‹ Benjamin du Plan, gentilhomme d'Alais, député général des synodes des églises réformées de France, 1688-1763Chapitre 203 sur 243 · PAUL RABAUT ET LE MARQUIS DE PAULMY · texte numérisé non relu

PAUL RABAUT ET LE MARQUIS DE PAULMY

dans l'obéissance. L'autorité militaire de son côté arrêta les poursuites et l'ordre fut rétabli partout.

Ces événements correspondirent avec l'arrivée du duc de Richelieu en Languedoc; il y venait reprendre le commandement militaire. Le nouveau commandant inaugura une période de tolérance. Quelle en pouvait être la cause? Les protestants l'attribuèrent à l'influence du marquis de Paulmy qui visitait en ce moment le Languedoc et qui était envoyé, disait-on, pour connaître la situation de cette importante Province. On se faisait illusion sur le but de ce voyage; Paulmy ne faisait qu'une tournée militaire dans les provinces du Midi. Il venait inspecter tous les travaux de défense situés sur la ligne du Rhône et du Var. Un incident dramatiijue marqua son voyage et dut vivement l'impressionner. Le marquis venait d'arriver à Nimes presqu'au lendemain des tentatives d'assassinat; le pays était en émoi. Paulmy étonné, manifesta le désir de lire un mémoire de la situation écrit par les protestants eux-mêmes. Une nuit qu'il quittait Nimes, se rendant à Montpellier, sa berline fut arrêtée par quelques cavaliers; un homme s'approcha de la portière avec une contenance respectueuse. « Je suis Paul Rabaut, » dit-il, et il lui remit un long mémoire sur lequel il suppliait le marquis de jeter les yeux. Touché de tant de courage et de confiance, le soldat se découvrit devant le pasteur, accepta le mémoire et promit de le remettre au roi. Peu après, les poursuites cessèrent. Les protestants attribuèrent ces effets à l'influence du marquis de Paulmy à la cour. Hélasl il n'en était rien; la vraie cause de cette tolérance n'était ni la pitié, ni la clémence, mais l'impossibilité où la cour était « par le défaut de

troupes, de faire respecter la régie et de puuir ceux qui s'en écarterait (1). » La persécution durait depuis sept ans; ce fui la plus longue et la plus terrible qu'ait essuyé le protestantisme français. Le répit, fut de courte durée; il ne dura qu'un an. Les religionnaires en profilèrent pour s'organiser de nouveau.

Laissons maintenant la parole aux victimes et écoutons l'écho plaintif de leurs douleurs dans la correspondance qu'ils entretenaient avec du Plan à l'étranger.

LETTRE DE CORTEIZ (1730)

« Haul-Languedoc, 18 mai 1750.

« Monsieur et cher frère,

« J'ai reçu votre pieuse lettre, en date du 9 avril dernier de

la présente année, qui m'a fait un véritable plaisir Depuis

votre absence nos Églises se sont considérablement accrues et augmentées ; on les a divisées en provinces qui ont chacune à peu près leur consistance de pays qu'elles avaient avant la révocation de l'Édit de Nantes. Ces provinces ont aussi chacune leurs pasteurs qui leur sont affectés, des colloques, synodes et consistoires et l'on suit exactement, selon que les circonstances du temps peuvent le permettre, la discipline et règlement de nos pères. Elles sont actuellement huit en nombre, savoir : la Province du Dauphiné, celle du Vivarais, celle des Basses- Cévennes et celle des Hautes-Cévennes, celle du Bas-Languedoc et celle du Haut-Languedoc, Haute-Guyenne et le Comté de Foix, celle du Haut et Bas-Poitou et Saintonge et enfin celle de Normandie.

« Dans le Dauphiné, la persécution y a soufflé ces dernières aimées avec beaucoup de véhémence et fait de grands ravages ;

(1) Histoire de l'Église de Montpellier, par M. Corbière. Pièces justificatives, n° 41 (novembre 1751).

mais, béni soit Dieu, j'ai appris qu'elle commençait de s'apaiser

« Pour ce qui est du Vivarais, vous avez sans doute appris les fâcheuses affaires qu'il arriva à l'occasion de la prise de feu M. Désubas, dont le martyre qu'il a souffert avec une constance et une fermeté digne des premiers siècles, a extrêmement édifié les fidèles; mais, grâces immortelles soient rendues à Dieu, ces fâcheuses affaires ne furent pas de longue durée; bientôt les assemblées, baptêmes et mariages y reprirent bon train, qui s'est soutenu en augmentant, même jusqu'à aujourd'hui

a Dans les Hautes et Basses-Cévennes et dans le Bas-Languedoc, les affaires y sont encore sur un beaucoup 'meilleur état. Presque tout ce qu'il y a de protestants y professent ouvertement leur religion sans en être inquiétés, se rendant assidûment aux assemblées qui y sont fréquentes, qui se tiennent en plein jour, non loin des bourgs, villes et villages, soit en y faisant baptiser leurs enfants et bénir leurs mariages

« Dans le Haut-Languedoc, il se fait beaucoup de baptêmes et de mariages et d'assemblées nombreuses, mais il y a ceci de fâcheux, c'est qu'elles se font de nuit et que, jusqu'ici, elles ont été suivies d'onéreuses et accablantes amendes et qu'il y a un certain nombre de protestants que nous n'avons pu porter encore à professer leur religion à tout égard

« Dans la Haute-Guyenne, sur la fin de 4744 et au commencement de 1745, il se fit de très-nombreuses assemblées, mais malheureusement il s'éleva une persécution si violente, qu'elle les fit discontinuer presque toul-à-coup, en sorte qu'il s'y est passé quelques années que ses fidèles y ont gémi sous tme dure oppression ; mais, grâces à Dieu qui a soin de ses enfants, la persécution y a cessé, les fidèles commencent d'y jouir de quelque tranquillité ; le pasteur qui y est affecté me marque dans la dernière que j'ai reçue qu'il y a fait, depuis peu, quatre baptêmes et plusieurs mariages sans que l'ennemi

en ait rien dit, et qu'il espère que, pourvu que Dieu les favorise de quelques semaines de calme, il aura beaucoup de l'occupation.

« Dans le Comté de Foix, on y a aussi, les dernières années, cruellement persécuté les fidèles, par amendes, par emprisonnements, par condamnations aux galères, par enlèvements de jeunes filles qu'on a mises dans des couvents, en faisant rebaptiser les enfants baptisés au Désert, ce qui avait beaucoup intimidé les fidèles; mais j'ai appris avec une joie indicible que la persécution s'y était apaisée, et que les baptêmes, mariages et assemblées au Désert y recommenceraient s'il y avait un pasteur, et je compte qu'il y en aura bientôt quelqu'un.

« Dans le Haut et Bas-Poitou et dans la Saintonge et Périgord, la persécution y a fait du ravage l'année dernière, mais elle n'a pas été de durée; j'ai appris que le calme y était revenu et qu'une malheureuse division qui s'était levée entre les chefs et s'était communiquée aux membres, y est totalement éteinte. J'ai aussi appris que les quatorze ou quinze mariages du Périgord, faits au Désert, sur le compte desquels M. du Plan vous écrit que les hommes avaient été condamnés au galères, les femmes recluses à perpétuité, auront un sort plus doux, cette condamnation ayant été changée, tant pour les uns que pour les autres, en un exil de quelques années.

« Pour ce qui est de la Normandie, je ne suis qu'imparfaitement instruit de ce qui s'y passe ; je sais seulement qu'il s'y fait des assemblées prodigieuses ; que M. Préneuf qui en était le pasteur, s'est retiré à l'île de Jersey, où il a été fait sousdiacre, selon le rite anglican, mais qu'avant de se retirer, il a imposé les mains, à la tête du colloque, à un certain M. Gautier, ci-devant bénédictin, dont on dit beaucoup de bien.

« Vous avez sans doute appris que le roi de France a jugé à propos d'établir le vingtième sur ses sujets. Je vous dirai que cette imposition a trouvé beaucoup de résistance dans certaines jHTOvinces, mais en particulier dans celle du Languedoc. Cette

résistance opiniâtre a irrité le roi jusqu'à le porter à supprimer les États et publier des ordonnances qui sont à la charge des, membres de cette assemblée, mais flatteuses, en quelque manière, pour les particuliers. Le gouvernement intendant nous a demandé, à nous autres protestants, un acte de soumission au paiement de cette imposition, que nous n'avons pas cru pouvoir ni devoir refuser quoique nous n'a)'ons parfaitement bien vu que, par cette déoiarche, opposée à la conduite des États et aux sentiments du clergé, nous nous attirerions de plus fort la- haine des uns et des autres. Il est vrai que nous l'avons fait avec le moins de bruit qu'il nous a été possible; ainsi vous comprenez que c'est une affaire qu'il ne faut pas parler hautement. Cet acte de soumission de notre part a été fort bien reçu, suivant ce que nous ont appris ceux d'entre nos Anciens qui furent députés pour le présenter à Monsieur l'Intendant; ils nous ont de plus rapporté qu'on leur avait fait entendre que pendant la négociation, il n'y aurait point contre nous, au sujet de nos assemblées, ni amendes, ni emprisonnements ; ce qu'il y a de bien sur, c'est que depuis lors nous n'avons point vu paraître d'amendes et que ce qu'il y avait de fidèles dans les prisons ont été élargis. Nous avons de plus envoyé un autre acte de soumission au sujet de (illisible.) à M. de Saint-Florentin, avec prière d'instruire le roi de nos justes sentiments. Dieu veuille que cet acte de soumission ait les heureuses suites que nous désirons et que nous puissions bientôt voir les édits foudroyants passés contre nous anéantis, nos exilés revenir dans leurs maisons, nos galériens, qui sont en grand nombre, quoiqu'on en ait relâché deux ou trois depuis peu, recouvrer leur liberté, et nos enfants, qui sont injustement retenus dans des couvents, venir dans la maison et sous l'autorité paternelle; nous craignons beaucoup, cher frère, nonobstant ce que je \iens de vous dire, un funeste avenir, parce que nous sommes en très-petit nombre, le clergé est toujours acharné contre nous, nous le voyons manœuvrer à notre ruine, mais surtout nous craignons, à cause de notre

peu d'amour pour Dieu, de zèle pour son service, en un mot, à cause de nos pôcliôs qui sont atroces et en grand nombre; en sorte que nous avons un pressant besoin et de prières de nos frères à Dieu et de leurs sollicitations auprès des souverains; nous vous demandons l'un et l'autre secours et nous vous conjurons de le demander pour nous à tous ceux qui pourront nous rendre service et sais très-sincèrement, Monsieur et cher frère en notre Seigneur Jésus-Christ, votre très-humble serviteur,

« COKTEIZ. »

« Monsieur et très-cher cousin,

« Depuis la dernière lettre que nous vous écrivîmes avec l'ami Dubon, il est arrivé bien des événements fâcheux : les fermiers de la régie ont fait saisir tous les biens ayant appartenu aux protestants réfugiés hors du royaume; ainsi les vôtres et ceux de feue Mademoiselle votre tante n'ont pas été exceptés; on a saisi la maison et les pièces, même celles que vous aviez vendues à l'ami Dubon.

« La persécution a même recommencé depuis quelques mois; on a fait des pri30i,iacjs pour fait d'assemblées de religion, qu'on a condamnés, loa liommes aux galères et les femmes à la tour de Constance et leurs biens confisqués, et dans certains endroits, les troupes ont eu la licence de forcer à faire rebaptiser les enfants qui avaient reçu le baptême par des ministres, et rebénir par les curés les mariages qui avaient été faits par les ministres.

« Le 26 du mois de mars dernier, on fit mourir à Montpellier M. Bénézet, proposant, qui avait été arrêté par des dragons au Vigan. Il a glorifié Dieu par sa mort et a fini sa vie avec beaucoup de fermeté. Dans le même temps, on arrêta à Marsillargues, le sieur Molines, surnommé Fléchier, qui avait été reçu ministre il y a quelques années; il s'était marié avec la

286 LETTRE DE REDOiNNEL SUR LES PERSÉCUTIONS DE 1751

veuve d'un officier, et s'étant livré à l'amour de cette femme qui lui possédait son cœur; il a vérifié, par son apostasie, qu'on ne peut être à Dieu et aux voluptés du monde; quoiqu'il ait fait son abjuration et qu'il assiste à la messe, on le tient toujours aux prisons de la citadelle de Montpellier. Dieu nous donne la force et nous fasse la grâce de lui être fidèles jusqu'à la fin. J'assure bien de mes respects votre chère épouse et cousine, à qui j'ai l'honneur d'être, comme à vous. Monsieur et cher cousin, votre très-humble serviteur,

« Le Maréchal. »

« 14 mai 1732. »

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