LES ÉGLISES MURMURENT DE SON ABSENCE
Les jours, les mois s'écoulaient; les Églises, étonnées de l'absence prolongée de leur pasteur, commençaient à se plaindre et à murmurer.
Le l'i'juin, du Plan lui écrivit de nouveau à l'occasion d'une maladie de Rachel :
€ Je prie Dieu, monsieur et cher ami, qu'il redonne la santé à votre chère Rachel, mais surtout je le prie qu'il lui donne toutes les disposi lions agréables à ses yeux. Je ne doute pas que cette maladie ne soit envoyée pour vous détacher l'un et l'autre de la créature, pour vous dévouer au Créateur. Dieu qui connaît tout ce qui se passe dans nos cœurs, emploie les moyens les plus propres et les plus efficaces pour nous rappeler à lui lorsque des affections trop tendres nous empêchent de suivre généreusement notre vocation.
« Je viens de recevoir une lettre de M. Corteiz qui m'exhorte fortement à ne vous point retenir davantage. Dieu sait ce qm en est et il ne me sera pas difficile de me justifier. Je vous ai envoyé à Dieu et a votre conscience et je vous y renvoyerai toujours. D'un côté, vos compagnons d'œuvre vous appellent et les Églises vous désirent, et de l'autre, une femme et des enfants vous retiennent; c'est à vous à voir, à examiner ce qui vous doit tenir le plus à cœur. Je crains bien que si vous préférez votre femme et vos enfants aux Églises, Dieu ne vous prive de cette femme et peut-être de ces enfants, pour vous faire sentir que celui qui aime quelque chose plus que lui, il le perdra; au lieu que s'il était prêt à le sacrifier, il le conservera. J'ai ouï dire plus d'une fois que M. Corteiz avait voulu quitter le service des Églises de France, mais qu'il ne s'en trouva pas bien. Je vous laisse faire vos réflexions là-dessus et je vous prie de ne consulter jamais la chair ni le sang sur ce sujet. Autrement vous prendrez un très- mauvais parti (i). »
Enfin, au mois d'août 1730, les Églises, émues d'une
(1) N» 12, p. 323 (l"juin 1730).
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si longue absence, que rien n'autorisait et n'expliquait^ mandèrent à leur ancien pasteur de revenir au milieu d'elles; celte longue lettre, où on lui rappelait sesengiigements, le besoin de son ministère, fut signée par tous les pasteurs et proposants de la province. Court n'écouta rien; sa détermination était inébranlable, il refusa de quitter Rarhel. On comprend que cette conduite irritât les Églises : celles-ci refusèrent aussitôt de lui rendre, malgré ses vives instances, les livres qu'il avait laissés en France. Dès lors. Du Plan n'hésita plus à lui dire franchement sa pensée :
« Je suis persuadé, Monsieur et cher ami, de vos bonnes intentions et de votre charité, mais je vous avoue que je crains, de même que plusieurs autres, que votre zèle ne s'éteigne et que votre charité ne se refroidisse insensiblement et, qu'oubliant les devoirs de voire vocation. Dieu ne retire son Esprit de dessus vous et ne donne votre couronne à quelque autre.
« M. S. m'a écrit qu'on craignait à Zurich que le repos de la Suisse ne fit le même effet sur vous que les délices de Capoue sur Annibal. Quoique cet exemple soit parlant, j'aime mieux vous mettre devant les yeux les exemples de Samson, dé David et de Salomon ; vous savez que la force du premier, la piété du second et la sagesse du troisième se laissèrent corrompre par les femmes. C'est en vain que vous m'allégueriez que vous donnez votre amour à une femme légitime, puisqu'il n'y a rien de légitime lorsqu'on oublie son devoir et qu'on préfère la créature au Créateur. L'amour d'Abraham pour son fds Isaac était aussi légitime que celui que vous devez avoir pour votre Rachel; il est certain pourtant que si Abraham avait refusé de le lui sacrifier lorsque Dieu lui commanda, il se serait rendu indigne de l'amour de Dieu. Voici donc toute la diflSculté, savoir si Dieu vous appelle à rentrer en France pour aller consoler et fortifier vos frères qui sont
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dans l'afOiction et en danger de succomber. Il ne m'a pas para que vous croyiez aux révélations extraordinaires; vous vous êtes moqué de celles de notre temps et vous pensez sans doute qu'elles ne sont pas nécessaires, attendu qu'il suDBl que Diea vous ait orné de talents et qu'il vous présente des occasions de les exercer pour regarder cela comme une vocation de la Providence. Avant que fussiez marié, vous n'avez pas tant cherché de façons pour quitter Marseille et aller prêcher en Languedoc sur une simple lettre de M. Corteiz. Peut-être que les lettres de tout un Synode et d'une multitude d'Églises qui vous désirent n'auront pas la même efficace. Di^u le sait, car je ne prétends pas Je juger de rien avant le temps ; je ne veux pas même vous conseiller de rentrer en France. Je m'en tiens et je m'en veux tenir à mon premier conseil qui est que vous devez consulter Dieu et votre conscience dans une affaire de cette nature. Je vous avoue que je souhaite avec ardeur l'édification de ces Églises et qu'il me semble, comme à quantité d'autres, que voire présence y serait très-utile; mais je suis persuadé que si Dieu aime ces Églises, il ne les abandonnera jamais et que, supposé que vous vinssiez à lAcher le pied, Dieu en suscitera plusieurs autres qui lui seront fidèles. En ce cas-là, vous seriez le seul à plaindre, et si je versais des larmes, ce ne serait que sur les misères d'un ami que j'ai chéri et que je chéris tendrement. Vous penserez sérieusement à toutes ces choses et je prierai cependant Dieu qu'il vous fasse la grâce de connaitie et d'exécuter sa volonté sans écouter ni la chair ni le sang, ni aucune créature, fùt-elle la plus accomplie de la terre, puisque les plus belles Rachels ne sont devant Dieu que des vers de terre, des sacs d'ordure et des cloaques d'infirmités et de misères. Quel aveuglement ! quelle honte ! quel crime ne serai l-ce donc pas si nous venions à abandonner les intérêts de Dieu de peur de leur déplaire ! Encore un coup, mon cher ami, je ne vous juge pas; je ne fais que vous donner des avis et vous représenter les choses; vous pouvez vous aveugler, vous endormir et périr, et nous sommes obligés de vous exhor-