TRAVERSÉE
des choses, qu'un hymne s'élevât d'ici-bas vers le Créateur. Pkis de trois heures nous restâmes comme enivrés dans cette contemplation. (Journal.)
20 décembre, Xoël.
Je ne voyais pas approcher ce jour sans quelque appréhension. Il me semblait que je souffrirais trop de le passer en pleine mer, loin des miens. Il n'en a rien été, grâce à Dieu, et je puis dire que pas un instant le regret ou la mélancolie ne sont venus me gâter cette fête. C'était bien quelque peu étrange de célébrer Noël sans l'arbre traditionnel, par un chaud soleil d'été. Mais quand nous avons été tous les quatre ensemble, nous avons oublié ce que la situation avait de singulier, pour ne plus penser qu'au fait que ce jour nous rappelle. Il aurait fallu voir avec quel entrain nous avons chanté nos beaux cantiques de Noël qui nous rappelaient aux uns et aux autres tant de doux souvenirs. Et puis, ce soir, Sirius brille avec tant d'intensité dans ce ciel d'Afrique, qu'il nous semblait, en rechantant ces cantiques à la veillée, apercevoir l'étoile qui conduisit les mag-es au berceau de Bethléem (Journal.)
26 décembre.
Notre voyage touche à sa fm. A l'heure où j'écris (2 heures) nous sommes en face de Saint-Louis, et dès ce soir minuit, nous stopperons dans le port de Corée. Je suis heureux d'arriver, et de me mettre le plus vite possible à ma tache. Les Brandt ont été pour moi de
délicieux compagnons de voyag'e qui ont bien adouci la tristesse de ces derniers jours. Madame est merveilleuse de courage Vous savez qu'en même temps que
nous, voyageait un jeune noir de Saint-Louis, du nom de Théophile, que les «Amis» de Bordeaux ^ nous avaient recommandé, ce dont nous nous sommes fidèlement souvenu. Il venait de subir une terrible opération à une côte sous l'aisselle droite, et nous avons dû, malades nous-mêmes, lui faire plusieurs pansements qui ont bien réussi.
Les autres passagers étaient, à deux exceptions près, tous employés dans la maison Maurel et Prom ^.
Dakar, 27 décembre.
Hier vers minuit le sifflet du Condé se fait entendre : nous entrons dans le port de Gorée; il fait sombre, on ne disting-ue rien. A mon réveil, quel est le premier bruit qui frappe mon oreille ? Le son des cloches de l'ég-lise. L'avouerai-je ? Eh ! bien, j'en ai presque pleuré. Combien de fois ne les ai-je pas entendues, ces cloches, là-bas, en France, au pied de mes montagnes, dans le recueillement du soir....
Assis à l'arrière du navire, je contemple avec émotion cette terre africaine que je vois pour la première fois, et ces noirs parmi lesquels va désormais se passer ma vie et que j'aime déjà. Les uns, ce sont des musulmans, descendent vers le rivag'e pour faire leurs ablutions;
^ Société des Amis de Bordeaux pour les esclaves fugitifs de Saint- Louis.
^ Maison de commerce établie à Saint-Louis, propriétaire du Condé.
GORKE, DAKAR.
d'autres, par le mouvement rythmique des pag-aies, dirigent leur pirogue vers Rufisque ou Dakar ; d'autres, enfin , s'avancent dans des canots à voiles pour décharger le Condé.
... Le panorama qui se déroulait sous nos yeux nous donnait bien la sensation de l'Afrique : ces palmiers et ces cocotiers qui étendent leurs feuilles protectrices sur les maisons à toit plat, blanchies à la chaux, et surtout ces noirs aux vêtements étranges et multicolores qui accouraient de toutes parts pour assister au déchargement du Condé. L'aube et le crépuscule ne durent ici qu'un quart d'heure environ. Vers six heures le soleil est sorti de la mer, on s'est trouvé subitement en plein jour, et les g-rues du bateau ont commencé à charger les chaloupes des indigènes, tandis que sur le quai les manœuvres s'entrecroisent, munis, qui d'une caisse, qui d'une malle qu'ils transportent dans les différents entrepôts.
Après déjeuner, c'est-à-dire vers onze heures, nous mettons pied à terre. Tout est si nouveau pour nous, du moins pour Madame Brandt et pour moi, qu'il nous faut quelque temps pour nous tirer de l'espèce de rêve où nous sommes plongés. Ces palmiers et ces bananiers qui balancent sous la brise de mer leurs bouquets de larges feuilles vertes ; ces indigènes qui sont étendus à terre se chauffant au soleil comme des lézards dans les douceurs du far-niente ; ou ceux-ci qui vont et viennent dans les accoutrements les plus bizarres; ces femmes qui portent leur calebasse sur la tête et leur dernier-né derrière le dos; ces jeunes filles dont les cheveux, artistement nattés, retombent en fines lanières sur le cou, où brillent le
cuivreet l'or ; ces enfants à peu près nus, au torse admirablement moulé, qui ressemblent, à s'y méprendre, aux statues de bronze du Luxembourg-; ces g-oëlands aux longues ailes blanches, qui projettent leur ombre bien définie sur le sable brûlant ; les cris gutturaux que ce fourmillement d'êtres s'envoient ; ces bruits du tamtam qui s'entendent au loin — tout cela, oui, c'est l'Afrique !
...Gorée est une sorte de rocher qui émerge de l'Océan à trois kilomètres environ du littoral; le sommet de l'île est couronné par un fort militaire massif, imprenable, qui s'élève à pic de la mer. Puis ce sont de toutes parts des rues étroites, tortueuses, bordées d'habitations qui ne se distinguent de nos maisons de campagne que par la cour intérieure où femmes et enfants se tiennent d'ordinaire.
Après cette rapide visite, nous louons une chaloupe, et nous cinglons vers Dakar. Dakar a un tout autre cachet que Gorée. De larges boulevards plantés d'arbres feuillus coupent la ville en tous sens ; les maisons européennes, avec leurs arcades ombragées ne sont pas dépourvues d'élégance; et surtout les indigènes demeurent ici dans des huttes qu'on ne voit pas à Gorée. Pour rien au monde nous n'aurions voulu manquer cette visite qui nous a donné la sensation de ce qu'est la vraie vie des enfants de l'Afrique. C'est là que j'ai vu ces cases faites de roseaux, surmontées d'un capuchon en tiges de mil ou en feuilles de palmier, ces calebasses dans lesquelles les ménagères préparent leurs repas et qui remplissent la hutte d'une insupportable odeur de graisse, ces pileuses de couscous en vêtements légers.