DU MÊME AU MÊME
« Ce 29 juin 1752.
« Monsieur et très-honoré frère en Jésus-Christ,
« Il y a déjà quelques jours que j'ai reçu une lettre de M. le pasteur P. (I), dans laquelle j'ai trouvé celle que vous m'aviez annoncée il y a quelques mois : et bien que le rapide dépérissement de nos affaires, qui augmente tous les jours, me serre tellement le cœur que je ne puis guère parler d'autre chose, je ne puis pourtant me dispenser de vous remercier des exhortations que vous nous faites pour nous porter à la paix.
(1) M. le pasteur Polier.
et vous apprendre que Blonsieur le pasteur en fait de même ; il fait plus encore, il lève tous les obstacles qu'elle avait rencontrée jusqu'ici; il ne s'agit plus de ce dont il s'agissait autrefois à votre égard et il déclare accepter le favorable jugement qui a été rendu à votre sujet (1 ). Que de peines épargnées, si cette affaire dans son commencement avait été aussi peu litigieuse qu'elle l'est à présent ! L'affreuse discorde n'y aurait assurément rien gagné. Mais que faire ? Tel est le sort des hommes, ils ne voient souvent qu'à la longue et qu'après bien des recherches, ce qui étant d'abord aperçu, leur épargnerait une infinité de déplaisirs. L'état où ce différend est à présent me remplit de consolation et de joie et me porte à en bénir Dieu. Soyez bien persuadé, je vous prie. Monsieur, et persuadez bien tous Messieurs nos amis, qu'autant que moi et Messieurs mes collègues avons eu de chagrin de l'altération qui se faisait remarquer, à ce sujet, tant entre les amis du dedans qu'entre ceux du dehors, autant nous avons à présent de contentement de la voir cesser et faire place à l'union et à la concorde. Et que, quelque désir qu'on ait à cet égard, et quelques soins qu'on se donne pour cela, on ne saurait nous surpasser, au moins pour ce qui est de l'ardeur, de la sincérité et de l'empressement avec lequel nous nous y portons et nous y porterons toujours. Nous oublions et sacrifions en faveur de cette bonne œuvre tout le passé, nous souhaitons qu'il n'en soit jamais plus question, et s'il nous est échappé quelque expression qui ne soit pas en place, nous prions qu'on l'oublie ainsi que nous oublions ce qu'on peut avoir dit et pensé de nous. Mais vous savez si bien quelles sont nos dispositions à cet égard, et vous en rendez si hautement témoignage dans votre dernière, que je ne crois pas qu'il soit nécessaire de vous parler davantage à ce sujet, ne doutant pas que vous, Monsieur , et les honnêtes gens qui nous connaissent, ne nous rendiez, dans cette occasion, toute la justice due à la droiture et à la
(1) Allusion à l'affaire du Plan.
modération de nos sentiments. Il me reste à vous entretenir de ce qui se passe ici.
« On continue à presser nos fidèles de rebaptiser ceux de leurs enfants qui l'ont été par nous, et on ne réussit que trop, malheureusement. On n'emprisonne personne, cela ferait des fuyards et on veut l'éviter, mais on continue à assigner les gens à le faire dans le délai de trois jours et après ce terme, on met des cavaliers de la maréchaussée en garnison chez ceux qui ont le courage ds ne pas obéir, qui, outre leur entretien et celui de leurs chevaux, sont taxés à quatre livres par jour chacun. On confisque les biens de tous ceux qui s'absentent ou qui font absenter leurs femmes et leurs enfants. Quelque violent que soit tout cela, ce n'est pas ce qui l'est le plus; on le trouve dans les ruses, les séductions et les artifices des lâches, des papistes et des servantes des curés ; ces dernières, à l'abri de l'autorité abusive de leurs maîtres, sont les créatures les plus insolentes et les plus dangereuses qu'on puisse imaginer. Tous ces gens là se réunissent pour effrayer les fidèles, enlever leurs enfants et les faire rebaptiser malgré qu'ils en aient ; et ils le font d'une manière qu'il est presque impossible de le prévenir. Un de Messieurs mes confrères qui en a été témoin m'a dit, pour m'en donner une idée, que le démon même serait forcé par ces indignes à souffrir qu'on le baptisât, tant ils s'y prennent bien. On a commencé aussi dans trois endroits d'assigner les mariés au Désert à faire rebénir leur mariage et à subir les épreuves ordonnées par lésé vêques, qui, profilant de la contrainte qu'ils font faire aux fidèles, ne négligent rien pour rendre réellement papistes ceux qu'ils forcent de recourir à leur ministère et à celui de leurs prêtres. Nimes est encore en paix à ces deux égards, mais on s'attend d'un jour à l'autre à le voir attaqué. Sommières, Calvisson et tout leur voisinage, viennent de l'être et de succomber, à l'exception d'un petit nombre dont les biens ont été confisqués. Cela fait que tous nos troupeaux, quelques mondains exceptés, se disposent sérieusement à s'expatrier. Mais hélas ! on ne nous
laisse pas cette triste ressource : sept personnes furent arrêtées ,il y a quinze jours ou trois semaines à une journée de Nimes et conduites dans les prisons du fort de cette ville ; vingt-une autres le furent en même temps à Grenoble et emprisonnées là même; on ignore quel sera leur sort. On assure que toutes les issues du royaume sont gardées exactement et qu'il est impossible d'en sortir. Si cela est, que deviendrons-nous? Comment nous garantir du péril érainent qui menace et nous et nos chères brebis de toutes parts ? Vit-on rien de plus affreux? on ne veut ni nous souffrir, ni nous laisser aller.
« Voici un autre fait plus nouveau et plus affligeant. C'est la mort qu'on a fait souffrir vendredi dernier à Ninics, à un nommé Roque, du lieu de Beauvoisin, à deux lieues de cette ville. Ce pauvre homme fut accusé d'avoir attaqué lui seul un détachement de 40 à 50 soldats qui emmenait piisonnières sept personnes qu'il venait de prendre à une assemblée et d'avoir mis en joue le commandant. Quelque fausse et destituée de vraisemblance que fut cette accusation, il fut arrêté, et après avoir resté quatre mois en prison à Nimes ou à Montpellier, il fut ramené à cette première jeudi dernier, ayant plus de 30 livres de fer au col ou aux mains. Le lendemain, il fut condamné à être pendu. Il protesta à ses juges de son innocence, leur reprocha l'iniquité de leur sentence et les menaça des jugements de Dieu. Dix-huit prêtres et pas moins, n'eurent pas honte d'aller en corps l'assaillir pour le faire changer de religion; il refusa absolument de les écouter. Un d'entr'eux, nommé l'abbé Bouira, fort ardent à pervertir les prétendus hérétiques, fut le prendre au collet, des deux mains, et lui dit de penser que dans deux heures il comparaitrait devant Dieu et qu'étant dans une religion damnable, il ne pourrait, s'il ne la quittait, qu'aller en enfer. « Eh ! Monsieur, lui dit Roque, en son patois, si vous croyiez qu'il y eût un enfer vous ne me persécuteriez pas comme vous faites. » Ces mots, qui ont été regardés de tout le monde comme au-dessus de l'éducation et du génie de ce pauvre paysan, rendirent confuse l'effrayante troupe et la
déterminèrent à se retirer. Deux jésuites, dont un ( le père Goût ) était allé en poste, pour cet effet, de Montpellier à JNimes, lui succédèrent. Le patient les rendit encore confus et les fit reliïer en leur disant relativement à quelque chose qu'ils lui avaient dit : « Eh ! comment pourrais-je croire votre religion bonne, pendant que je vous vois tous les jours tremper vos mains dans le sang des chrétiens? » Douze prêtres vinrent encore à la charge ; il les congédia de même en refusant leurs services et en leur disant : « Laissez-moi préparer à mourir, je n'ai pas besoin de vous pour être consolé; ceux dont j'aurais besoin ne peuvent pas venir ici, malheureusement. » L'heure d'aller au supplice étant venue, deux jésuites voulurent l'y accompagner et pendant la marche, ils l'arrêtèrent nombre de fois de dislance en distance pour lui parler, mais vainement ; Roque, s'arrêtant tout court, leur tournait le dos en leur disant d'une voix forte : Non. Dans les petits intervalles qu'ils lui laissaient, il ne cessait de crier à Dieu: Miséricorde! miséricorde! Quand ils furent hors la petite porte de Saint-Gilles, ayant aperçu la potence, il redoubla le pas et quand il y fut arrivé, il pria le bourreau de ne le pas faire souffrir, il entonna le psaume L[ et monta l'échelle en le chantant. Un jésuite lui présenta son crucifix à baiser, il le refusa en secouant la tête; les tambours se mirent à battre et l'exécuteur fit son oflBce.
< Adorons ici la Providence ; Roque donna ses jours pour la foi de Jésus pendant que son indigne pasteur (1 ) l'abandonne pour conserver les siens, ainsi que je vous le mandais en dernier lieu. Quel exemple humiliant pour les savants sans piété ! Ce Roque était âgé d'environ trente ans. Il laisse sa mère, sa femme et un enfant de trois à quatre ans; ces personnes étaient à Nimes ce jour si triste et si glorieux pour elles; nos diacres et nos diaconnesses suppléèrent dignement au défaut de pasteurs, qui, obligés de se cacher, ne peuvent
(1) Molines.
300 LETTRE DE POMARET SUR LES PERSl'.CUTIO.NS DE 1752
les visiter. Cette exécution qu'on n'a faite à Niines que pour jeter la terreur dans les esprits, où elle n'était déjà que trop, a extrêmement consterné tout le monde à la ville et à la campagne. L'animosité que les prêtres et ceux qu'ils dirigpnt nous témoignent va toujours augmentant ; ceux qui paraissent les plus tolérants n'ont pas honte de nous épier, de nous dénoncer et de nous faire des huées, et combien n'y en a-t-il pas qui se feraient un plaisir de nous courir sus! Tel est le fruit malheureux du Jubilé.
« J'oubliais de dire que lorsqu'on descendit Roque du Fort au Palais, un huguenot zélé lui cria : « Courage, mon cher frère, vous devez aller aujourd'hui comparaître devant Dieu ! » que le corps du martyr fut exposé aux fourches et enlevé tout de suite; qu'on procède contre ceux qu'on croit avoir eu part à cet enlèvement; que deux fidèles tombés malades, l'un à Caulon, petit village près de Bédarieux, et l'autre à Pézénas, ayant été assaillis par les prêtres sans en avoir été vaincus, étant décédés, ont été tous les deux traînés par la populace et jetés à la voierie. Jugez par là de notre situation et du caractère des gens avec qui nous avons affaire. Excusez les défectuosités de ma lettre, je la fais à la hâte, le temps me manque pour la faire plus courte. Honorez-moi du secours de vos prières, obtenez-moi celles de vos amis et faites-moi la grâce de me croire avec un tendre et respectueux attachement, Monsieur et très-honoré frère, votre très- humble et très -obéissant serviteur,
c Redonnel. *