PORTRAIT DE CLAUDE FAURIEL
Pendant l'hiver de 1801-1802, narre Sainte-Beuve dans iin bel article des Portraits contemporains (t. II, p. 503), où je déclare que j'ai puisé sans discrétion, « Fauriel, encore attaché au cabinet de Fouché, était déjà très produit dans le monde ; il vit beaucoup Mme de Staël durant cette saison... Il voyait aussi le monde philosophique proprement dit; il était initié au {;roupe d'Auteuil et commençait à cultiver Mme de Gondorcet. Il avait rencontré celle-ci pour la première fois un matin, au Jardin des Plantes, où leur goût commun de la botanique les avait conduits. Du côté de Mme de Condorcet et de Cabanis, Fauriel entrevoyait plutôt la retraite, la méditation suivie, l'étude habituelle et profonde parta^jée entre les livres et la nature. Quant au cercle de Mme de Staël, c'était autre chose : c'était la vie sociale dans toute sa diversité et son mélange, le jaillissement et la fertilité des idées dans tout leur éclat. » — Mme de Staël, au cours de l'hiver précédent (1800-1801), avait fait au jeune critique le plus cordial accueil. Avec sa familiarité expansive, avec sa verve si personnelle, et jamais banale, elle lui écrivait de fort charmantes lettres (I), où se décèle une sympathie vraie
(1) Sainte-Beuve les a eues sous les yeux; il v {jlane quelques citations (cf. article susmentionné, pp. 494-506). 11 extrait également (même article) quelques passages des lettres de Benjamin
et solide, quoique de fraîche date. Il parait bien que Fauriel, âgé de trente ans à cette date de 1802 (1), ait pleinement mérité le séduisant portrait que trace de lui l'auteur des Lundis. Il attire dès l'abord par sa timidité, par sa modestie même, qui n'exclut ni la fermeté de la pensée, ni la virilité du caractère : « S'il a au dedans toute la maturité de la jeunesse, sa figure en conserve encore les grâces délicates. C'est un philosophe, ou plutôt un sage ; c'est un stoïcien sensible ; c'est en même temps un investigateur sérieux et curieux de toute vérité... » Fauriel, à cet âge, si instruit, si richement doué sous le rapport de l'intelligence, brillait pourtant davantage par les qualités du cœur, a Ce n'est pas, « assurément, que votre esprit aussi ne me plaise, lui « mandait un jour la baronne de Staël, mais il me (c semble qu'il tire surtout son originalité de vos sente timens. » — Son physique même attachait; il n'avait rien de doctoral ni de pédantesque : « Sa physionomie, qui ne fut jamais très vive, était aimable ; cette physionomie expressive inquiétait parfois sur la délicatesse de sa santé. Il avait une teinte de pensée douce et triste tout ensemble, qui se gravait au cœur de l'amitié au lieu de s'effacer (2). n
Constant (pp. 507-511), de Charles Villcrs (pp. 518-524), de Cabanis (pp. 524-530), de Tracy.
(1) Né à Saint-Étienne, le 21 octobre 1772.
(2) Sur le caractère de Fauriel, sur ses correspondants, sur ses relations avec Mme de Condorcet, Chateaubriand, et surtout Guizot, je uie permets de renvoyer le lecteur à vin assez lon<j article que j ai publié, il y a quatre ans (1" décembre 1901), dans la Nouvelle Revue.
«... Fauriel eut, dès rori{;irie, d étroits rapports avec lîenjamin Constant, des rapports littéraires et autres, et les preuves de cette liaison particulière sont trop marquantes pour que nous puissions entièrement les négliger ici. Il eut l'occasion de rendre à Benjamin Constant un important service dans l'été et l'automne de 1802. Benjamin Constant, très en vue par son opposition au sein du Tribunat, était parti brusquement de Paris en floréal an X (mai 1802), accompagnant ou suivant de très près Mme de Staël et son mari mortellement malade. Ce départ avait été imputé à des motifs politiques ; le Premier Consul était très indisposé contre Constant (1), et, un jour que Fouclié avait rencontré Fauriel, le ministre lui avait fait entendre que son ami, puisqu'il était parti, ferait aussi bien de ne pas revenir, s il ne voulait s'exposer à de graves inconvénients. L'avis fut aussitôt transmis par Fauriel à Benjamin Constant, alors en Suisse ; et de là toute une négociation à mots couverts, qui montre à quel point le secret des lettres et la liberté individuelle étaient peu respectés à cette époque glorieuse. Benjamin Constant brûlait de revenir en France depuis qu'on lui en contestait la
(1) Cette mauvaise disposition durait encore au bout de six ans. Cf. L. Madelin, Foiwhé, t. II, p, 51. — Le 17 juin 1808, Napoléon (voy. Lettres, I, 205) adressait à Fouché de vifs reproches, affectant d'englober dans sa colère tous les débris du parti libéral, parlant avec menace de Benjamin Constant, « cette canaille qui sera toujours protégée à Paris " (^c'était par Fouché qu'il l'était).
permission; il voulait revenir, sinon à Paris, du moins à sa campagne de Luzarches, où des affaires d'intérêt l'appelaient. Il soupçonnait Fouché d'exagérer le mécontentement du Premier Consul, et les raisons qu'il donnait à l'appui de sa conjecture sont caractéristiques des hommes et du moment. De tels détails touchent d'assez près au Suétone; mais un biographe a droit d'entrer dans quelques-unes de ces coulisses que
s'interdit l'historien (1)
u Ainsi Fouché, qui craignait de s'être un peu compromis en voyant trop Constant cet hiver, n'était pas fâché de se débarrasser de lui et de reprendre ostensiblement à son égard un air de rigueur, en même temps qu'il lui faisait insinuer le conseil à demi hostile comme un avis officieux; mais il cessa, cet été même, d'être ministre de la police. — La correspondance de Fauriel et de Benjamin Constant, en cette année et dans les suivantes, est remplie d'autant de détails que le permet la crainte d'être lu peut-être par des intermédiaires trop curieux; elle abonde, d'ailleurs, en confidences sur leurs impressions personnelles, en jugements sur leurs lectures, sur leurs projets de travaux (2)... Il est juste de dire que, dans toute cette relation avec Fauriel, B. Constant se montre tout à fait à son avantage, non plus sceptique absolu, mais sceptique regret-
(1) Ici, Sainte-Beuve cite une vingtaine de Hgnes de la longue lettre VII (datée : Ce 19; milieu de 1802), depuis : u J'ai de fortes raisons de penser. . . fau début), jusqu'à : «... lui fait trouver simple que j'y reste. » (Voy. pp. 54-55.)
(2) Ici, nous omettons quelques lignes, où Sainte-Beuve avoue avoir pu paraître sévère une fois envers Benjamin Constant ^^ clans son article de la Revue des Deux-Mondes du 15 avril 1844, relatif à ses rapports avec Mme de Charrlore; cet article est, effectivement, très ironique et très soc).
tant le bien, cœur triste, appréciant le bonheur sans l'espérer, ami affectueux du moins et reconnaissant. Fauriel pensait de lienjamin Constant, comme de La Rochefoucauld, que c'étaient ses relations premières avec les hommes qui l'avaient conduit à des résultats si désolants, et qu'il valait mieux que ses maximes (1)... "
(Sainte-Beuve, PoWrazV^ contemporains^ t. II, pp. 506- 508.)
u Je fais mille excuses au sénateur Grégoire pour m'étre fait demander aussi souvent le livre qu'il avait eu la complaisance de me prêter. Mais ce livre s'était, je ne sais comment, égaré, et par erreur d'adresse, je n'ai reçu qu'hier et par hazard la lettre que le citoyen Grégoire m'a adressée.
« Je lui renouvelle, à la fois, mes remercîmens et
mes excuses, n
Fauriel (2).
(SuscRiPTiON : Au citoyen Grégoire, membre du Sénat conservateur, rue S^-Dominiqne, n" 1055.)
(1) Ici, Sainte-Beuve introduit un passage (une quinzaine de lignes) de la lettre II (9 floréal an X, 29 avril 1802, — et non, comme il l'imprime par erreur, 19 floréal ou 9 mai), envoyée de Viteaux (Côte-d'Or) : u Oh ! soi(jnez bien cette plante rare qu on nomme le bonheur !... etc. » (Cf. p. 39.) — «Voilà, dit-il, de ces accents comme on les aime, et qui rachètent bien des aridités. »
(2) Nous avons dit que Fauriel prêtait volontiers les volumes de sa bibliothèque. En revanche, il ne rendait pas toujours rapidement les ouvrages qu'on lui communiquait, s il a écrit beaucoup de billets dans le genre de celui-là, que je retrouve dans le recueil manuscrit des il/eVrtOiye5 de l'abbé Henri Grégoire (évêquc constitutionnel de Blois), conservés à la Bibliothèque de l'Arsenal (ms. 5290, loi. 173 v«).