‹ Benjamin ConstantChapitre 50 sur 60 · LES JOURNALISTES AU PANTHEON · texte numérisé non relu

LES JOURNALISTES AU PANTHEON

« Les plus fameux journalistes du siècle dernier auront-ils les honneurs du Panthéon? Assez tardif poui" qu'on puisse ne se souvenir que de leur (jéncreuse passion de la liberté, un éclatant homma^je sera-t-il rendu à la mémoire de ces véhéments défenseurs, au prix de bien des luttes, des droits de la presse? La question a été posée, et des noms ont été mis en avant. C'est celui de Benjamin Constant, dont Mme de Beaumont disait u qu'il ne pouvait parvenir à s'aimer lui-môme ", <|ui fut une âme (jrande, au moins par ses tourments, mais qui demeura invariable devant la Bestauration, dans les batailles pour les g^rands principes libéraux. Pendant quinze ans, par la parole et par la plume, il combattit l'oppression de la pensée sous toutes ses formes : « Les journaux, s'écriait-il, sont un besoin « public; ... ne croyez pas que, nécessaires aux indice vidus, ils soient moins utiles à la tranquillité (jéné- " raie. Ne prenez pas pour un péril l'agitation appa- « rente qu'ils causent. Ce prétendu péril est une u sauvegarde... » — Il y avait une singulière noblesse dans les polémiques de ce temps-là, qui ne s'exerçaient que sur des idées. Et quelle ardeur aussi !... »

(Paul Ginist\, Journal des Débats, vendredi 1" décembre 1905.)

Odilon Barrot f.n Alsace.

J.-J. GouLMANN (1), en son piquant ouvrage anecdotique que nous avons souvent cité, conte une visite en Alsace d'Odilon Barrot (préfet de la Seine à la mort de Benj. Constant), sa réception à Strasbourg et à Mulhouse, en avril 1832. Il fut accueilli tout à fait avec les mêmes manifestations, le même élan et le même cérémonial que Benjamin Constant quelques années auparavant. — Qu'on en juge par cet extrait :

u II appartenait à Strasbourg, cette forteresse séculaire de la liberté et cette première forteresse de France, de recevoir, avec les honneurs qu'il méritait, celui qu'elle avait choisi pour son représentant et son défenseur. On pouvait ne pas partager les idées et les espérances de M. Odilon Barrot; mais dans cette grande ville il n'était personne qui ne rendît hommage à ses services, à sa probité, à son talent. Ce n'était donc pas un appareil officiel ou de secte, c'est l'ensemble des sentiments si puissants encore chez de nobles natures qui accueillit le grand orateur le 14 avril 1832. Le gouvernement s'était, en quelque sorte, effacé devant l'enthousiasme public ; le ministère n'osait faire d'efforts

(1) Réminiscences, t. III, chap. xl^ pp. 333-345 inclus. Coulmann cite plusieurs lettres d'O. Barrot, « homme de méditation plutôt qu'homme d'action. »

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pour restreindre cette ovation, décernée par toutes les classes de la population. Et quelle magnifique élit(î de; citoyens! î/arméc, que la (jarnison d'artillerie prime encore par sa sympathie, les corps des professeurs d(î toutes les Facultés, plus sensibles que d'autres à toutes les poésies de la liberté, la majjistrature, dans le sein de laquelle M. 0. Barrot avait vécu et (jrandi, les étudiants en droit, en médecine, en théologie, avec toutes leurs belles illusions. Où tiouver des éléments plus imposants, une plus grande âme d'une manifestation politi(|ue?...

u Un détacbement de la cavalerie de la garde nationale était venu à notre rencontre juscju'à moitié du chemin, à Vendenbeim, où nous avait escortés la garde nationale à cheval de Brumath, dont la musique, la veille au soir, nous avait offert une sérénade. Nous descendîmes de voiture à l'entrée de la forteresse. Ces vieux boulevards, si formidables à l'ennemi (1), étaient couverts d'une immense population, qui nous accueillit avec des hourras, et il n'est presque pas une maison du faubourg de Pierre qui ne fût ornée de lanternes et de drapeaux; une haie de gardes nationaux était formée dans toutes les rues que nous avons traversées... Les musiques, et à Strasbourg on sait si elles sont bonnes, ajoutaient à l'émotion populaire.

u C'est ainsi que nous arrivâmes à l'hôtel de ï Esprit (2),

(1) llclevons ici l'exa{j[ération notoire sur la force des antiques reuinarts de Strasbouijj. Mais Coubnann a embouche la trompette épique. Et Victor Hu(jt» ne parle-t-il pas (1811) des canons monstrueux accroupis aux portes des Invahdes? Ce sont de vieux, mortiers, grossis par la vision du poète !

(2) Le même hôtel, le même appartement sans doute, où descendait Benjamin Constant (voir, ci-dessus, les pièces des Archives nationales, passiin).

où nos logements étaient préparés, aux cris de : « Viu vent nos députés patrioteSy les signataires du compte a rendu! à bas le juste milieu! » — M. Odilon Barrot remercia en notre nom la foule qui nous entourait, en disant « que nous savions que ce n'était pas aux hommes, « mais à la liberté, qu'on rendait ces hommages, que u c'était une protestation contre les violences et les « réactions du présent. — Espérons, ajouta-t-il, qu'un « meilleur temps viendra, que notre avenir sera beau, a que les nuages se dissiperont, et que notre belle a patrie accomplira ses glorieuses destinées ! »

a A six heures, on vint nous prendre pour un banquet de cent cinquante couverts, et, le soir, deux grands bateaux de la navigation du Rliin, brillamment illuminés et pavoises (1), se présentèrent sur l'Ill, en face de l'hôtel de VEsprit où nous logions et où le banquet avait eu lieu. Ces bâtiments étaient garnis de transparents, dont l'un portait le mot de Liberté^ et l'autre le mot de Patrie. Ils étaient montés, l'un par la musique du premier bataillon, l'autre par celle du second bataillon de la garde nationale, qui jouaient alternativement. Une grande quantité de barques plus petites circulaient autour de ces deux bateaux éclairés, par intervalles, de feux de Bengale. La foule était immense, et l'enthousiasme indescriptible. Le lendemain, jour de notre départ, les officiers de la garde nationale se réunirent pour venir nous faire leurs adieux...

u II était impossible que le gouvernement reçût d'une population qui s'était toujours montrée si française et

(1) C'étaient peut-être les luèmes qui avaient servi pour Benjamin Constant !

si héroïque, une démonstration plus éclatante de la communion (jui existait entre elle et ses représentants. Si la leçon avait profité, qui aurait jamais osé appeler la révolution de 1848 celle du mépris?... »

L'accueil fut aus'si cordial dans la ville de Mulhouse, « capitale d'un imperceptible Etat démocratique, indépendant, allié de la Suisse, et qui fut réuni à la France en 1798... L'exemple de Strasbourg n'était pas nécessaire pour y faire tressaillir toutes les fibres libérales (1). ... Aussi tout ce qu'il y avait de patriotes à Mulhouse, et c'était la ville entière, nous avait-il conviés à une fête, et le colonel de la garde nationale à cheval, M. Emile Dollfus, vint-il nous recevoir à la tête de ses escadrons et nous escorter jusqu'aux logements qui nous étaient réservés. Musique, banquet, illumination, il faudrait raconter les honneurs qu'on rend d'ordinaire aux souverains et sans autre impression que celles de coeurs battant à l'unisson pour la liberté et la patrie... »

A présent comme alors, les programmes ne varient guère ! La Marseillaise^ les discours et le Champagne sont de rigueur. Mais, aujourd'hui, les députés ou ministres qui sont les héros éphémères de ces tapageuses frairies gastronomiques récoltent, en général, une liesse de commande, et, si bavards soient-ils, sont loin, surtout, de semer dans les cœurs même confiance et même espoir !

(1) Des fibres (/ni tressaillent.' Et, plus haut, enthousiasme indescriptible I — On voit que le style du bon Coulniann n'est pas «xcmpt (lo clichés. Mais le i'icur y est, c'est le cas de le dire.

l'héritier du nom de benjamin constant.

l'année qui suivit la mort de Benjamin Constant, un enfant de quatorze ans, son neveu, demandait et obtenait l'autorisation de porter son nom, comme l'acte autlientique suivant en fait foi :

Bulletin des lois. — 9' série (Louis-Philippe I"); année 1831, page 449.

N" 3307. — Ordonnance du Roi qui autorise le sieur Louis-BenjainW'Léo7i Bailuet d'Estourneile^ né le 29 décembre 1817 à Brevans (Jura), à ajouter à ses noms ceux de son oncle maternel feu Benjamin Consta?it de Rebecqne, et à s'appeler désormais Bailuet d'Estonrnelle Constant de Rehecque : l'impétrant ne pourra se pourvoir devant les tribunaux, pour faire opérer sur les registres de l'état civil les cliangemens résultant de la présente ordonnance, qu'après l'expiration des délais fixés par les articles 6 et 8 de la loi du 1" avril 1803 (11 germinal an XI), et en justifiant qu'aucune opposition n'a été formée devant le Roi en son Conseil d'État. (Paris, 14 octobre 1831.)

SLR UN LIBERAL RUSSK CONTEMPORAIN, DONT LA FIGURE SE RAPPROCHE DE CELLE DE BENJAMIN CONSTANT.

Il nous plaît d'emprunter, pour conclure, à un article de iM. Anatole Leroy-Beaulieu (de l'Institut) sur le décès récent du prince Serge Tronbetzkoï (1), quelques traits ([ui nous ont semblé définir heureusement, en tenant compte, si Ton veut, de la part d'embellissement traditionnel (|u'exi(»e le panéj^yrique funèbre, lacomplexion intellectuelle et morale de Benjamin Constant. Si, d'aventure, ce portrait est un peu flatté, si le nôtre aussi a pu paraître par endroits trop sympathique, eh bien ! que le lecteur veuille se dire qu'aux hommes de bonne volonté décriés de leur vivant et diffamés même après leur mort, pour ceux, enfin, à qui ne s'est point appliqué le exstînctus amabitur idem d'Horace, la postérité charitable doit, un jour ou l'autre, une compensation.

Voici ce morceau :

« ... Je vois encore son pâle visaye et ses traits fati- {jués... J'admirais la netteté de ses vues, la hauteur de ses idées, la variété de ses connaissances, la fermeté de son libéralisme, étranjjer à tout esprit de caste ou de coterie comme à tout esprit d'utopie...

« ... Il avait toutes les qualités et tons les dons de

(i) Journal des Débats, 17 octobre 1905.

l'homme public; il avait l'intelligence, le caractère (1), l'ascendant —

u Une des couronnes déposées au pied de son cercueil par les étudiants porte cette inscription : a Au défenseur du droit, au champion de la liberté, tombé sur le champ de bataille. '> — Ces mots ne font que lui rendre justice. Il était la plus noble incarnation du libéralisme ; et tous, sans distinction de race ou de religion, eussent pu également compter sur son amour de la liberté et son respect du droit.

u .... Puissent les funérailles que vont lui faire la jeunesse et le peuple être pour son pays un gage d'union et de paix! Puissent ses amis, qui, selon la coutume, vont porter sur leurs épaules son cercueil à sa dernière demeure, toujours s'inspirer de ses exemples et de son large esprit de liberté et de modération ! »

(1) Le caractère? Ici le point d interrogation s'impose; ou plutôt, l'on est obligé de secouer la tête; neti, Benjamin Constant, si merveilleusement doué à tant d'égards, ne possédait pas l'âme fortement trempée, le cœur toujours conscient et résolu qui vibre dans la poitrine de tous les vrais conducteurs du peuple. Il pouvait éclairer, échauffer, animer la foule; la guider, non.

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