LA VENTE DES JOURNAUX A PARIS EN
Il est intéressant d'opposer aux mesures sévères du préfet de police Delavau, défendant de crier ou de colporter les journaux dans les rues de Paris, en 1822 (v. pp. 330-332), le passa[»e suivant d'une lettre écrite par M. Edmond Rousse (le vénérable doven de l'Académie française) vingt-six ans plus tard (30 mars 1848), à son ami d'enfance, Henri Vesseron (1) :
u Une seule industrie est en progrès, l'industrie du journalisme. Quel déluge! D'où cela sort-il? Quels cerveaux oisifs et songe-creux, quelles ambitions infimes et malsaines peuvent engendrer ces mvriades de billevesées? Au coin de chaque rue, à l'angle de chaque passage, des dizaines de crieurs vous ahurissent de leurs aigres faussets, lls^ crient, ils hurlent, ils beuglent, ils gloussent, ils meuglent, ils croassent, ils coassent : c'est un enfer. Le National, C Assemblée nationale^ la Presse, la Grande colère de M. de Girardin, la Réforme, la République, la Vraie République, la Liberté, la France, la Providence, le Père Ducliesne, la Mère Duchesne, le Petit-Fils du père Duchesne, C Aimable faubourien, le Journal de la canaille, la Voix des femmes, C Ami du peuple, Robespierre (sic). A cette liste, il faut joindre la pléiade des journaux bonapartistes, éclos depuis
(1) Voir le Correspondant du jeudi 9 novembre 1905.
(|uinzo jours : la Conslilulion napoléonienne. Napoléon républicain, le Bonapartiste, le Petit caporal, la Redin- (jote (jrise, tout cela né le même jour. Ajoutez enfin à cette macédoine : le Charivari, le Corsaire, la Silhouette, le Tintamarre, le Pamphlet, la Séance et, surtout, le Lampion, petit journal réactionnaire très spirituel, très vif et très hardi, et vous aurez, non pas, j^rand Dieu ! la nomenclature exacte, mais un léj^er aperçu de l'état actuel de la presse parisienne. »
Benjamin Constant orateur parlementaire.
« ... Le renom de l'écrivain le fit entrer en 1817 à la Chambre des députés. Il y devint aussitôt Tun des debalers les plus féconds du parti indépendant.
A première vue, on lui eût refusé les qualités ordinaires de l'orateur. Il n'improvisait guère que la plume à la main; mais sa plume avait la rapidité de la parole, et il lui arrivait parfois d'écrire sa réplique en entier, tout en écoutant la harangue qu'il devait réfuter. Il lisait d'ordinaire ses discours sur de petits papiers qu'il était obligé sans cesse de remettre en ordre. Sa voix, d'un timbre féminin, souvent embarrassée, se traînait non sans quelque monotonie. Rien en lui de ce soufHe puissant, de cette véhémence d'accent qui marquent la grande éloquence. En dépit de ces désavantages, il était à la tribune un adversaire toujours embarrassant, parfois redoutable. Dans sa parole plus fine que colorée, plus subtile que forte, relevée par une pointe d'ironie, il montrait une grande habileté de discussion, une rare présence d'esprit, un art de tout dire, malgré les restrictions de la loi, de tout faire entendre à l'auditoire le plus intolérant, une souplesse qui lui permettait de glisser entre les mains de son contradicteur et de se redresser sous les plus vigoureuses étreintes... »
(P. Thureau-Dangin, Le Paru libéral sous la Restavration, p. 36; — Pion, éditeur; 2* édition, 1888.)
QUELQITES RÉFÉRENCES DU « MONITEUR » SUR LE RÔLE PARLEMENTAIRE DE BkNJ. CoNSTANT.
Le nom de Benjamin Constant revient souvent dans les colonnes du Moniteur universel. — On y lit, notamment, les mentions suivantes :
Constant (Benjamin), des Bouches-du-Rhône, membre du Conseil des Cinq-Cents, an VIII (1800). Est exclu de la représentation nationale. — Page 200.
An IX. Commissaire du Tribunat au Corps législatif pour présenter le projet de loi relatif au Code de procédure criminelle. — P. 763.
An X. Parle en faveur d'un pétitionnaire. — P. 381. Parle contre le projet relatif aux actes de l'état civil.
— Pp. 381, 396.
Année 1806. Est auteur d'une tragédie en cinq actes et en vers, intitulée Wallsiein. — Pp. 182, 201.
Année 1819. L'ordre de la parole appelle à la tribune M. Benjamin Constant contre le projet de loi.
Année 1822 ; pp. 170, 273. Son rôle à la Chambre, pp. 398, 1153.
Lettre de Benjamin Constant a Tissot.
(Date inconnue.)
« J'aurai bien de la peine à faire ce que vous me demandez, mon cher collègue. Je ne prévois que très vaguement ce que dira l'avocat du Roi et je ne sai (sic) ce que j'aurai à répliquer. Cependant je me prépare autant qu'un profond dégoût peut me le permettre. La tournure des élections me passe. Cette nation qui nommait Grégoire (1) en 1819 et qui n'ose pas nommer Robin Scévole en 1822, ce mélange de fougue et de lâcheté ! Je suis tout désorienté, et ce qui touche à ce sujet, y compris ma propre cause, me donne des nausées. Je vous enverrai pourtant ce que je pourrai au plutôt (sic).
li Mille amitiés. »
R. Constant.
(1) L'abbé Henri Gréqoire (1750-1831), connu de bonne heure par quelquevS écrits en faveur de la tolérance et de la liberté, représentant du clergé de Lorraine aux Etats généraux de 1789, où il vota pour l'abolition de tous les privilèges, membre de la Convention (1792), puis du conseil des Cinq-Cents et du Corps législatif, sénateur en 1801 et adversaire de l'Empereur, persécuté par la Restauration comme régicide^ éliminé de l'Institut, — élu député en 1819 par le collège de l'Isère, à la suite de manœuvres électorales entre les libéraux et les ultras, fut exclu comme indigne par le gouvernement. Il était très populaire ; ses restes, comme ceux de Benjamin Constant, furent accompagnes par une foule immense : plus de vingt mille citoyens. Il a laissé de nombreux ouvrages ayant trait à des questions religieuses, et des Mémoires, qui furent publiés en 1837 par Hippolyte Carnot (2 vol. in-8"). Le manuscrit autographe est à r.Xrsenal (ms. 5290).
Note slr la lettre (du l" mars 1823) de Benjamin Constant a M'"« Récamier (cf. p. 203).
Le colonel Augustm-Joseph Caron, né en 1774, fut passé par les armes à Strasbourjj le 1" octobre 1822. Après une brillante carrière militaire sous la KévolutioQ et TEmpire, mis à la demi-solde et naturellement fort aigri, il tint en Alsace des propos frondeurs qu'on exploita contre lui. La conjuration de Belfort, fomentée par le carbonarisme, venait d'être découverte (décembre 1821-janvier 1822), et il en était résulté l'arrestation d'un certain nombre de patriotes, amis de Caron, qui allait fréquemment leur rendre visite dans la prison de Golmar. Le colonel, d'accord avec un ancien officier, nommé F.-D. Roger, devenu maitre d'équitation, fit le projet de les délivrer. Mais il eut l'imprudence de communiquer son dessein à plusieurs sous-officiers des garnisons de Golmar et de Neuf-Brisach, qui, d'après les instructions de leurs cbefs et du préfet du Haut- Rhin (1), feignirent d'entrer dans ses vues, l'encouragèrent même à un complot plus vaste et plus hardi, afin de le compromettre à fond. Il fut convenu qu'on soulèverait les principales garnisons du llaut-Rhin, qu'on marcherait sur Mulhouse, et qu'on donnerait ainsi le signal d'une
(1) JoU rôle d'agents provocateurs, par parenthèse, que jouaient là ces hauts personnages! Il n'y a pas de loyalisme qui exCfiso des procédés pareils. ^
insurrection générale contre les Bourbons. Le 2 juillet, le colonel Garon se mit à la tête d'un escadron de chasseurs à cheval; les traîtres, alors, se jetèrent sur lui, le jjarrottèrent et le ramenèrent triomphalement à Golmar. Ce guet-apens, éloquemment flétri à la Chambre des députés par le général Foy, eut pour le malheureux colonel, dit M. Debidour, les suites les plus tragiques. Bien que ni lui ni l'écuyer Roger ne fussent plus militaires, ils furent soustraits par le gouvernement à leurs juges naturels, qui les eussent acquittés, et traduits devant le conseil de guerre de Strasbourg (18 septembre). Leur procès, qui dura cinq jours, eut lieu à peu près à huis clos. Garon seul fut condamné à mort, comme coupable d'embauchage. 11 se pourvut en cassation; et la Gour allait donner la parole à son défenseur dans son audience du 4 octobre, quand on apprit à Paris que, depuis trois jours, il avait subi sa peine : on l'avait fusillé, sans qu'il se laissât bander les yeux; comme Ney, il avait lui-même commandé le feu. Chacun des quatre sous-officiers qui l'avaient trahi reçut dans une revue, à la face des troupes, un brevet de sous-lieutenant et une gratification de quinze cents francs (1).
(Cf. Grande Encyclopédie, art. Caron, par A. Debi- DOUK, la Relation sur ces lamentables événements pu-
(1) Voir, dans l'ouvrage de Mme Lenormant (Souvenirs et correspondance tires des papiers de Madame Récamier), t. I, pp. 380- 381, la lettre, pleine de gratitude, de léouyer Roger à Mme Récamier, « dont l'active compassion avait beaucoup contribué à obtenir la commutation de sa peine. « — Condamné à mort (23 février 1823) par la cour d'assises de la Moselle et recommandé à la clémence royale, il avait vu sa peine commuée en vingt ans de travaux forcés.
bliée par Koechlin, député du Ilaut-Rhiii (Slrasbounj, 1822, in-S"), et le Moniteur, année 1822.)
La lettre de Benjamin Constant à Mme Récamier a été publiée par Chateaubriand dans ses Mémoires (T outretombe (t. IV, pp. 470-471, édit. Edm. Biré). Je ne sais qui était sous-préfet de l'arrondissement de Belfort (Haut-Rhin) en 1821-1822. En 1827, à l'époque des voyages de Benjamin Constant, c'était le comte d'Afjrain des Hubas.
Benjamin Constant et Martignac.
(c Charles X, lorsqu'en 1827 il arbora les principes nationaux, se montrant si libéral et si conciliant dans son voyage, et faisant proposer aux Chambres une loi d'organisation des conseils généraux et municipaux, et -plus tard Louis-Philippe, quand il monta sur le trône, tinrent tous deux compte des sacrifices faits par Benjamin Constant à leur cause, et vinrent au secours de ce puissant défenseur de leur politique. Il m'a été attesté par M. Rivet, le digne chef du cabinet de M. de Martignac, que M. de Constant donna quittance d'une somme qui lui fut remise par le ministre pour qu'il pût se rendre aux eaux en Allemagne, nécessaires à sa santé. Quand M. de Martignac quitta le ministère, il lui fut proposé de garder cette quittance; elle pouvait servir d'arme au besoin ; mais soit grandeur d'âme, soit aide noblement donnée à une position digne d'intérêt, le reçu fut jeté au feu par l'iiomme d'Etat avec tous les papiers qui pouvaient compromettre des personnes qui avaient eu confiance en lui (1). »
(1) J.-J. GouLMA?<>, Béminiscences, t. III, chap. ix, pp. 59-60.
Jugement sur le comte de Corbière, ministre de l'intérieur (du 14 DÉCEMBRE 1821 AU 4 JANVIER 1828).
Le comte de CorbicTC (Jacf/tfes-Josepli-Guillaîtme- Picrre), Breton des environs de Rennes, né en 1767 (la même année que Benjamin Constant), était donc un iiomme d'une soixantaine d'années quand il exerçait, sous Charles X, les fonctions de ministre de l'intérieur. Richement marié, après des débuts pénibles au barreau de Rennes, pourvu, sous le Consulat et l'Empire, de quelque notoriété et d'un certain crédit dans son département, étroitement lié avec les mécontents royalistes, il devint, après la première Restauration, président du conseil général d'Ille-et-Vilaine, et, après la seconde, sié^jea comme député à la Chambre introuvable (août 1815), où, dès le premier jour, il s'unit sans réserve au parti ultra- royaliste. Partout, dans ses actes, ses tendances, ses propositions, il se signala par un désaccord parfait avec l'esprit de la Charte constitutionnelle. Partisan des mesures d'exception votées à la fin de 1815, acharné à proscrire, peu lovai dans sa mesquine et tracassière opposition au ministère Richelieu, (|ui, sous les auspices du comte Decazes, prêchait l'apaisement, président abhorré du conseil royal de l'instruction publique et la bête noire de l'Université, il professait à outrance la politique rétrograde; et il mérite le blâme qu'un historien dû-
ment informé, M. A. Debidour (1), lui assène en terminant l'exposé de son triste cursus honorum :
il Ministre haineux et dur, il renouvela une grande partie du personnel administratif, sans pitié, sans égards pour les services rendus et pour le royalisme éprouvé d'une foule de fonctionnaires coupables seulement de n'avoir pas embrassé à temps le parti des ultras. Inféodé à la Congrégation, il s'opposa de tout son pouvoir à la propagation de l'enseignement mutuel, fit voter la loi rigoureuse de 1822 sur la presse, contribua à l'expédition d'Espagne (1823), et, sous Charles X, prêta son concours à tous les projets du parti de la contre-révolution. Son impopularité, comme celle de Villèle, grandissait chaque jour. »
Il tomba, avec Villèle, le 4 janvier 1828. Appelé par Charles X à la pairie, il la perdit par suite de la révolution de Juillet, et se fit enfin oublier.
(1) Grandk Encyclopédie, art. Corbière; t. XII, pp. 935-936.
Fragment d'un rapport de police politique. Dossier précité ; 8.371 o. (j. {Etienne).
Extrait du rapport de M. Le Préfet du département de la Meuse (1), en date du 19 août 1822 (rv 12, 648, o. g.).
« Le succès complet de l'opposition aux élections, de 1820 et 1822, moins encore que les menées, les correspondances et la conduite d'un certain nombre d'ennemis de la légitimité, à la tête desquels il faut citer M. Etienne,... ont fait naître dans le département de la Meuse, ou du moins parmi une classe très nombreuse de ses habitans, une sorte de haine et de défiance contre le gouvernement du Roi et des regrets de l'ancienne (sic) ordre de choses qui se manifestent toutes les fois que l'activité des meneurs peut en indiquer une occasion.
« Il parait que, depuis quelques années, une réunion nombreuse se formait dans l'après-midi du 16 août au bois dit de Mastruck, près la ville de Bar, et il est reconnu et avoué chez tous les libéraux que cette réunion, suivie de danses et de fêtes, avait pour but la célébration de la fête de St-Napoléon. Elle a eu lieu de même vendredi, 16 de ce mois;... et elle a été précédée de circonstances assez remarquables. M. Etienne,
(1) Camille Périer, Préfet, à Bar-le-Duc.
se rendant à sa campajpie dans l'arrondissement de Gommercy, avait passé à Bar, lundi 12. Le colonel Jacqueminot était allé sur-le-champ diner avec lui a l'auberg^e. Ils avaient ensemble été chez un M. Gillon, un de leurs affidés, et il parait qu'il avait été convenu dans ce conciliabule que, pour tàtei' le nouveau préfet, on donnerait, cette année, à la réunion plus d appareil encore que les années précédentes. Prévenu de ce fait au moment même de la réunion, je me suis borné à y envoyer la gendarmerie ; et tout s'y est passé dans lé plus grand ordre... "