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CHAPITRE II

Carter et foi de Du Plan

Afin de jeter les premiers fondements de la discipline et de prendre les premières mesures contre les Inspirés, Court réunit le 21 août 1715 les quelques prédicants que comptaient encore les Cévennes et le Bas Languedoc et fit décréter « que, selon l’ordre de saint Paul, il serait défendu aux femmes de prècher à l'avenir; qu’il serait ordonné de s’en tenir uniquement à l'Ecriture sainte comme à la seule règle de la foi, et qu’en conséquence l’on rejetterait toutes les prétendues révélations, et qu'on les rejetterait, non seulement parce qu’elles n'avaient aucun fondement dans l’Ecriture, mais encore à cause des grands abus qu’elles avaient produits ! ».

Au lendemain de ce synode, Court rencontra celui qui devait être son collaborateur le plus éminent et son ami le plus dévoué : nous voulons dire Benjamin du Plan.

Benjamin de Ribot, seigneur du Caila et du Plan, naquit le 13 mars 1688, au château de la Favède, situé non loin d’Alais. Comme toutes les familles riches et puissantes, sa famille appartenait probablement à la classe des nouveaux convertis. Nous avons peu de renseignements sur sa Jeunesse. En 1710, il fit connaissance des prédicateurs sous la croix et résolut d'abandonner son emploi dans les troupes pour se « vouer uniquement au soutien et à la propagation de la religion protestante. » Il fut donc de bonne heure du nombre de ces hommes pieux qui, inaccessibles à la peur et à la

faiblesse, gardaient pures et intactes au fond du cœur les

! Hugues, Synodes du désert, t. I, p-2-

20e BENJAMIN DU PLAN

vieilles croyances de leurs pères. Ces prédicateurs, vieux prophètes camisards ou prophétesses, dont il était devenu, malgré ses parents, un des auditeurs les plus assidus, avaient provoqué par leurs discours un trouble salutaire dans l'âme naïve du jeune homme, en évoquant dans son imagination ardente les scènes tragiques qu'il avait dû voir dans son enfance. Ayant une fois parlé dans une de ces réunions clandestines avec beaucoup de facilité et d’onction, il se rendit au désir de ses auditeurs et devint leur pasteur.

Cette décision impliquait le sacrifice de tous Les biens et honneurs temporels qu'il était en droit d'espérer : brillante alliance, richesses, rang élevé et puissance, commerce avec la noblesse, et le sacrifice des affections paternelles, de tous le plus grand. Mais Dieu lui avait « fait la grâce de préférer les opprobres de Jésus-Christ aux richesses et aux honneurs de ce monde. »

Dès lors, sans s’arrèter aux dangers auxquels l’exposait sa position sociale, ilse consacra tout entier au bien de ses coreligionnaires, remplissant ses fonctions avec un zèle au dessus de toute expression. Il organisa à Alais une petite Eglise, prêcha dans les villages environnants, consola les malades et les afiligés, prit soin des pauvres et visita les prisonniers

Sa conduite, son caractère commandaient le respect. Il

n’entreprenait jamais rien sans implorer auparavant le secours de Dieu; et, quand il faisait du bien, il lui en rapportait toute la gloire. En lui les vertus chrétiennes se trouvaient réunies aux plus brillantes qualités extérieures. «Il a, disait Court en faisant son apologie, de la naissance, de l'éducation: il est d'un génie élevé, d’un esprit solide, d’un sens rassis. Il parle bien, il écrit mieux. Toutes ces qualités sont heureusement accompagnées en lui d’un naturel docile, de beaucoup de piété, de sagesse, et d’un zèle au-dessus de toute expres-

sion !. » D'une piété profonde, il donna | jusqu'à la fin de sa

! Gourt, cité par Bonnefon. Lettre du 26 avril 1726, p. 165.

vie des preuves constantes de sa charité, de sa bonté, de son humilité. Rien ne le préoccupait autant que le sort malheureux des prisonniers et des galériens ; rien de ce qui concernait les Eglises ne lui était étranger; il les servait gratuitement. « J'aimerais mieux, disait-il, verser mon sang Jusqu'à la dernière goutte, que de sucer inutilement la substance des membres de mon Sauveur !. » Chassé de France, il ne les oublia jamais, non plus que sa patrie, d’ailleurs, qu’il aimait bien tendrement. Il dit à ce sujet : « N'oublions surtout jamais notre chère et misérable patrie; disons d'elle ce que le prophète disait de la ville capitale : Si je t’oublie, Jérusalem, que ma dextre s’oublie ! Fussions-nous aussi élevés et à notre

aise dans les pays étrangers que Daniel ou Néhémie, gémis-

sons et prions à cause de la délivrance de nos sanctuaires?. » Il ne pouvait y avoir en lui de place pour les mauvais sentiments. Il pardonnait et oubliait les injures et les calomnies de ses adversaires et de ses délateurs. « La charité, écrit-il à Court, m'engage à taire le nom et à pardonner les personnes qui ont voulu rendre ma personne suspecte de fanatisme et mon ministère infructueux *, » et 1l recommandait à ses défenseurs d’user de charité envers ses ennemis. Il était ravi de pouvoir lui-même leur rendre service. Ses plus implacables adversaires, Corteiz et Serces, reçurent des témoignages de sa sympathie. Mais il avait un trop vif sentiment du péché pour tirer vanité de ses bienfaits. «J'ai mes défauts et mes faiblesses, de mème que les autres hommes, » avouait-il, et il écrivait à Court : « Je suis plus coupable que tous, parce que j'ai plus recu de lumières que la plupart de ceux qui habitent dans ce elimat, c’est pourquoi je m'humilierai non seulement devant Dieu mais devant les hommes. Je reconnais mon

néant et ma corruption #. »

1 Cité par Bonnefon. Lettre du 10 mai 1727, p. 169.

2 Mss. Court. Lettre du 1° janvier 1735.

3 Mss. Court. Lettre du 14 décembre 1725.

4 Cité par Bonnefon. Lettre à Court, juillet 1724; p. 83.

Le) [Sel

Cette douceur et cette patience n’excluaient pas en lui la fermeté et le courage, et malgré ses principes chrétiens, le gentilhomme conservait quelque chose des goûts de la noblesse. Ses « habitudes de dissipation » indisposaient le puritanisme genevois. Plusieurs fois, en effet, il mit à des loteries, à celles de Neuchâtel et de Genève en 1725, à celles d’Amsterdam et d'Utrecht en 1734. « Cela, disait il, n’est que pour me donner une espèce de comédie, car nous avons besoin de divertissement !. » Sa correspondance n’est que le reflet de son caractère. « On trouverait difficilement, écrit le biographe de Court, malgré les grossiers défauts de la forme, quelque chose de plus simple, de plus noble. Ce ne sont que des conseils, des exhortations, des appels, mais qui rappellent les épitres des Pères par l'énergie et par la tendresse ?. »

Si toutes ces nobles qualités lui ouvraient les cœurs, sa croyance aux Inspirés ne contribuait pas peu à augmenter son influence. Il pensait que Dieu avait répandu dans ce dernier temps des dons et des grâces très particulières de son Esprit sur plusieurs personnes de différents sexes, âges et conditions, pour, ranimer la foi qui était comme morte et rallumer le zèle qui était presque éteint. Dieu, disait-1l, peut et veut agir sur le cœur de l’homme tantôt médiatement, tantôt immédiatement. Dans le premier cas il se sert de quelque créature où moyen extérieur pour produire les effets ; dans le deuxième, sans intermédiaire, il éclaire l’entendement humain. « La plupart des chrétiens disent que Dieu a opéré autrefois sur les prophètes, sur les apôtres et sur plusieurs fidèles d’une manière extraordinaire et miraculeuse, mais qu'il n'opère plus de la même manière aujourd'hui. Je réponds qu’on a tort de confondre ensemble et de nier toutes

les opérations immédiates .. Il est bon de distinguer les opé-

! Manuscrits de Court, 14 septembre 1734.

? Hugues Histoire de la Restauration du Protestantisme, t. 1, p. 349,

rations immédiates qui sont extraordinaires et miraculeuses d'avec les opérations immédiates et ordinaires !. » Il disait que Dieu accordait quelquefois les premières à des méchants comme à un Balaam, au roi Saül, à Juda, à Caïphe. Mais les secondes, appelées ordinaires quoique le principe fût divin et surnaturel, Dieu les avait employées de tout temps, surtout en faveur des élus. Aussi sont-elles préférables. « Je dois dire, déclare Du Plan, que je crois que Dieu a voulu dans ce dernier temps renouveler quelques unes des opérations immédiates et extraordinaires pour rétablir l'Evangile dans les deux provinces de la France où il avait été presque aboli. C’est pourquoi il a choisi quantité de femmes, d’enfants, des hommes grossiers ou illétrés pour crier avec force contre les erreurs de l'Eglise romaine, pour censurer les vices, pour enseigner la vérité et pour exhorter à la vertu. Je ne doute pas, et plusieurs personnes sages et pieuses ne doutent pas non plus que moi, que Dieu n’opère sur l'esprit, sur le cœur et sur le corps de ces hommes, femmes et enfants faibles, ignorants et grossiers, d’une manière immédiate et extraordinaire? »

Il ne croyait cependant pas que tous ceux qui se disaient inspirés le fussent véritablement. Il reconnaissait au contraire qu'il y avait eu parmi eux de nombreux abus. «Je n'ignore pas, dit-il, le nombre prodigieux de fourbes, d'imposteurs, de fanatiques, de visionnaires qui, prétendant être inspirés du Saint-Esprit, ne débitaient que des folies, des extravagances, ou ne pensaient qu'a satisfaire leurs passions criminelles, d’ambition, d'orgueil, de haine, de vengeance, d’avarice ou d’impureté Ÿ. » II voulait bien que de ceux-là on punit les uns et qu'on soignât les autres, mais non qu'on condamnät et rejetât indifféremment tous les Inspirés. Scandalisé tout d'abord par tant de mensonges ou fourberies, il avait lui

même acquis la conviction, que Dieu s'était révélé et com-

1 Mss. de Court. Lettre de Du Plan au Synode, 15 avril 1726.

2 Jbidem.

3 Mss. de Court. Lettre de Du Plan, du 28 mai 1727. Voyez notre appendice,

muniqué à plusieurs d’une facon immédiate. Il en avait approuvé certains et condamné certains autres. Il tirait tout d’abord ses arguments de son expérience personnelle. Il avait vu et entendu bien souvent des choses surprenantes, inexplicables. Mais écoutons-le parler : « Il est juste de dire les raisons que j'ai de croire qu'il y a aujourd'hui de véritables Inspirés. J'en ai connu qui, sans étude, ont prononcé les choses magnifiques de Dieu d’un ton beaucoup plus touchant et d'un discours plus coulant que ceux qui ont étudié; leur doctrine était orthodoxe, leur vie pure, leur courage généreux, leurs prédictions véritables. Ces personnes ont sondé mon cœur, censuré mes vices ; elles m'ont exhorté à la vertu et m'ont prédit plusieurs choses que j'ai vu accomplir. Dieu s’en est servi pour me retirer du papisme où je serais plongé ; elles m'ont excité à lire les Ecritures et à m'unir avec mes frères du désert. elles m'ont fortifié et m'ont promis de la part de Dieu que mes ennemis ne mettraient point la main sur moi et que je pouvais passer par le feu et par l’eau sans rien craindre. ‘J'ai crwetpai éprouvé la fidélité des promesses de mon divin Sauveur !. »

IL serait donc injuste et ingrat, si, Dieu s’étant servi de quelques personnes qu'il avait honorées de ses grâces pour l'instruire et pour le sanctifier, il condamnait et rejetait indifféremment les vrais et les faux, les bons et les mauvais serviteurs ou servantes du Seigneur.

De plus, disait-il, comment ce qu'il ÿ a de plus ignorant, de plus grossier, de plus faible eùt-il pu ni mème osé combattre le papisme triomphant, si Dieu lui-même n'avait agi? Le midi de la France était dans la désolation, les temples étaient renversés, les pasteurs expulsés, les troupeaux dispersés, les fidèles découragés. © Il n’y avait que Dieu seul dans cette affreuse désolation qui pût ressusciter les deux témoins de la

vérité, et à la fin que toute la gloire lui fût rendue, il se sert de

l Cité par Boan:fon, Lettre de septembre 1723, p. 78.

be obx

ce qu'il y a de plus faible, de plus vil, et de plus grossier pour faire son œuvre !. »

. Le AE Enfin, selon lui, quantité de passa

ges de l’Ecriture, qu'il

considérait comme inspirée, mais non comme un moyen dont

Dieu se sert pour notre salut, enseignent ou supposent l’épération immédiate du Saint-Esprit, et il trouvait dans les révélations observées à toutes les époques de l’histoire une base à sa croyance.

Du Plan voyait dans l’infidélité de quelques uns la raison du mal que faisaient les Inspirés. Ceux qui parlaient par l'esprit, disait-il, n'avaient pas été fidèles à Dieu, ils l'avaient contristé en s’élevant par orgueil au lieu de rester humbles et l'esprit de Dieu s'était retiré d'eux. Les fidèles ne les avaient plus écoutés à cause de leurs scandales.

Sur cette croyance sincère, reposaient ses espérances. Il était assuré « que la chute de Babylone, le triomphe de œne de Jésus-Christ sur la terre n’arriveront

que par une effusion extraordinaire et générale de l'esprit de

Jérusalem, le ré

Dieu sur toute chair, c’est-a-dire sur tous les hommes de tout pays, de toute nation, de toute langue, de tout âge, de tout sexe, de toute condition?. Il ne rejetait pas dans un avenir bien lointain l’objet de ses espérances. « Attendons encore un peu, et nous verrons éclater par toute la terre les merveilles de la miséricorde de Dieu*. »

Antoine Court n'ignorait pas les sympathies de Du Plan pour les Inspirés. Il n’hésita cependant pas à lui faire connaitre son plan de réforme et les mesures qu'il venait de prendre avec ses amis contre les Inspirés et les femmes prédicantes. Le misérable état des Eglises et les désordres produits par quelques Inspirés n'avaient pas échappé au jeune gentilhomme. Aussi, comprenant l'importance du projet qui lui était com-

muniqué, promit-il à Court son concours dévoué. Il aurait

1 Mss. de Court. Lettre du 15 avril 1726.

2 Mss. de Court. Lettre du 15 avril 1726.

3 Mss. de Court. Lettre du 15 avril 1726.

probablement aimé qu'on sévit moins rigoureusement contre des gens dont il partageait les sentiments ; mais il n’était pas un sectaire et, faisant taire ses scrupules, il travailla avec zèle à l'établissement de l’ordre et de la discipline. Sa position devint par cela même des plus difficiles. Partageant, d’une part, les idées des pasteurs et des prédicants, et d'autre part accordant ses sympathies aux Inspirés, il eut à souffrir toute sa vie des uns et des autres. Maintes fois les premiers et quelques laïques peu tolérants l’accusèrent d'autoriser les visions, et les seconds le regardèrent comme un espion lorsqu'il se trouva dans leurs assemblées. S’il combattit avec la plus grande énergie, comme nous le verrons, les fourbes tels que les Vesson, les Huc Mazel, les Multipliants, il ne prit jamais directement part dans la lutte contre ceux en qui il avait confiance.

C'était néanmoins un grand succès pour Antoine Court d’avoir gagné à sa cause un homme dont le nom donnait de l'éclat au parti des fanatiques. Une grande amitié unit aussitôt ces deux jeunes gens qui consacraient leur vie à la même œuvre avec un bonheur égal. « Dieu en vous conservant me conserve non un frère ou un ami simplememt, mais un tendre frère, un fidèle ami, » écrivait Du Plan à Court lorsque celui-ci faillit être pris en 1725. Cependant Court, plus jeune que Du Plan de quelques années, « s’inclina sans peine devant l’autorité de cet homme qui avait pour lui le talent, la fortune, la piété. IL écouta ses recommandations, se confia en son expérience, et, comme leurs projets étaient les mêmes, il ne prit aucune détermination qu'il ne l’eût consulté, Du Plan de son côté l’encouragea, loua son ardeur, et s’employa tout entier à aplanir devant lui les difficultés. Et à vrai dire, dans cette grande œuvre de restauration religieuse entreprise par Antoine Court avec tant de vaillance et conduite avec tant de fermeté, il ne fallait rien moins que les chaleureuses exhortations de tels hommes, leur appui et leurs conseils pour réconforter sa volonté qui parfois défaillait devant des difficultés pour tout

autre insurmontables !. »

| Hugues. Histoire de la Restauration du Protestantisme, p. 55.

Nombreux furent ceux qui apprécièrent Du Plan et subirent sa salutaire influence. Les jeunes prédicants, sans le connaitre, s’adressèrent bien souvent à lui dans les circonstances difficiles et lui demandèrent son avis avant de rien entreprendre, Comme preuve de cette influence, nous pouvons dire que, sur ses conseils, on créa un fonds pour subvenir à des besoins extraordinaires, on fit des pensions aux vieux serviteurs de l'Eglise, on institua des jeûnes particuliers et des jeûnes généraux, on réunit enfin le premier synode national.

Mais ce qui fait surtout la gloire du gentilhomme d’Alais, et va maintenant nous occuper, c'est la mission de député général des Eglises sous la croix auprès des puissances protestantes, qu'il remplit avec tant de zèle et si heureusement, malgré de très grandes difiicultés.

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