‹ Benjamin Escande, missionaire au Sénégal et à MadagascarChapitre 19 sur 45 · LA QUESTION DU SOUDAN · texte numérisé non relu

LA QUESTION DU SOUDAN

des effusions de franche g-aieté. Car, hélas! il nous est impossible de leur parler, ils ne comprennent pas le Avolof (pour la plupart), et c'est du langage des sourdsmuets que nous devons nous servir avec eux. Je vous assure, du reste, qu'on se comprend très bien. C'est ainsi qu'un autre jour nous sommes retournés à Béthesda, cette fois-ci avec Madame Brandt. Quand nos Bambaras l'ont aperçue, ils l'ont tout d'abord entourée pour bien l'examiner, puis ils se sont mis à rire, mais à rire ! tandis que du coin de l'œil ils regardaient malicieusement M. Brandt comme pour lui dire : « Ha! ha! c'est pour cela que tu nous as quittés et que tu es parti pour la France ! »

Jetons un regard furtif dans ces cases. Ce n'est pas facile, car pour les éclairer, il n'y a que les pales rayons de la lune, et un brasier fumant à l'intérieur, sur lequel cuit le repas du soir. Deux ou trois couchettes en bois, recouvertes d'une natte, autant de calebasses où l'on conserve précieusement l'eau qu'on va puiser au loin, un escabeau taillé à coups de hache, et c'est tout. Le luxe, vous le voyez, en est rigoureusement exclu.

Et cependant ils sont heureux, là, nos protégés. Songez à ce qu'ils étaient auparavant, aux mauvais traitements dont ils souffraient de la part de leurs maîtres. Aujourd'hui, ils travaillent paisiblement la terre, cultivent l'arachide, la patate, et peuvent vivre en famille sans craindre les rapts cruels.

A M. Jaques, ancien missionnaire au Sénégal.

i6 février.

L'œuvre de la mission ne peut pas être indéfiniment cantonnée à Saint-Louis. Le peu de résultats acquis durant ces vingt dernières années montre, me semblet-il, que tout ce littoral est peu favorable aux progrès de l'Evang-ile, et que c'est vers Tintérieur qu'il faut porter nos efforts. Si Dieu m'accorde la santé et si je puis passer ici mon premier hivernag-e, j'ai l'intention, à mon prochain retour en France, de m'offrir au Comité pour tenter une expédition dans le pays des Bambaras. Il me semble que là-bas, loin du contact des blancs, dans une population homogène, non encore entamée par l'islam, la mission aurait quelques chances de réussite. Où faudra-t-il au juste se diriger? Je ne puis le dire, j'ai besoin de m'entourer de renseig-nements. Ne croyez-vous pas que, sans trop s'éloigner du fleuve, il faudrait, cependant, s'en tenir à une certaine distance, pour n'être pas g"êné par les Euro-péens ?

Comme il me sera plus doux d'opérer sur un terrain où je pourrai commencer la conquête des âmes! Cela viendra un jour. Pour le moment, je cherche à me rendre utile, soit par ma prédication du dimanche soir, soit par mes visites à l'hôpital militaire dont je suis spécialement chargé. Le reste du temps je l'emploie à l'étude du wolof que j'ai entreprise sur un bon pied. Il me semble que j'en viendrai assez facilement à bout.

IA<: MARCIIK.

A Madame Bœgner.

G mars.

Parmi les curiosités de Saint-Louis, je veux vous faire connaître la plus curieuse, le marché. Le meilleur moment pour le voir, c'est six heures du matin. Les marchands et marchandes sont là tout prêts à vendre leurs articles. Ils les ont apportés sur des zébus (bœufs à bosse que nous avons ici), ou bien sur des dromadaires qui se reposent à l'ombre des superbes cocotiers qui entourent le marché. De toutes parts, on voit accourir les ménag'ères portant leur calebasse sur la tête, ou sur la main qu'elles lèvent d'une façon fort gracieuse à la hauteur de leur épaule. Quelques-unes ont leur enfant attaché sur le dos. Prenons place dans ce singulier cortèg-e et reg-ardons les excellentes choses que l'on peut acheter. Tout d'abord voici les marchands de bois; ils ont une cinquantaine de bûches derrière eux; avec une hache ils les coupent une à une : ils en feront de petits tas qu'ils vendront un ou deux sous. Pour continuer par les hommes, voici les marchands de boubous et de pagnes, les marchands de babouches et de gris-g-ris. Après eux, viennent les femmes, accroupies, leur nouveau-né au sein, la pipe à la bouche ; car il est à remarquer qu'ici les femmes fument beaucoup plus que les hommes. Il y a beaucoup de variété dans leur coiffure, suivant qu'elles sont d'une tribu ou d'une autre. Les Woloves ont les cheveux nattés en fines lanières ; le beurre qu'on a dû employer à cet usage

VOUS obligée à respirer dans votre mouchoir quand vous passez près d'elles. Les femmes des Serracolets, ou de certaines autres tribus de l'intérieur, ont une quantité de bagues et de boucles entremêlées dans leurs cheveux, si bien que leur tête ressemble à un sapin qui aurait conservé ses miroirs et ses g-lobes de Noël. Les Mauresques, enfin, ont une chevelure lisse, parfois assez longue; avec cela une figure presque toujours extrêmement belle. N'était la saleté qui recouvre leur personne, elles seraient certainement supérieures en beauté à la plupart de nos Européennes.

Ici c'est le coin des poulets et des canards qui vous font un tapage d'enfer. Plus loin on vend quelques rares légumes de nos pays (des courges en masse, par exception, les indigènes en sont très friands). Sur une natte, cette marchande-ci a fait une dizaine de petits tas de niébésy haricots du pays; dans cette calebasse, à côté, se trouvent des racines de manioc ou des patates. Là sont les marchandes de lait et de beurre ; ce sont en général des Peuls ou Foulahs, ou des Mauresques. Suivez-les dans leurs opérations. Le lait a été transporté au marché dans des outres affreusement sales ; la marchande prend un vieux bol qui doit servir de mesure, et elle y verse le lait qui s'est à moitié caillé dans son outre. La première fois que j'ai vu cela, j'ai éprouvé un haut-de-cœur formidable. Quant au beurre, c'est pire encore ; la vendeuse plonge la main dans la masse, elle en fait de jolies petites boulettes qu'elle arrondit bien avec ses doigts, et elle les livre ainsi à sa cliente.

Mais, à mesure que nous avançons, quelle est donc cette horrible odeur qui nous suffoque? C'est l'odeur du

Page 1