NOUVELLE LETTRE DE DU PLAN
doyen pour recevoir les avis qui sont donnés à tout le corps, vous pouviez lui écrire votre volonté avec toutes les modifications qu'il vous aurait plu.
€ Vous dites qu'on vante la liberté, qu'on blâme la violence, mais qu'on n'oublie rien pour contraindre. Vous me faites souvenir d'une dame qui avait promis de faire du bien à nos Églises et qui me dit que je la tourmentais lorsque je la faisais souvenir de ses promesses; ainsi mourut la charitable dame. Vous avez ses bonnes intentions, vous témoignez un amour ardent pour nos Églises qui soupirent après vous, et qui sont dans des circonstances où votre présence paraît très-nécessaire, et vous ne daignez point leur répondre pour les satisfaire ni pour leur donner quelque consolation. Voilà pourtant déjà quinze mois ou plus d'écoulés depuis votre départ de ce pays. Il faut que vous aimiez terriblement les longs examens pour consulter certaines choses ; encore un peu de ployement de bras et nous déciderons la chose. A Dieu ne plaise que je vous veuille contraindre ni forcer d'entrer en France! Je vous ai envoyé à Dieu et à votre conscience pour suivre votre vocation, mais je ne pouvais moins faire que de œ'acquitter des ordres des Synodes qui m'ont choisi pour leur député et vous donner en même temps avis de ce qui se dit et passe sur votre compte.
« Quoique vous ne vous conduisiez pas par des exemples, la Providence peut bien vous en mettre devant les yeux, ou pour vous encourager ou pour vous faire honte selon que vous serez fidèle ou paresseux à suivre votre vocation. Vous avez reçu plus de talents que ces deux Messieurs (1 ) qui se dévouent au service de nos Églises, et vous êtes d'un âge et d'un tempérament plus vigoureux; la différence est que l'un ne s'est pas voulu embarrasser de femme et que l'autre n'est pas si attaché à sa Rachel que vous; vous n'empêcherez pas de penser et de dire ces choses et peut-être même que votre Rachel ne
(1) Roux et Corteiz.
COURT s'obstine A RESTER EN SUISSE 211
fut pas un motif inutile dont la Providence se servit pour vous faire rentrer en France lorsque feu M. Pictetvous voulait retenir. Du moins votre long séjour auprès d'elle malgré les vœux des Églises le fait soupçonner.
a Je crois bien que Dieu vous appela pour servir nos Églises et qu'il vous fit surmonter les obstacles qui s'y opposaient; mais plusieurs autres ont servi et souffert plus longtemps que vous et la Providence n'a pas attendu à l'autre monde pour vous récompenser de vos travaux. Il y a une infinité de personnes qui ont sacrifié et souffert pi us que vous pour des intérêts infiniments plus petits. Je ne veux pas pour cela diminuer votre mérite, ni la récompense que Dieu vous prépare. Je voudrais, au contraire, de tout mon cœur, que votre mérite augmentât aussi bien que la gloire que Dieu prépare à ceux qui le servent fidèlement. Dieu vous appelle; si vous faites la sourde oreille, toutes vos justices et vos services précédents ne vous serviront de rien, car il n'y a que ceux qui sont fidèles jusqu'à la fin qui seront sauvés. Souvenez-vous, au moins, que je vous renvoie toujours à Dieu et à votre conscience.
« Je ne réponds de rien quelque parti que vous preniez et quoi qu'il vous arrive. Je ne fais que représenter les choses ; ma vocation m'y oblige; traitez-moi d'indiscret, d'importun, de cavalier, de dragon, si vous voulez. Il faut que je m'acquitte de ce que je crois de mon devoir. Je suis bien aise d'ajouter que, quoiqu'il semble que votre personne soit très-utile aux Eglises, si vous refusez d'y aller, Dieu a une infinité d'autres moyens pour les instruire et consoler, et si vous y allez par contrainte ou par des mauvais motifs, vous y périrez sans fruit, à moins que]:Dieu ne fasse éclater sa miséricorde infinie en votre faveur, d'une manière toute particulière (l). »
Il fallut en prendre son parti, Court était perdu, comme pasteur, pour l'Église de France.
(1) N" 12, p. 381 (décembre 1730).