MES JOURNEES
quelque temps mon sort s'est un peu amélioré. Je ne fais plus tout moi-même. C'est ainsi qu'un des garçons de l'école fait mes petites commissions. De plus mon propriétaire a mis à ma disposition sa petite servante qui m'apporte régulièrement mon eau tous les trois jours et balaie mon appartement. De cette manière mes travaux manuels nuisent moins à mes travaux d'esprit. Il y a cependant une chose qui laisse fort à désirer : c'est le blanchissage de mon ling-e. Sur la recommandation de Jean Morin, j'ai traité avec une femme qui s'est chargée de me blanchir à raison de quinze francs par mois. Quelle n'a pas été ma stupéfaction, lorsqu'elle m'a rapporté pour la première fois mon linge, de constater qu'il avait presque encore plus mauvaise apparence qu'auparavant : mes cols et mes manchettes étaient roussis, mes devants de chemise horriblement froissés. Et Jean m'a dit qu'on ne fait pas mieux ailleurs ; il me faut donc en prendre mon parti.
i6 février.
Mon existence se rég"ularise, s'équilibre avec le temps. Le matin, en me levant, je commence par préparer mon petit déjeuner, puis je fais mon culte. Quand il est terminé, je m'attelle à l'ouvrag-e. Les lundi, mardi, mercredi et jeudi, je fais du wolof, à moins que je n'aie à préparer mon courrier, ou bien que quelque visite ne vienne prendre mon temps, ce qui m'est arrivé constamment depuis mon arrivée. A onze heures et demie (il est une heure en France), on m'apporte mon déjeuner. Je me prépare ensuite une tasse de café, puis je m'étends
sur mon lit et je fais la sieste jusqu'à une heure et demie. Si rien ne vient me déranger, je fais de nouveau du wolof. Vers cinq heures, je fais une courte apparition chez Morin ou chez Brandt. Deux fois par semaine, je me rends à l'hôpital. A sept heures, je me dirig-e vers mon restaurant, puis je rentre chez moi, sauf le jeudi où nous avons la réunion de préparation des moniteurs, chez Brandt.
Le vendredi, c'est autre chose. A peine levé, je commence à écrire mon sermon ; à sept heures, au moment où je sors pour dîner, j'écris Vamen final. Le samedi je l'apprends tout à mon aise, c'est un jour délicieux pour moi. Enfin le dimanche : réveil à sept heures; prédication en wolof par M. Taylor à huit heures et demie; école du dimanche faite par Brandt à dix heures; l'après-midi je revois mon sermon; à six heures et demie je dîne; à huit je prêche; puis toute la colonie européenne va prendre le thé chez Morin. Mes auditeurs sont au nombre de vingt-huit à trente-cinq; c'est peu, mais il sera bien difficile de faire davantag-e ici ^ Peut-être, quand le temple sera construit, entrera-t-il un certain nombre de curieux, car dans l'édifice actuel, on n'entre que si l'on est bien décidé à s'asseoir et à rester, ce qui retient plus d'un indécis à la porte.
Le matin, M. Taylor n'a g-uère plus de monde : trente-cinq à quarante-cinq, encore faut-il dire que nous sommes quatre ou cinq blancs qui ne comprenons pas un traître mot de wolof, pas plus que les douze à quinze Bambaras qui viennent de Béthesda.
^ Pourtant on verra que, plus tard, la chapelle ne suffisait plus pour le nombreux auditoire qui s'y réunissait tous les mois.
MUSULMANS ET HAMBARAS.
L'œuvre à Saint-Louis rencontre des difficultés insurmontables, et ne semble pas appelée à un grand avenir. Les vrais indigènes du pays, c'est-à-dire les Wolofs, sont tous musulmans. Cela implique qu'ils détestent cordialement les blancs auxquels ils se croient supérieurs. Je ne crois pas que nous, Européens, nous arrivions jamais à les entamer, ils se méfient trop de nous: il faudra que leur évang-élisation se fasse par les noirs eux-mêmes. De là la nécessité de courir vers les Bambaras qui sont beaucoup plus accessibles et qui pourront devenir d'excellents apôtres. A quelque heure du jour ou du soir que l'on passe dans les rues (surtout à six heures du matin et six heures du soir, heures réglementaires), on est sûr de rencontrer des musulmans qui font leur salam, c'est-à-dire leur prière. Une fois j'ai observé une brave femme qui accomplissait ce devoir religieux, elle n'est pas restée moins de vingt minutes à genoux, et n'a pas baisé la terre moins de trente fois! Après cela, comment ne seraient-ils pas fanatiques ?
Il m'arrive parfois, le matin, d'aller assister Morin dans son dispensaire. Il a passablement de malades. Cependant il y a beaucoup de noirs qui dédaig-nent de recourir aux blancs. Aujourd'hui même, vers cinq heures, j'ai été tiré de ma correspondance par des cris perçants qui venaient d'une cour voisine. Je sors sur mon balcon : c'était une jeune fille qui avait un pied malade, et à qui l'on faisait une opération. Trois mégères la tenaient solidement garrottée, et un indig-ène, avec un gros couteau, fourrageait dans les chairs avec un aplomb imperturbable. Au bout d'un quart
d'heure, le chirurgien s'est retiré avec son instrument, et l'une des aides enveloppa le pied dans un linge. Je ne vous dirai pas toutes les maladies repoussantes que l'on voit ici, la plupart des enfants ont la tete rongée par la teigne. Tout cela provient en grande partie de la malpropreté qui règne chez les noirs.
i6 février.
J'avais hâte de faire la connaissance de nos braves Bambaras, chez eux, à Béthesda (ici le village a gardé son nom indigène de Pont-de-Khor^ pont des coquillages). Un soir, vers six heures, nous partons, Morin, Brandt et moi, et nous prenons la direction de Béthesda. Après avoir traversé le village de Sor où demeurent la plupart de nos membres d'Eglise, nous nous engageons sur une route sablonneuse, bordée de part et d'autre par d'immenses marigots où croissent des forêts de joncs et de roseaux, et d'où la gent batracienne nous salue de ses coassements. Vingt minutes de galop, et nous sommes aux confins de notre concession. Je m'attendais à voir un grand village indigène avec des rues et une place au milieu pour le marché et les danses, aussi jugez de ma surprise, quand on me montre, à cinquante pas en avant, neuf ou dix huttes formant un cercle, et qu'on me dit : « Voici Béthesda ! » Nous pénétrons dans l'enceinte, et aussitôt de tous ces trous noirs qui servent de portes, nous voyons sortir tout un monde d'hommes, de femmes et d'enfants en costumes fort légers, qui nous serrent la main avec empressement, et nous remercient de notre visite par