LETTRE A SON COUSIN DE FABRE
connaître la constante piété, la fidélité et la résignation de ce grand serviteur de Dieu.
« Mon cher cousin,
« Quoique ma vie depuis quelque temps ne soit presque qu'une continuelle chaîne de soulirances, je regarde comme une grande grâce de Dieu de ce que je vis encore, parce que je suis persuadé que tout sert en bien à ceux qui aiment Dieu. Si nous croyons la Parole de Dieu, nous ne pouvons pas douter que Dieu nous ait aimés d'un amour infini, puisqu'il nous a donné et même sacrifié son Fils unique pour notre salut. Si nous sommes persuadés que Dieu nous a aimés d'un amour infini, nous ne devons pas douter non plus que sa sagesse infinie ne connaisse mieux et nous envoie ce qui convient mieux à sa gloire et à notre salut.
t Nous devons supposer que notre àme esi immortelle, que notre corps ressuscitera, et qu'il y aura un jugement dernier auquel Dieu rendra à chacun selon ses œuvres. Nous devons supposer que les impies, les méchants qui ne se seront pas convertis, souffriront des peines éternelles avec les démons, mais que les fidèles qui auront fait tous leurs efforts pour plaire à Dieu jouiront d'un bonheur infini dans le ciel avec Dieu et ses anges. Si tout cela est vrai, nous devons considérer que toutes les souffrances de ce monde ne sont rien au prix des souffrances de l'éternité; nous devons considérer que les maux que nous souffrons avec patience et soumission à la volonté de Dieu, produisent un poids éternel d'une gloire infiniment excellente. Nous devons consiJérer que Dieu ne nous a pas seulement prédestinés à être conformes à son Fils unique dans sa gloire et félicité éternelle dans le ciel, mais encore à ses souffrances sur la terre, qui ne sont que comme quelques moments en comparaison de l'éternité. Nous devons considérer encore que Dieu nous a promis sa grâce, son esprit, pour nous soutenir, nous consoler dans nos afflictions, de
sorte qu'il ne permettra pas que nous succombions dans nos épreuves. Jésus-Christ a passé par toutes sortes de souffrances: il est sensible à tous nos maux ; il est fidèle et tout-puissant pour nous secourir, et pour nous donner même, s'il est convenable, des avant-goùls de la félicité éternelle.
« Voilà, mon cher cousin, ma principale consolation dans les maux que je souffre. J'espère de la miséricorde infinie de Dieu le Père, du mérite infini de Jésus-Christ et des opérations du Saint-Esprit, que je persévérerai dans cette foi et que je remettrai bientôt en paix et avec joie mon âme entre les mains de mon Créateur et adorable Sauveur. Je ne suis pas assuré de vivre un quart d'heure et sans une espèce de miracle, je ne vivrai pas longtemps. Quoi qu'il arrive, Dieu soit béni. J'espère que le Seigneur me fera la grâce d'être du nombre des vierges sages qui attendent l'époux et qui ont leurs lampes allumées pour n'être pas surprises, que je vive ou que je meure bientôt .... »
Du Plan s'éteignit dans les premiers jours de juillet 1763. L'Église réformée perdit avec lui un de ses plus fidèles enfants. Pendant sa longue carrière, que nous avons pour ainsi dire suivie jour après jour, nous n'avons jamais vu défaillir sa foi. La flamme sainte qui brûlait dans le cœur du jeune homme, brûlait encore avec la même ardeur dans le cœur du vieillard. Que de fois, au terme de sa vie, ne dut-il pas jeter un regard en arrière et tressaillir de joie en comparant le présent au passé! Ce n'est pas sans émotion qu'il se rappelait ces jours d'enthousiasme où, quittant le service militaire, il disait pour toujours adieu au monde et à ses vanités pour se consacrer tout entier au service de son divin Maître. Les temps étaient graves alors ! Le vent de la persécution avait courbé les
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têtes les plus fières, dispersé les pasteurs, anéanti l'Église. A peine quelque vieux prédicant et quelque pauvre prophétesse osaient affronter encore les rigueurs des Edits et représenter la religion expirante. Inspiré par leur courage, il se voyait courant les réunions au Désert, bravant les dangers; lui, gentilhomme, habitué aux raffinements d'une existence facile, vécut de la vie des paysans, ayant pour compagnon de rudes montagnards et devenant à la fois leur ami et leur pasteur. Il se rappelait ce jour béni, où, au milieu de son activité dévorante, il rencontrait pour la première fois Antoine Court et se liait avec lui d'une amitié fraternelle. Unis comme David et Jonathan, ils avaient lutté ensemble et ensemble avaient restauré à force de zèle, d'abnégation et de sacrifices le protestantisme expirant; c'étaient eux qui, au mépris des Édits, avaient rassemblé les membres épars de la famille protestante; par leur exemple et leurs exhortations, ils avaient affermi les croyants, réchauffé les tièdes, encouragé les timides. Pourchassé à son tour, il se voyait fuyant le château de ses pères, exilé et errant à l'étranger. Temps béni! L'exil devenait pour lui une source féconde d'activité nouvelle au service de l'Église. Par ses courses missionnaires en Suisse, en Angleterre, en Allemagne, en Suède, en Danemarck, en Hollande; par ses requêtes persévérantes auprès des grands et des petits, il avait trouvé les ressources nécessaires pour fonder un Séminaire à Lausanne, pour entretenir les pasteurs de sa patrie, pour procurer des livres de piété à ses frères persécutés. Il avait su intéresser les Puissances protestantes au sort des plus infortunés d'entre eux. Grâce à lui, des galériens
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avaient recouvré la liberté, d'autres avaient reçu clans leurs prisons des secours pour alléger leurs souffrances Hélas! que de cruelles déceptions au milieu de
si douces joies! Où étaient ses premiers compagnons et ses premiers amis? Arnaud, Hue, Vesson, Durand, Roger et tant d'autres, avaient expiré sur le gibet ; Antoine Court venait de mourir à Lausanne; Bonbonnoux et Corteiz, les seuls survivants, brisés par la fatigue et accablés par les infirmités de l'âge, s'étaient retirés de la lutte et attendaient la mort dans l'exil. Lui-même avait vu sa vieillesse assombrie par la calomnie et les plus cruels déboires.
Mais à travers tous ces deuils, tous ces martyres et toutes ces amertumes, son cœur tressaillait en voyant luire l'aurore d'un avenir nouveau. La Providence de Dieu avait fait son œuvre; comme autrefois, le sang des martyrs avait été la semence de l'Église. Le grain de sénevé était devenu un grand arbre; les vents et les orages en avait secoué et abattu bien des rameaux, mais ses racines n'en avaient plongé que plus profondément dans le sol ; maintenant une génération nombreuse et fervente pouvait s'abriter à son ombre : Bâville, Bernage, Le Nain, Saint-Priest, tous les persécuteurs y avaient vainement usé leur cognée; il avait défié leurs violences et leurs colères. Encore un peu de temps et un souffle nouveau allait balayer tous les orages ; la Révolution s'avançait d'un pas rapide, apportant dans ses flancs la plus précieuse de toutes les libertés, la liberté de conscience; encore un peu de temps et les chaînes des captifs allaient être brisées, toutes les poitrines dilatées, libres et fiéres, sous le soleil de Dieu; encore un peu de temps et