‹ Benjamin du Plan, gentilhomme d'Alais, député général des synodes des églises réformées de France, 1688-1763Chapitre 139 sur 243 · COURT SE PRÉOCCUPE DE SA FEMME · texte numérisé non relu

COURT SE PRÉOCCUPE DE SA FEMME

Maroger, si la sienne n'avait pas été internée au monastère de Lodéve. Ayez le courage de celte mesure : le succès n'est point douteux. Plus de pasteurs, plus de baptêmes, ni de mariages au Désert (1). »

Antoine Court s'était marié en 17*22, à son retour de Genève, avec une jeune fille d'Uzès qu'il avait connue probablement dans ses courses missionnaires et qu'il aimait avec tendresse. On la nommait Eliennette Pages, mais lui et ses amis l'appelaient simplement Rachel. Elle avait quelque fortune, mais surtout une ferme piété. De ce mariage, Court avait eu deux filles. Du Plan était le parrain de la seconde, qu'il appelait sa bénonisse. Dès il'Io, Court se préoccupait déjà de préparer, au besoin, à sa femme un refuge à l'étranger.

« Je suis surpris, écrivait-il à du Plan, que vous ne me parliez pas de ma Rachel. Cherchez vite le petit billet inclus dans ma précédente; lisez-le avec attention et mandez-moi incessamment voire sentiment au sujet de cette chère enfant ; tous les moments sont précieux. Il n'y a pourtant rien de nouveau; elle jouit d'une parfaite tranquillité, grâce à tes miséricordes, ô mon Dieu, mais il faut penser aux suites. Si le billet était perdu, il faut se souvenir que c'est pour savoir comment on pourrait assurer quelque somme dans le pays étranger, à Genève, où la petite pourra aller un jour; mais en attendant, on y voudrait envoyer quelque argent (2). »

Du Plan lui répondait aussitôt :

f J'assure votre Rachel de mes respects et de mon amitié en la remerciant de son bon souvenir. Je vous prie qu'elle me

(1) Voir Bullet., t. VII, p. 39, la note d'un traître fournissant à l'Intendant des indications sur les ministres du Désert et leurs familles.

(2) N" 7, t. n, p. 311 (3 novembre 1725).

DU PLAN LE PRÉPAHE A s'eN SÉPARER 201

donne ou donnez-moi des nouvelles de ma filleule sans oublier pourtant sa chère petite sœur. Voyez à quoi je puis vous être utile dans ce pays; vous pouvez compter, s'il plaît à Dieu, que vous aurez toujours en moi un zélé et fidèle ami en tout ce qui dépendra de moi, et qu'il ne tiendra pas à moi que nous fassions revivre une amitié rare, savoir celle qui était entre David et Jonathan (1). »

Dans cette même lettre, du Plan, connaissant la tendresse d'Antoine Court pour sa femme, s'efforçait de le préparer à une séparation prochaine, en lui signalant les dangers qu'elle courait auprès de lui. Il savait la place qu'occupait Rachel dans son cœur et il craignait qu'elle ne devint pour lui une idole.

« Il n'y a point de communion, lui écrivait-il, entre Christ et le monde; il faut chasser le monde de nos âmes si nous voulons que Christ y habite par son Esprit. Rentrons dans nos âmes, cherchons, fouillons dans tous les replis de notre cœur pour voir s'il y a quelque idole cachée. Défions-nous de nos propres enfants, de nos propres pensées, de nos propres sentiments; notre Rachel, notre amour-propre cache souvent ses divinités sous des prétextes si plausibles que les Labans y sont trompés; disons souvent avec David : Sonde-moi, éprouvemoi, ô Éternel, et incline mon cœur à tes témoignages. Si nous examinons souvent nos cœurs, si nous persévérons à prier avec ardeur que Dieu nous accorde son Saint-Esprit, si nous faisons un bon usage des talents que nous avons déjà reçus, ne doutons pas que Dieu ne se communique de plus en plus à nos âmes ; Dieu nous transformera à son image par la vertu eflBcace de son Esprit. Il achèvera de dissiper les ténèbres de notre entendement, il arrachera de nos cœtirs toutes les racines du vice. Il nous embrasera du feu de son iimour; nous connaîtrons Dieu tel qu'il est autant qu'il peut et veut être connu

(1) N° 12, p. 123 (5 juin 1726).

202 c'est un sacrifice que l'évangile nous impose

sur la terre. Et cette connaissance claire et distincte de la divinité, jointe à son amour pur et ardent, seront pour nous des gages et des arrhes assurés de la possession de l'éternité bienheureuse. O éternité, ô éternité bienheureuse, que lu as de charmes pour les âmes pures, constantes, fidèles. Tous les travaux, toutes les misères, toutes les croix ne sont pas capables de ravir la paix, la joie qui habitent chez un vrai chrétien ; il n'y a pas de vrai chrétien qui ne puisse s'écrier avec saint Paul : Qui est-ce qui me séparera de l'amour de Christ? Sera-ce l'affliction, ou la misère, ou la persécution, ou la famine, ou la nudité, ou le péril, ou l'épée ? Au contraire, en toutes ces choses je suis plus que vainqueur par celui qui m'a aimé, car je suis assuré que ni la mort, ni la vie, ni les anges, ni les principautés, ni les puissances, ni les choses présentes, ni les choses à venir, ni la hauteur, ni la profondeur, ni aucune créature ne me pourra séparer de l'amour de Dieu en Jésus-Christ. Tâchons donc, faisons tous nos efforts pour allumer de plus en plus l'amour de Dieu dans nos âmes ; abstenons-nous, privons-nous de tout ce qui pourrait l'éteindre ou ralentir, fuyons les lieux, séparons-nous des personnes qui peuvent être des obstacles aux communications de la grâce. Dieu est jaloux de sa gloire ; il demande notre cœur et il le veut posséder sans partage ; s'il permet, s'il veut que nous aimions quelque autre chose que lui, il veut que nous l'aimions infiniment moins que lui, pour l'amour de lui et selon les règles qu'il nous a données dans sa Parole. Lorsque quelque créature est un obstacle, il faut s'en séparer ; il faut se priver des douceurs que cette créature nous pourrait procurer quelque légitime et raisonnable que notre union nous parut dans d'autres circonstances que celles où nous nous trouvons.

€ Je ne doute pas, mon cher ami, que mon discours, qni regarde en général tous les chrétiens, ne s'adresse à vous maintenant en particulier. Je vous avoue que je crains pour votre Rachel et pour ses enfants; je serais d'avis, pour l'amour de vous et de ces chers objets de votre tendresse, de prendre

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