‹ Benjamin du Plan, gentilhomme d'Alais, député général des synodes des églises réformées de France, 1688-1763Chapitre 116 sur 243 · CORTEIZ ACCUSE DU PLAN DANS LE SYNODE DE · texte numérisé non relu

CORTEIZ ACCUSE DU PLAN DANS LE SYNODE DE

occasion d'employer pour leur service les talents que Dieu m'a accordés. Lorsque j'arrivai à Genève, j'étais épuisé soit par les soins que je me suis donnés pendant la peste en faveur de l'Église d'Alais, soit par quelques courses dans la Vannage et dans les Cévennes, soit par des études forcées et mon voyage de Marseille et de Genève dans les plus grosses chaleurs, tout cela, joint ensemble, m'avait jeté dans une langueur qui ne me permettait pas de m'appliquer à l'étude ni de faire de voyage. Mais à présent que Dieu, par sa grâce, m'a redonné la santé, quoique je sois d'un tempérament fort délicat, je suis disposé, avec le secours de Dieu, à parcourir, s'il le faut, la terre et les mers en faveur de mes frères. C'est à vous à concourir avec moi dans un même but (1). »

Les explications de du Plan ne désarmèrent pas ses ennemis qui tramèrent contre lui une conspiration : tous se donnèrent rendez-vous au Synode général qui se réunit au Désert, le 26 avril 1726. A leur tête était Corteiz qui déjà avait saisi de l'affaire plusieurs colloques et en avait obtenu plusieurs délibérations hostiles au député; le but avoué de toutes ces menées était d'obtenir du Synode sa destitution. Antoine Court tint courageusement tête à l'orage.

Il lut une attestation de la vénérable Compagnie disculpant son ami, et une lettre de du Plan au Synode expliquant sa conduite {%. Incapable de se mesurer avec lui, Corteiz essaya d'emporter la délibération de haute lutte; il demanda que l'on mit aux voix le maintien ou la destitution du député, et chargea un jeune proposant de recueillir les suffi'ages. Un vole sans discussion préalable, c'était la destitution assurée

(1) N" 12, p. 111 (15 avril 1726).

(2) N" 12 (15 avril 1726).

de du Plan, car la majorité des esprits lui était défavorable. Court prévint cette manœuvre; il rappela an proposant (|u'il n'avait pas le droit de recueillir les suffrages. Corteiz irrité, arracha des mains du proposant la pluine et le papier et se mit en demeure de remplir lui-même loflice de scrutateur (l). Court l'arrêta et demanda la parole. Dans un discours, parfois d'une aduiiriible éloquence, il plaida avec chaleur la cause de son ami. Nous ne pouvons résister à faire connaître cette apologie qui honore autant celui qui l'a prononcée que celui (jui en fut l'objet.

« Faut-il, mes très-chers et très- honorés frères, faut-il que dans un si beau jour et au milieu d'une assemblée aussi vénérable et aussi religieuse que celle qui s'offre à mes yeux, faut-il que je me voie obligé de prendre en main la défense d'un homme dont la vie a été toujours religieuse, la piété exemplaire, le zèle fervent, et qui depuis très-longtemps a servi très-uiilement les Églises ? Quel démon peut-il être sorti des repaires infernales pour nous en donner la peine? Quel ennemi de notre bonheur et du bien général de nos Églises, s'est-il donc transformé en ami pour nous séduire et pour s'ouvrir l'accès vers nous, au préjudice d'un membre si digne de notre estime, de noti-e amour, si important et si nécessaire pour le bien général de i:os Églises?

« Mais voyons, quel est ce crime qui fait tant de bruit ? L'accuse ton d'avoir volé, pillé les Églises ? Non, ce n'est pas cela. L'accuse-t-on d'avoir eu dans sa jeunesse la faiblesse d'embras,:er la religion romaine? Non, car outre qu'on sait qu'il eut la force de s'en relever, on comprend sans peine que la Providence ne permit en quelque sorte que cette étoile s'obscurcit pour quelque temps, que pour la faire briller

(1) N" 7, t. III, p. 233 (20 juin 1727).

ensuite avec plus d'éclat dans le firinamenl de nos Églises. L'accuse-l-on d'avoir aimé dans sa jeunesse le service des armes, le métier de la guerre? tNon, car outre fjae c'est une inclination naturelle et presque générale chez tous les jeunes gens et surtout dans ceux qu'on cite de naissance, chacun sait qae la religion ne condamna jamais cette inclination, du moins dans son iégititîve usage et que lorsque des soldats parurent à Jean-Baptiste, cet homme, plus que prophète, ne leur dit pas de quitter la profession des armes, le métier de la guerre, mais de ne faire point de concussions, de se contenter de leurs gages. Chacun sait encore que ce jeune guerrier ne s'exerça, pour ainsi dire, dans les armes que pour en devenir plus intrépide, plus ferme et plus courageux dans les milices du Seigneur, plus laborieux et plus pénible dans les travaux de l'Église. L'accuse-t-on d'avoir ..imé les plaisirs ? Non, car hélas ! qui est l'innocent parmi nous qui jettera le premier la pierre, et qui ne sait que la piété, l'amour de Dieu, celui du prochain, l'honneur de la religion, la propagation de l'Evangile, ont fait toujours ses plus douces et ses plus délectables délices ? L'accuse-t-on d'avoir prodigué les pensions qu'on lui a annexées? Non, car outre qu'on fut assez indolent pour laisser écouler six mois après l'avoir nommé député sans lui en assigner aucune, et ce qui est le comble de ri:ijustice, assez ingrats ou méchants pour lui dénier celle qui lui a été solennellement adjugée, qui ne sait qu'il n'épargna jamais son superflu et quelquefois même son nécessaire pour l'entretien des prédicateurs dans un temps que tout le monde les abandonnait. Dis-moi donc, ô du Plan, quel est ton crime ? Ne serait-ce pns parce que tu as paru toujours trop empressé pour le service de l'Église? que tu as porté ton zèle jusqu'à l'excès pour lui procurer la paix après laquelle elle soUf>ire, du soulagement k ses membres misérables, du secours à ses membres souffreteux? Il en faut convenir, si c'est un crime d'avoir des nobles fureurs pour des sujets de cette importance, je n'ai pas de termes pour exprimer ton crime, et si on te trouve coupable.

je ne vois pas par quel endroit on puisse mieux, te prendre que par wlui 'jue j'exprime.

« Paraissez dooi;, accusateurs, et sans plus de renvois, et portez-nous vos plaiiiles et vos accusations. Vous nous dites que notre député est atteint de fanatisme, qu'il croit aux inspirés, qu'il a fait un voyage en Suisse pour en foujeuter les senlinienls et pour y alîi3nuir ceux, du parti, qu'il est incorrigible, qu'il méprise les conseils de ses meilleurs amis, qu'il déshonore par ses sentiments nos Églises. Voilà bien des accusalioas, sont-elles toutes vraies ? Ué ! dites-nous par grâce, qui êtes- vous qui le faites et par quelle autorité le faites vous? Deux questions dignes de cette assemblée. Eles-vous en partie ou en tout cet auguste sénat, plus vénérable que celui tant vanté de Tancienne Rome, qui siège dans la ville où notre député a établi son séjour? Ou bien, en partie ou en tout cette fameuse compagnie des pasteurs qui s'assemble dans la même ville une fois la semaine pour régler les aiT.i ires ecclésiastiques? Ou agiijijjz-vons par l'ordre de ces compagnies ou du moins par celui de quelqu'un des membres qui les composent, car il faut nécessairement être l'un ou l'autre pour mériter la confiance de celte assemblée? Ou n'êtes vous que quelque particulier qui, sans autorité et sans aveu, poussé seulement par un esprit mélancolique, crédule ou méchant, ou bien d'un zèle imprudent et outré, avez ainsi formé vos plaintes et vos accusations? Si vous n'êtes que ces derniers, si de pareils motifs ont mù votre plume, s'ils ont fait parler votre langue, souffrez que cette assemblée n'ajoute aucune foi à vos plaintes. Vous le savez, chers frères et très illustres confrères, ceux qui ont sévi contre notre député sont de ce dernier caractère. Je veux qu'un mauvais principe ne leur ai pas servi de mobile. Il est pourtant vrai de dire qu'ils n'ont pas assez de relief pour mériter votre confiance. Quoi ! sur le simple témoignage d'un savetier, d'un conteur de nouvelles, démettre notre député, le dépouiller des attestations que nous lui avons solennellement données ! Quelle légèreté ! quel étourdissement !

t n est atteint da fanatisme, nous dit-on. Mois savez- vous ce que c'est que le fanatisme ? Un fanatique, c'esl un homme malade d'esprit, agité de manies ou de mélancolie, qui ne parle que de visions, que d'extase, que de ravissement, qui se persuade d'être prophète et de faire des miracles. Esi-ce là le caractère de notre député 1 ÎN'a-t-on pas toujours connu en lui un esprit solide, un jugement sain, un raisonnement juste ? L'a-t-on jamais ouï parler d'extases, de visions, de ravissements ? S'est-il jamais vanté d'être prophète, de faire des miracles ? Discours publics et particuliers qui êtes sortis si souvent de sa pieuse bouche; savantes et judicieuses lettres, enfants de ses peines, productions de son génie, excellents firuits de sa plume ; savants et renommés pjersonnages qui faites maintenant la douceur de sa vie et qui êtes les témoins oculaires de sa conduite ; disputes, combats, assauts qu'il livra tant de fois aux fanatiques; vous, mes frères, qui lavez connu, qui l'avez fréquenté, et vous, ses ennemis nièines, venez et déposez en faveur de la \érité! Venez et confondez-nous si nous n'accusons juste.

€ 11 croit aux Inspirés, dit-on. C'est une affaire qui mérite quelque discussion. Persuadé de la fécondité de l'Esprit divin et de la divine grâce du Seigneur, il a cru et il croit encore que Dieu, dans ces derniers temps, a répandu de son Esprit d'une manière immédiate sur certaines personnes, desquelles il prétend en connaître quelqu'une; mais a-l-il jamais cru ou croit-il à tous ceux qui se sont vantés d'être prophètes? Aa contraire, combien de fois ne Favons-nous pas vu aux prises avec eux? ÎN'est-ce pas, après Dieu, n'est-ce pas à lui que nous devons la défaite de quelqu'un qui avait séduit partie de nos peuples ? N'est-ce pas lui qui détacha de la cabale de Vesson les principaux appuis? N'est-ce pas lui qui écrivait fortemeat contre l'insensée troupe de Montpellier? Et n'est-ce pas à l'occasion des lettres écrites de sa main, qu'on trouva cette ttoupe insensée quand on se saisit d'elle, que nous devons s» fuite et son exil hors de la ville de sa naissance ?

< Il fréquente les Inspirés, dit-on, A la mienne volonté, il serait mieux, qu'il ne le fit pas puisque cela scandalise les infirmes et choque avec tant de roideur les esprits contredisants : peu éclairés; mais enfin, que fait-il en cela que l'Écriture n'approuve? Il examine les esprits, et saint Jjan ne nous le recommande-t-il pas? Il éprouve toutes choses et saint Paul ne nous y exhorte-t-il pas? Il ne méprise point ce qu'il prend pour des propliéties et voudriez-vous qu'il le fit après la défense de saint Paul? Mais, dites- vous, quand l'apôtre ordonne de ne mépriser point les prophéties, il n'entend par là que celles qui le sont en effet, mais dans cette occasion on en prend de fausses pour de véritables. Cola peut être vrai : mais notre député ne le croit pas ainsi. Il peut se tromper, mais il ne croit pas le faire; son erreur, dans ce cas, est un fruit de son jugement, mais non point celui de sa voloii'é. Afin de lui faire quitter cette erreur, il ne s'agit point de forcer sa volonté, mais d'éclairer son entendement; on n'arrache pas les sentiments de l'esprit d'une manière despotique et magistrale. Il faut prouver qu'on se trompe, avant que d'exiger que l'on change d'idées et de sentiments; si on n'est pas capable de convaincre, il ne faut pas trouver mauvais qu'on persévère; voir un homme ébranlé a\ant que de l'avoir convaincu, c'est un effet de la faiblesse tt une action digne de notre colère ou de notre pitié ; voir, au contraire, une personne ferme et résolue dans des sentiments qui lui paraissent fondés sur nos Saintes-Ecritures, malgré tout ce qu'on peut lui dire ou faire contre lui, est un effet de sa sagesse et une action digne de notre admiration et de nos louanges.

« Mais ce sentiment, dira-t-on, n'est pas supportable dans la personne de notre député. Si ce sentiment est contraire aux principes de la religion réformée; si l'erreur de croire qu'il y a aujourd'hui de bonnes prophéties est une erreur capitale ; si elle fait faire h notre dépulé des démarches contraires aux maximes de notre sainte religion; si, pour ce qu'il prend poui' des prophéties, il cesse de fréquenter les saintes assemblées,

d'assister aux prédications, de participer aux sacrements; si cette erreur le conJuit jusiues à rompre avec la communion des fidèles; s'il l'oblige à faire secte à part, je Tavoue, notre tolérance, outre le crime, sérail la dernière dps folies. On me verrait crier contre l'indolence, la stupidité, la bêtise. Je serais le premier à lui arracher des mains dos attestations qui ne sont destinées et qui de droit n'appartiennent qu'à un des membres des plus rigides et des plus fidèles observateurs des cérémonies de notre sainte religion. Mais qui a jamais osé dire et qui osera jamais soutenir que, supposé que noire député soit dans l'erreur, son erreur l'a conduit à de pareilles conséquences ? Ne sommes-nous pas, au contraire, tous témoins (jue son zèle pour les assemblées, pour la prédication, pour la parlicipation aux sacrements ont été toujours d'un genre singulier et, s'il est permis de tout dire, d'un ordre éminent? i\e l'avons-nous pas vu trolter, courir, se donner des soins infatigables de jour, de nuit, pour rétablir la paix dans l'Église lorsqu'elle a été troublée par des brouillons ou pour ramener dans son sein les malheureux enfants qui avaient déchiré par leurs sectes ses chastes entrailles et ne savons-nous pas tous très-certainement que dans le pays où il est, il est toujours le premier à fréquenter les exercices de religion ?

« Mais je vous entends, vous revenez à la charge, vous ne voudriez pas absolument qu'il eut aucune fréquentation avec ceux qui se disent inspirés. Je l'ai dit, je le répète, je le voudrais mieux que vous, et plut à Dieu que nos vœux fussent accomplis ! Mais encore un coup sa conduite parait être autorisée par l'Écriture-Sainte. Il éprouve toutes choses pour retenir ce qui est bon; il examine les esprits pour reconnaître cem qni sont de Dieu. Que si dans cette conduite, il y a encore des choses qui blessent nos yeux trop sensibles, cherchons quelque remède à ce mal, voyons ce qu'il convient de faire; tâchons de rendre notre vue moins délicate et sans violenter la conscience de notre député ou sans vouloir disposer de ses sentiments d'une façon despotique, prescrivons-lui des règles poor

se conduire d'une manière à satisfaire les esprits raisonnables. Croyez-moi, ne nous chargeons pas de satisfaire ceux qui ne le sont pas; outre que le fardeau serait trop pesant, notre devoir nous en dispense.

« Mais quelle modification y a t-il à prendre, dira-t-on, avec un homme qui ne croil pas seulement aux Inspirés, qui ne se contente pas seulement de les fréquenter, mais qui va encore faire des voyages exprès pour fomenter le fanatisme et pour y affermir ceux du parti? C'est bientôt dit, mais où en sont les preuves ? Quels en sont les témoins ? Calomnie, fruit du démon, production infernale. Notre député, trop longtemps oisif, forme le dessein de faire un voyage en Suisse : des envieux ou des jaloux, ou tout au moins des indiscrets veulent entrer dans ses vues, pénétrer ses desseins, connaître ses intentions, au défaut de la pénétration substiluent la fantaisie, au manque de lumière placent leur imagination et sur un fondement de cette nature, bâtissent l'édifice de leur rêverie. Fanatiques euxmêmes, ils prennent des apparences qu'ils veulent ensuite nous donner pour des réalités; parce qu'ils se figurent que notre député n'est uniquement allé en Suisse que pour un tel dessein, se le persuadent à eux-mêmes et nous le veulent persuader à nous. Serons-nous assez crédules pour ajouter foi à de pareilles visions? A Dieu ne plaise I Et où serait notre jugement? Où serait notre sagesse ? Mes frères, voulez-vous savoir les véritables motifs du voyage de notre député ? Demandez-les à l'accueil favorable que lui firent et les corps politiques et les corps ecclésiastiques de certains cantons renommés et aux riches présents dont les accueils furent suivis, et vous apprendrez, par des preuves incontestables, que ses grandes vues, que son principal motif était d'attacher au parti de nos Églises de puissants amis et de leur procurer des secours considérables. Que si de pareils motifs doivent lui attirer notre disgrâce et mériter que nous le dépouillions du caractère de député dont nous l'avons revêtu solennellement, il en faut convenir, nous sommes d'étranges gens et qui voudra plus désormais s'employer à

notre serviœ? On a dit, il y a longtemps, qu'il aurait mieux valu être le pourceau d'Hérode que son fils, parce que ce tyran, suivant la maxime des juifs, épargnait les pourceaux dans le temps qu'il immola son fils à sa vengeance; disons de même que si les bienfaits de notre député doivent lui attirer notre disgrâce, il vaudrait mieux être condamné à nourrir des singes ou à apprivoiser des lions que de servir parmi nous en qualité de député.

( Il est incorrigible, dit-on, sur ses sentiments. Oui, sur des sentiments qu'il croit fondés sur la Parole de Dieu. — 11 méprise les conseils de ses meilleurs amis. — Calomnie ! qui ne sait avec moi le contraire? Qui ne sait qu'il en fait beaucoup de cas? Que s'il n'y défère pas certaines fois, c'est parce qu'U croit ea conscience ne pouvoir pas le faire ?

« Il nous déshonore par ses sentiments, dit-on. Que ceux qui tiennent ce langage doivent être sensibles à l'honneur! Qu'ils doivent être tendres ! Si les sentiments de notre député, comme nous l'avons déjà remarqué, l'engageaient dans de fausses démarches, s'ils l'obligeaient de faire des choses qui fussent contraires aux maximes de notre sainte religion, c'est tout ce qu'on pourrait dire; mais l'onl-ils engagé jamais à rien de semblable ? J'en atteste la conscience du plus obstiné. 11 croit qu'il y a de bons Inspirés, mais la religion nous enseigne-t-elle qu'il n'y en a point ? Il est vrai que saint Paul dit que les prophéties doivent être abolies et qu'il semble même au raisonnement de l'apôtre qu'elles l'étaient déjà de son temps ou tout au moins qu'elles étaient fort prochaines de leur fin. Je ne vous le cache pas, je suis dans ce sentiment et depuis longtemps dans celte pensée; mais, après tout, ce passage unique dans son espèce n'est pas assez expresse pour nous déterminer à croire que depuis la publication de l'Evangile jusqu'à la fin, il n'y aura plus de prophètes et je ne sache point que les théologiens de notre communion aient jamais combattu le sentiment de certaines gens qui croient que, s'il plaisait à Dieu, il pourrait encore envoyer des prophètes sans

qu'une telle mission fût contraire à la révélation; de sorte que I9 différence qu'il y aurait du sentiment de notre député à l'autre, consisterait en ce que notre député prétend qu'il y a de véritables inspirés et que les autres croient qu'il pourrait y en avoir, s'il plaisait à Dieu d'en envoyer. Pour nous, nous sommes dans une telle prévention que quand un ange du ciel viendrait, sous la figure d'un prophète même, pour nous annoncer les choses les plus importantes, nous refuserions nettement 4e l'écouter ; mais en serions-nous plus sage 7 Et ne serait-il pas mieux fait d'examiner si ce qu'il aurait à nous annoncer est l'Évangile ou une fable ? Nous sommes de terribles gens; nous voulons anéantir tout ce qui nous choque et peu s'en faut, qu'à l'exemple de quelques disciples du Seigneur, nous ne demandions que le feu du ciel descende et qu'il consume ceux qui ne veulent pas se conformer à nos idées et à nos sentiments. Mais est-ce là l'esprit de l'Évangile ? L'esprit de l'Évangile n'est-ce pas un esprit de support, de douceur et de cl^arité ?

€ Quand j'examine les Inspirés, j'en trouve de deux sortes : les uns sont fourbes volontaires, les autres sont des esprits malades qui, entêtés de devenir prophètes et soutenus dans ce désir par les prédictions d'autres prétendus prophètes, anticipent par leurs désirs l'accomplissement de la prédiction, s'imaginent ensuite d'être devenus prophètes et veulent le persuader aux autres. Les premiers sont dignes de ma colère et de mes poursuites; les seconds sont dignes de mes larmes, de mes conseils et de mes prières. Notre député croit qu'il y en a d'une troisième espèce, qu'il y en a de fort bons. Mais son sentiment blesse-t-il notre réputation? Déshonore-t-il nos Églises ? Si ceux qu'il estime tels, veulent introduire un nouveau culte dans la religion, comme certaines recluses du pays de Liège qui en introduisirent un dans l'Église romaine, il y a quelques siècles, crions-leur anathème. S'ils veulent souffler aux oreilles de nos peuples qu'il faut se défaire d'un tel et d'un tel, qu'on regarde pour ennemi, comme on dit que la

chose s'est pratiquée au commencement du siècle, crions encore anathème; poursuivons le fourbe comme séducteur. Si notre député entre dans de pareils systèmes, s'il adopte de pareils sentiments, s'il n'est le premier lui-même à crier contre l'imposture, j'y consens, dépouillons-le de son caractère, poursuivons-le par nos censures; mais s'il n'entre que dans des systèmes orthodoxes, s'il n'adopte pour ses sentiments que ceux qui lui paraissent conformes à l'Évangile ou du moins que l'Évangile ne combat pas; s'il n'écoute pour Inspirés que ceux qui lui parlent conformément à l'Évangile, cessons de crier qu'il nous déshonore. Ce qui nous déshonore, mes frères, c'est de tolérer le crime, c'est d'épargner certains pécheurs dignes des censures les plus sévères , c'est de nous relâcher dans l'exercice de la discipline; ce qui nous déshonore, c'est de négliger de secourir nos pauvres, de ne pourvoir pas aux besoins de nos confesseurs ; ce qui nous déshonore, c'est de tolérer dans les assemblées certaines voix élevées qui ne tendent qu'à brouiller nos affaires. Il faut imposer silence à ces montagnes sourcilleuses qui, semblables à celle de la fable, font le plus horrible de tous les tintamarres pour enfanter une souris ; ce qui nous déshonore, c'est d'avoir manqué à nos engagements, c'est d'avoir dénié jusques ici la plus juste de toutes les récompenses, c'est d'avoir refusé à notre député les sommes qui lui ont été solennellement promises ; ce qui nous déshonore, c'est d'avoir osé mettre en délibération, sur la simple voix d'un savetier ou de gens sans aveu, notre député, de le dépouiller du caractère dont il fut revêtu dans une assemblée semblable à celle-ci, et confirmé par une plus célèbre encore, t Oserons-nous nous persuader que ce que nous venons de dire soit suffisant pour justifier dans l'esprit de cette assemblée notre député ? Oui ; en soupçonnant le contraire, nous craindrions vous offenser trop sensiblement. Souffrez cependant, très-chers et très-vénérables frères, souffrez qu'à notre apologie nous ajoutions les motifs qui nous obligent indispensablement à maintenir notre député dans sa députalion.

t Premier motif: La nécessité d'un dépulé dins les pays étrangers. Cette nécessité est sensible; oa ne connaît dans ces pays-là que fort imparfaitement l'état de nos affaires et ce que nous sommes; nous avons besoin d'y avoir une personne de confiance, qui leur en fasse un portrait d'après nature; nous avons besoin d'y avoir une personne éclairée pour solliciter en faveur de nos Églises la protection dos puissances pnjlestantes et pour engager ces puissances à s'intéresser pour notre liberté auprès de notre auguste monarque. Voilà notre besoin, voilà notre premier motif.

« Second motif: Les qualités du sieur du Plan. Nous ne saurions mieux nous adresser qu'en la personne du sieur du Plan. Il a toutes les qualités requises à cet emploi. Il a les qualités intérieures et extérieures; il a de la naissance, de l'éducation; il est d'un génie élevé, d'un esprit solide, d'un sens rassis. II parle bien, il écrit mieux. Toutes ces qualités sont heureusement accompagnées en lui d'un naturel docile, de beaucoup de piété, de sagesse et d'un zèle au-dessus de toutes expressions; pressant motif.

« Troisième motif: La justice de nos engagements, la fidélité de nos promesses. Nous ne saurions dépouiller notre frère de la qualité de député sans violer la justice, sans rompre nos promesses.

« Quatrième motif : Notre propre honneur. Dépouiller notre député de son caractère, marquerait notre ignorance ou notre légèreté : notre ignorance, parce que ce ne pourrait qu'être une preuve que nous ne sommes pas capables de faire un juste choix, et que notre étourdissement est si extrême qu'il nous fait si tôt recevoir ou rejeter un homme indigne qu'un sujet accompli. Notre légèreté, car supposez que notre choix fût légitime, notre changement ne pourrait être qu'une marque de notre faiblesse et ne pourrait que faire sonner fort haut que nous ne sommes pas capables de nous maintenir dans un juste choix; tellement que, de quelque côté que nous fussions envisagés, nous ne pourrions qu'être tournés en ridicule et nous

n'aurions pas à nous plaindre si, en parlant de nous, on disait "• Voilà des ignorants ou des volages.

c Je pourrais faire un cinquième motif de notre intérêt; car si nous étions capables d'en agir de même avec notre député, qui voudrait plus s'employer pour nous?

« J'en pourrais faire un sixième des avantages qu'il nous a procurés et vous faire comprendre que de si heureux préludes doivent être de sûrs garants de ceux qui doivent suivre; mais je me hâte d'arriver au dernier motif.

€ Dernier motif: L'insuffisance de notre autorité quand bien même nous aurions été assez injustes d'avoir conçu le dessein de dépouiller notre député de son caractère et de passer audessus de toutes les raisons qui nous engagent à le maintenir. Nous ne l'aurions pu faire que du consentement unanime de toutes les Églises confédérées et dans un Synode national, car il n'aurait pas convenu que nous, qui ne faisons plus présentement qu'une partie des Églises confédérées, eussions entrepris de dépouiller, sans lenr participation, d'un caractère, un homme qu'elles ont toutes approuvé.

« Mais pourquoi insister ici si longtemps ? Ne vous vois-je pas déjà tous revenus de votre prévention ? Ne vois-je pas déjà toute cette assemblée prête à s'élancer pour donnar de nouveau les mains à notre député. Finissons donc ici son apologie. Cessons de presser les motifs, les pressants motifs qui nous engagent à le maintenir dans sa députa tion, eu attendant qu'il se prépare à la faire réussir. Voyons ce qu'il faut qu'il fasse; prions Dieu qu'il l'accompagne dans tous ses voyages, qu'il fasse tourner toutes nos délibérations à sa gloire et au bonheur de toutes nos chères Églises. Amen. Amen (4). » j

Après cet éloquent et véhément discours, l'assemblée se déclara convaincue et satisfaite; quelques amis prirent chaleureusement la défense du député

(1) N» 7, t. II, p. 453 (26 avrU 1726).

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