DU MÊME AU MÊME
« Monsieur,
« La lettre de M. Buscarlet ne m'est parvenue que dans nos Cévennes où je suis depuis environ un mois Les sentiments qui y sont exprimés sont des plus gracieux pour moi, aussi ne saurais-je y être plus sensible. Je le suis surtout à l'honneur que vous m'avez fait de joindre votre adresse. Je la souhaitais avec trop d'ardeur pour négliger de vous écrire après l'avoir reçue.
« Il est rare. Monsieur, de trouver d'aussi bons patriotes que vous ; les pénibles soins que vous vous êtes donnés pour le maintien et l'avancement de nos Églises opprimées, sont de
nature à ne devoir jamais s'elFacer de notre souvenir. Il n'est pas nécessaire que j'en dise davantage pour vous assurer qu'il me serait impossible de rien ajouter à l'estime que j'ai pour vous en mon particulier, ni aux dispositions que j'aurais à vous servir si j'avais le bonheur de vous être bon en quelque chose.
« Les assauts qui nous ont été livrés dans les dernières années ont été des plus violents, et les maux, que nous avons soufferts ont été des plus douloureux; outre les éminents dangers que nous avons courus et que nous courons encore, nous avons vu nos troupeaux accablés d'amendes et autres peines; vous avez su sans doute nos malheurs et je ne doute pas que vous n'y ayez pris part aussi bien que les bonnes âmes des pays fortunés où vous êtes. Depuis quelque temps, nos fidèles ne sont exposés ni aux mêmes poursuites, ni aux mômes traitements. Après Dieu, ils sont redevables de cette tolérance à l'alarme qui fut donnée vers le milieu du mois d'août aux curés de nos quartiers par quelques prolestants qui, réduits au désespoir, firent main basse sur quelques prêtres des plus acharnés à nous détruire et à M. le comte de Paulmy qui passa chez nous et qui, désapprouvant le traitement qui nous était fait, recommanda d'agir à notre égard avec plus de douceur et de support. Quelques-uns de nos Messieurs furent priés dernièrement par un gentilhomme catholique de dresser un état des vexations qui nous ont été faites depuis l'an 1740. Nous l'avons dressé et fait partir. Cet ouvrage doit être envoyé à la Cour qui veut, à ce qu'on assure, prendre cormaissance de nos misères. Je pense que vous ne serez pas fâché de voir la manière dont nous avons dressé ce mémoire; pour vous en donner une idée je joins ici celui que j'ai fait pour mon Église de Ganges.
« Ganges est une petite ville des Cévennes, presque toute habitée par des protestants très-fidèles à Sa Majesté, et qui concourent d'ailleurs à faire fleurir le commerce. Cela n'a pas empêché qu'ils n'aient été vexés en une infinité de manières.
Les faits rapportés ci-dessous en sont des preuves bien authentiques.
« L'an 1746, ils furent condamnés, sous prétexte de s'être assemblés pour prier Dieu, à une amende de 2,313 livres par feu M. Le Nain, intendant du Languedoc; cette amende fut payée au sieur Olivier, collecteur de ladite ville.
« L'an 1747, les mêmes protestants furent condamnés et par le môme M. Le Nain, à une amende de 2,272 livres; cette amende fut payée au sieur Boudon, collecteur de ladite ville de Ganges.
€ L'an 1748, Françoise Granger, accoucheuse protestante de la ville de Ganges, fut arrêtée et conduite aux prisons de Montpellier, où elle a été détenue environ quatre années, uniquement parce que n'ayant d'autres moyens pour gagner sa vie que sa profession d'accoucheuse, elle l'avait exercée contre les ordres de M. Martin, curé de Ganges.
« L'an 1751 , Jean Rouland et Pierre Puech, accusés d'avoir fait baptiser leurs enfants selon la forme de leur communion, furent arrêtés, conduits aux prisons de Montpellier et condamnés, le premier à 100 livres d'amende et le dernier à 200 livres, et à faire de plus rebaptiser leurs enfants par le curé de Ganges.
« L'an 1752, les protestants de Ganges furent condamnés pour fait d'assemblée à une amende de 1,500 livres, par M. de Saint-Priest, intendant du Languedoc; cette amende a été payée au sieur Coularou, collecteur de ladide ville de Ganges.
« Outre les amendes et les emprisonnements, les protestants de la ville de Ganges ont souvent des troupes qui, sous prétexte de courir après les assemblées, vont ravager leurs champs et leurs vignes sans qu'ils osent ni qu'il leur soit permis de se plaindre.
« Les protestants de la ville de Ganges, aussi bien que tous ceux de la province du Languedoc, sont trop bien persuadés de la bonté de Sa Majesté, pour penser que leurs maux leur soient faits par son ordre. Ils ne les attribuent uniquement
qu'aux instances redoublées de Messieurs les évêques et les curés auprès de Messieurs les intendants, pour les obliger à tyranniser les consciences et à accabler d'amendes et autres peines ceux qui veulent en suivre les mouvements. Mais de quelle source que parlent les maux, ils ne sont pas moins accablants pour les protestants et n'en ont pas moins obligé un très-grand nombre à quitter la France pour passer dans des pays tolérants ; ceux qui restent et qui se montent à un nombre presque infini, espèrent que si Leur Majesté a un jour une entière connaissance de leurs misères, elle voudra bien adoucir leur triste situation en les mettant à l'abri de la tyrannie d'un clergé ambitieux toujours occupé à grossir leurs malbeurs; dans cette douce espérance, ils poussent les vœux les plus sincères pour la prospérité de sa personne sacrée et pour celle de ses États . »
« Vous pouvez juger, Monsieur, par le mémoire que vous venez de lire, de ceux qui ont été dressés pour les autres villes de nos départements et qui ont été les unes beaucoup plus vexées que celle de Ganges dont je viens de parler; quelques bonnes espérances qu'on nous donne sur les effets que ces mémoires peuvent opérer, nous ne laissons pas de craindre de nouveaux assauts parce que le clergé est écouté et tant qu'il sera en crédit, nous avons tout à appréhender.
« Nous serions détrompés agréablement si nos maux étaient enfin adoucis ou terminés, mais s'ils ne le sont pas et que nos troupeaux soient exposés à de nouvelles attaques, il est à craindre qu'ils ne se portent à de violentes extrémités, surtout envers les prêtres, ces esprits pointilleux et sanguinaires qui sont les uniques causes de nos souffrances ; ces dispositions dans lesquelles peuvent être la plupart de nos ouailles ne sont pas orthodoxes et nous ferons toujours toutes sortes d'efforts pour les empêcher d'éclater, mais il est difficile de contenir un peuple qu'on ne veut laisser tranquille ni lui permettre de passer dans des pays de liberté.
« Vous le voyez, nous flottons toujours entre la crainte et