‹ Benjamin du Plan, gentilhomme d'Alais, député général des synodes des églises réformées de France, 1688-1763Chapitre 216 sur 243 · IL ADRESSE UNE SUPPLIQUE A LOUIS XV · texte numérisé non relu

IL ADRESSE UNE SUPPLIQUE A LOUIS XV

député : les jeunes recrues d'ailleurs étaient dignes des vétérans. Peu de pasteurs de cette époque connaissaient personnellement du Plan, mais tous appréciaient son caractère et subissaient son influence. Nous en avons une preuve frappante dans la correspondance que nous avons citée. Lorsqu'il apprit les rigueurs de la persécution de 1744 à 1752 que nous venons de raconter, il prit la plume et rédigea lui-même, de la terre d'exil, cette éloquente requête à Louis XV.

« Sire,

« Le roi des rois permet aux faibles et malheureux mortels de lui exposer leurs misères et leur promet de les soulager dans leurs maux. Pourquoi n'espérerions-nous pas queV. M., qui est la vraie image de ce souverain Monarque du monde, daignera prêter une oreille attentive à la voix de nos gémissements?

• Ce sont, Sire, vos sujets protestants du Bas-Languedoc qui empruntent notre plume et qui viennent se jeter au pied de votre trône, pour vous supplier avec tout le respect dont ils sont capables, de jeter un œil de compassion sur leur déplorable état; ils osent dire qu'ils méritent l'attention de V. M. par l'amour respectueux qu'ils lui portent, et par la sincère disposition où ils sont, de sacrifier pour son service tout ce qu'ils ont de plus précieux dans le monde.

« Nos ennemis n'épargnent rien, Sire, pour vous indisposer contre nous, sous prétexte que, contre vos intérêts, nous nous assemblons pour rendre à Dieu nos hommages et que nous faisons bénir nos mariages et baptiser nos enfants par nos pasteurs. Ils peuvent aisément nous rendre coupables à vos yeux, parce qu'il ne nous est pas permis de nous défendre, et que l'accès à votre trône nous est interdit, mais nous espérons que Votre Majesté voudra bien nous entendre, et pour cela nous nous en remettons à son équité et à sa justice.

« Nous protestons d'abord, Sire, nous jurons devant Dieu qui connaît les cœurs, que ce n'est point par un esprit de révolte et d'indépendance que nous faisons des assemblées religieuses, mais uniquement parce que nous croyons qu'il est absolument nécessaire de rendre un culte public à l'Être suprême, à cet Etre qui peut seul nous rendre ou éternellement heureux ou éternellement misérables. Nous n'entrerons point ici dans le détail des raisons qui établissent la nécessité de ce culte, elle est si évidente que toutes les sectes chrétiennes en conviennent quoiqu'elles diffèrent sur tant d'autres articles , et que les premiers chrétiens aimèrent mieux s'exposer à toutes sortes de maux que de les négliger. Bien plus, nous osons assurer Votre Majesté qu'il est de son intérêt et de celui de l'État que les protestants aient quelque exercice de rehgion, car c'est dans ces exercices que leurs ministres les instruisent de ce qu'ils doivent à Dieu, à Votre Majesté et à leurs compatriotes; C'est là qu'en déracinant l'ignorance, on étouffe par cela même l'impiété, la superstition et le fanatisme qui sont la production et la source affreuse des plus grands désordres. A l'égard de nos mariages, quelles idées pourriez-vous vous former de nous. Sire, si nous étions capables de les faire solenniser aux conditions que les prêtres exigent? Pouvons-nous faire des actes d'hypocrisie? Pouvonsnous renoncer à une religion que nous croyons véritable, sans être de malhonnêtes gens , des impies sans religion et sans conscience? Et quel fonds votre grandeur peut-elle faire sur de tels sujets? Quand on est capable de trahir son Dieu, on ne se fait point scrupule d'être infidèle à son roi.

« Enfin, Sire, nous ne faisons point baptiser nos enfants par les prêtres, parce que le baptême est un acte d'adhérence à la communion dans laquelle on les reçoit et que les prêtres font prendre soit au père, soit aux parrains et marraines, l'engagement d'élever dans la religion romaine les enfants qu'ils y présentent, ce qui est une espèce d'abjuration de notre religion.

« Telles sont en peu -de mots, Sire, les raisons de notre con-

àuite. Si nous étions moins scrupuleux ; si nous faisions taire la voix de nos consciences; si nous étions sans religion et sans crainte de Dieu, nous jouirions du bénificedes lois; mais parce que nous respectons l'Être suprême, et que nous appréhendons de lui déplaire, nous sommes traités comme ennemis de l'Etat, vos troupes nous poursuivent dans les déserts comme si nous étions des bêtes féroces ; on confisque nos biens, on enlève nos enfants , on nous enferme dans des prisons, on nous condamne aux galères, et quoique nos ministres nous exhortent sans cesse à remplir les devoirs de bons citoyens et de fidèles sujets, on met leur tête à prix, et lorsqu'on peut les arrêter on leur fait subir le dernier supplice.

« Grand Roi, dont la bonté fait le caractère dominant et distinctif, serions-nous les seuls qui n'éprouverons point les effets de votre clémence? Père de vos autres sujets, ne voudriez- vous point être aussi le nôtre? Permettrez- vous qu'on maltraite ainsi un peuple qui vous est entièrement dévoué et à qui on ne peut reprocher que d'avoir un ferme attachement pour sa religion? Oui, Sire, quoi que puissent en dire ceux qui se croient intéressés à nous calomnier et à nous perdre, vous n'avez point de sujets plus fidèles et plus soumis que les protestants. Est-il question de payer la taille, la capitation et les autres charges de l'Etat? ils ne se font point presserpour cela. Leur impose-t-on des amendes exhorbitantes et ruineuses? Ils y satisfont également ; et lorsque Votre Majesté a trouvé à propos d'établir le vingtième, ils se sont empressés de donner leur déclaration, quoiqu'ils comprissent bien que le clergé ne le verrait pas de bon œil et qu'il n'épargnerait rien pour leur nuire. Si les suppliants étaient animés d'un esprit de révolte, comme leurs ennemis le leur imputent calomnieusement, ils ne se seraient pas comportés comme ils le firent lorsque les Autrichiens entrèrent en Provence ; ni les approches de cette armée, ni le désir de voir finir leurs maux, ni l'espoir flatteur de servir Dieu librement et sans contrainte, rien ne fut capable d'ébranler leur fidélité. Nous nous en reportons sur cet article

h M. l'Intendant à qui nos ministres eurent l'honneur d'écrire et qui témoigna être tiès-salisfait de leurs sentiments et de leur conduite.

« Quelle ne fut point, Sire, notre douleur lorsque nous apprîmes que Votre Majesté était malade à Metz ? Quels vœux ardents n'adressàmes-nous pas au ciel pour votre convalescence. Quelle ne fut pas notre joie lorsque nous sûmes que votre santé était rétablie? Quel n'est point notre zèle et notre attachement pour Votre Majesté! qu'il est triste pour nous de ne pouvoir le lui faire connaître !

« Daignez donc, Sire, avoir pitié d'un peuple dont l'obéissance et la fidélité est à toute épreuve et qui serait au comble de la joie s'il pouvait vous en convaincre. Ne le forcez pas à traîner sa douleur et sa misère dans le pays étranger, ce qui ne pourrait que causer un préjudice très-considérable à votre royaume. Nous nous reposons, grand Prince, sur votre clémence et nous osons espérer qu'elle fera cesser le supplice de nos pasteurs, tomber les chaînes dont nos frères sont chargés, ouvrir les prisons où ils sont enfermés et qu'elle ne permettra plus qu'on enlève nos enfants, qu'on nous impose la dure nécessité de faire des actes contraires à notre conscience et qu'on nous prive des exercices de notre religion sans lesquels la vie même ne nous serait qu'une longue mort.

* C'est, Sire, la grande idée que nous avons de la bonté de votre cœur et la vive persuasion où nous sommes que votre inclination vous porte à adoucir le sort des misérables et à faire des heureux, qui nous enhardit à vous demander ces grâces avec autant de confiance que de respect, et en môme temps, nous adressons au Roi des Rois, les prières les plus ferventes pour la conservation de votre sacrée personne, pour la prospérité de votre règne et pour la félicité de vos peuples.

En attendant que la Providence divine bénît ces démarches et désarmât le bras des persécuteurs, du Plan continua à s'intéresser aux victimes ; il songea à

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