, quelques personnes l'ont entouré pour le prier de paraître de nouveau et d'adresser quelques mots aux spectateurs : il s'en est deffendu (sic) longtems, et enfin il s'v est décidé, à condition que MM. Saglio et de Turckheim se présenteraient avec lui : ces deux messieurs, qui se tenaient le plus possible à l'écart, ont été obligés de consentir à cette pasquinade, et ils sont venus alors sur le balcon aux côtés de M. Benjamin Constant.
« M. Saglio, une fois lancé, semble avoir pris son parti et oublié toute convenance. Le lendemain, il a donné à dîner à M. Benjamin Constant; il a choisi les convives dans ceux du banquet de la veille : il ne les a
(1) Évidemment Saglio et de Turckheim ne seront pas les candidats officiels, patronnés par le gouvernement aux élections prochaines en Alsace; mais peu leur importe, car l'influence du préfet paraît bien précaire.
pas pris cependant parmi les cliarcutiers, les bouchers et les maçons (jui s'y tiouvaicnit, et comme le commandait ré{;alité; mais il a fait encore plus mal, car il a admis à sa taole des hommes qu'il ne voit jamais et qui sont connus pour être les ennemis les plus prononcés de M. IJiimann. Ceci a été remarqué et lui nuit dans l'esprit public.
li M. Mumann était parti pour Paris la veille du dîner de M. Saglio. On croit qu'il a senti toute l'inconvenance de ce dîner, qu'il n'a pas voulu que son fils fût le témoin de cette faute et de ce manque de procédé, car il l'a amené fsic; pour emmené) avec lui.
u II n'y a eu d'autres fonctionnaires publics au banquet que M. Mœrlen^ juge au tribunal de Strasbour(j : c'est un protestant très fanatique et accusé de faire l'usure. Il a une assez (grande fortune, et il brigue déjà la députation; il prépare les voies, et, aux prochaines élections, il sera en rivalité avec M. Benjamin Constant, si, à cette époque, ils ne sont pas assez forts pour en faire passer deux.
« Hier matin, une députation de quatre personnes est allée offrir à M. Benjamin Constant le vase d'argent qui a été fait par souscription; il aurait mieux aimé une terre (1); mais comme cette souscription, qui montait à 1 ,500 francs, a eu beaucoup de peine à se remplir; que l'orfèvre lui-même, quoique très bon patriote, n'a pas voulu lâcher le vase sans qu'on lui donne une garantie, parce qu'il n'était pas payé, M. Benjamin Constant doit renoncer à voir ses amis lui donner un
(1) La note pour rire, en terminant! Esniangart s'évertue à être ironique et spirituel. Il n'est pas probable que Benjamin Constant s'attendît à se voir offrir un domaine par souscription. Ce doit être un potin mis en circulation par ses ennemis.
domaine dans cette province; et j'ai lieu de croire qu'il ne viendra pas s'y fixer comme il nous l'avait fait espérer.
il Je suis avec respect, Monseigneur, votre très humble et très obéissant serviteur, »
« Le Conseiller cCEtat, Préfet^
t( ESMANGART. ')
« Je joins ici une nouvelle liste des convives du banquet. J'ai indiqué la religion à chaque nom. Gela est très remarquable. '?
(Ce post'Scriptum est de la main même du préfet Esmangart^ la lettre étant copiée par un secrétaire : on y trouve incluse, en effet, la « liste des convives qui composaient le banquet de M. Benjamin Constant (l) ».
— Il est bien inutile de reproduire ici tous ces noms alsaciens, dont la plupart se terminent en er, en mann on en ein» Quelques officiers en retraite; des notaires, ou anciens notaires, plusieurs avocats, un médecin, un juge au tribunal...; un rentier, un seul. Puis, beaucoup de corps de métiers sont représentés dans ces agapes : pharmaciens, drapiers, cafetier, marchands de vin, orfèvres, confiseur, imprimeur, brasseur, droguiste, épiciers, charcutiers, aubergistes, huilier, chandelier, charpentier, luthier, marchands de toile, etc.)
(1) Chaque nom est, en effet, accompagné d'un P ou dun G
— En tête : Saglio, député (catholique) et Turckheim, député (protestant).